#Zelda20sur20, ou la note qui fait oublier la note

Cet article a été rédigé à la suite de la lecture de cet excellent article du Monde : Peut-on mettre 20/20 à un jeu vidéo ?

The legend of Zelda: Breath of the wild

Où l’on vous refait le coup du jeu vidéo en tant qu’art

Commençons par une petite mise en situation.

Remémorez-vous la première fois que vous vous êtes émerveillé devant une oeuvre ou, comme on dit l’air sérieux, un objet culturel. Pas besoin ici de penser spécifiquement à un jeu vidéo, rappelez-vous un film, un album de musique, une peinture, une sculpture, un livre, que sais-je.

Bien sûr, le souvenir est moins puissant que l’instant lui-même. La mémoire embellit parfois, elle est souvent moins enthousiaste, plus mesurée. Il n’empêche que ce souvenir, s’il vous revient aujourd’hui, c’est que votre avis n’a pas changé, que l’émerveillement est toujours là, et c’est pour cela que c‘est précisément ce souvenir que vous insérez peut-être, au détour d’un débat, dans une phrase du type : “Si tu veux, mais ça ne vaut pas [INSÉRER ICI RÉFÉRENCE, SI POSSIBLE PAS TROP PÉDANTE]”.

Je suis amateur de jeux vidéo (je n’utilise volontairement pas le terme “passionné” ici, mais on aura peut-être l’occasion d’en reparler) depuis le début de mon adolescence, tout comme je le suis de cinéma, de peinture, de musique, de littérature et j’en passe. Rien de très original jusque-là mais si je devais me plier à mon propre exercice de souvenir, je citerais sans doute Victoria (chanson, The Kinks, 1969), Le premier jour du reste de ta vie (film, Rémi Besançon, 2008) ou encore Silent Hill 2 (jeu vidéo, Team Silent, 2001), et sans aucun doute Nighthawks (tableau peint, Edward Hopper, 1942).

Mais ce ne sont là que mes goûts, et chacun se retrouvera, ou non, dans ces oeuvres, en citera d’autres ou même se demandera ce que je peux bien trouver à une chanson si classique pour son époque. Le fait est que, pour moi, elles méritent chacune le statut de chef d’oeuvre (faute de meilleur mot) et, dans cette manière étrange qu’à le monde du jeu vidéo de noter ses objets culturels, un 20/20.

Où l’on tente d’expliquer que 20/20 n’est pas une note

20/20, oui. Et ce, pour une raison simple selon moi : à 20/20, on ne note plus, on oublie l’échelle de valeurs, la gradation. À 20/20, on ferme les yeux, on prend une grande inspiration et on se sent plus vivant que jamais (enfin moi, ça me fait ça, et vous ?).

Dans le monde du jeu vidéo, on note souvent les graphismes, la jouabilité, le sound design, etc. Au cinéma, ce sera le montage, le jeu d’acteur, la photographie, etc. Mais à 20/20, tout cela ne veut plus rien dire. Comme exemple, laissez-moi paraphraser une discussion que tout le monde ou presque a vécu, pour ce film ou un autre :

  • L’un : “Matrix est juste le meilleur film de tous les temps, un point c’est tout !”
  • L’autre : “Je le trouve super aussi, mais le scénario, c’est un peu du gruyère quand même…”
  • L’un : “Mais pas du tout, c’est tout à fait cohérent comme univers, tu es dedans du début jusqu’à la fin !”
  • L’autre : “Si tu veux, mais ça ne vaut pas Fight Club !”
  • L’un : “Espèce de sale pitit !…”
  • L’autre : “Aaaah ! Arg ! Urg…”

Et encore, j’édulcore, mais vous voyez où je veux en venir. Si l’on considère, oeuvre d’art ou non, que le jeu vidéo peut nous faire ressentir des émotions au point de nous bouleverser, nous faire voyager au point de nous transporter, nous surprendre au point de nous émerveiller, alors, si vous ressentez cela de manière assez forte, vous ne pouvez plus noter le jeu en question. Pour vous, il vaut 20/20. Et ce n’est pas car il vaut 1 point de plus qu’un jeu qui aurait 19/20, mais bel et bien parce qu’il ne rentre plus dans un froid système de notation.

Voilà pourquoi, selon moi, @Anagund et d’autres ont mis la note ultime à The legend of Zelda: Breath of the wild.

Mais c’est aussi pourquoi, à mon humble avis, la manière dont ils l’ont fait a quelque chose de mauvais.

Où l’on finit quand même par se plaindre

Je ne vais pas revenir sur le débat éternel de la validité d’attribuer des notes à des jeux vidéos (je vous invite quand même à lire cet article du Monde qui revient sur 30 ans de notation dans le jeu vidéo). Mais une chose me semble dangereuse dans la démarche actuelle : le besoin d’instantanéité.

Beaucoup d’entre vous connaissent sans doute la polémique qui a entouré la sortie du jeu Bioshock Infinite (Irrational Games, 2013), dont le point culminant aura été le second test de GameSpot. Ce genre de revirements, ou de prise de reculs, se retrouvent partout mais une critique particulière peut être faite au monde vidéoludique pour sa volonté à attribuer des notes le plus rapidement possible.

Car le problème n’est pas de se retrouver dans la situation du 20/20 évoquée plus haut, mais bel et bien de savoir si il est possible de s’y retrouver en si peu de temps (en général le temps imparti entre la réception de l’objet culturel et sa sortie officielle, pour laquelle il faut être “prêt” à aider le consommateur dans sa décision d’achat). Les journalistes ayant attribué la note ultime à The legend of Zelda: Breath of the wild la lui attribueront-ils toujours dans 6 mois ? Dans 6 ans ?

Une œuvre de génie, immortel monument, pour briller dans le temps n’est pas l’ouvrage d’un moment.

Citation de Publilius Syrus ; Sentences — Ier s. av. J.-C.

Repensez maintenant au souvenir que vous aviez choisi en commençant à me lire. Lui attribueriez-vous la “note ultime” aujourd’hui ? Pour moi la réponse est oui, et je crois deviner la vôtre…

Lead iOS Engineer @Deezer

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