Fake news : le temps de prendre les armes numériques est venu

Le fléau de la désinformation, en particulier sur les réseaux sociaux, cache une crise autrement plus profonde, qui est celle de la presse. Une presse dont les modèles économiques ont contribué à résister aux mutations des usages, jusqu’à conduire le journalisme à perdre le sens de son action. Changer de point de vue vis-à-vis du numérique, conduire un changement d’état d’esprit aigu, reste l’unique salut.

Guerre de société ou mur de l’information ?

Drôle d’époque diront certains. L’idée que Donald Trump ait gagné les élections sur une communication massivement populiste, trompeuse et pré-fabriquée par des robots fait son chemin. Ou encore que les partisans du Brexit l’ait emporté sur la base d’un discours propagandiste, saturé d’inexactitudes, également.

En ligne de mire de nos soupçons ? Les réseaux sociaux. Aussi cruels que féroces, une frange de la population les considère, à tort ou à raison, comme le déversoire d’opinions extrêmes et d’indignation, teintés de sectarisme et d’intolérance sans retenue.

Ils sont surtout le terrain fertile de la désinformation et le temple de la rumeur. C’est un vaste cirque d’échanges tumultueux de fausses vérités sensationnelles. Et dans lequel la presse, alors en pleine de crise de moyens et de sens, est la grande absente.

Perte de vitesse de la presse française et internationale face à l’hyper-consommation de l’information, manque de moyens humains, pression des marchés, concurrence de l’information gratuite, justifient en partie la crise. Mais rien n’explique pourquoi l’information sérieuse n’est pas là où se trouve le lecteur.

Rien sauf une raison profonde et culturelle. Les cercles de réflexion fuient les réseaux sociaux. Ils s’y soustraient avec énergie, refusant tout bonnement d’entrer dans ce qu’ils imaginent être une gabegie. Évoluant en huis clos, sous propriété intellectuelle dans un modèle payant inaccessible pour une grande part de la population, nos intellectuels, nos penseurs, nos chercheurs, nos observateurs dressent un mur de l’information. 
Et coupent de la connaissance une part grandissante du lectorat, dont l’appétence pour l’information n’est pourtant plus à démontrer, comme en témoigne le succès des gratuits.

Bien évidemment, la désinformation fait son miel de ce refus caractérisé de la pensée d’entrer dans l’arène des réseaux sociaux. Est-il déjà trop tard pour briser le mur et se lancer dans le combat ?

Aux armes numériques, Citoyens ! Disruptez !

Non, pour lutter contre la désinformation galopante, il n’est jamais trop tard. Pour changer fondamentalement de regard, c’est autre chose. Mais l’expérience montre que c’est au pied du mur que l’on fait des choix de rupture.

L’actualité nous en offre encore un exemple avec la récente coopération entre médias français et les géants Google et Facebook dans le cadre d’une lutte commune contre le fléau des fake news.

Certainement de bonne foi, la presse présente cette association comme une collaboration faisant sens, sur une période donnée que sont les élections présidentielles 2017.

Pourtant, c’est en réalité bien plus que ça. Les grandes plateformes internationales sont en passe de devenir un nouvel éditeur pour la presse française. Autrement dit ? Voilà l’illustration du glissement, certes à marche forcée, de la pensée hors des sentiers rebattus et enfin, vers le numérique.

Faut-il alors crier à la disparition de la presse libre ? Les actuels modèles publicitaires et la détention majoritaire des titres par les grands groupes ont déjà mis à mal l’idée républicaine. La presse assure-t-elle pour autant mieux son rôle consacré de contre-pouvoir ? Que reste-t-il de la vocation d’informer et d’expliquer ? Quelle place a-t-on laissée à la vérification des faits et à la valorisation du travail de fond ?

Au contraire, avec cette coopération, la presse est en train de disrupter positivement et s’apprête enfin à lutter à armes égales pour défendre nos valeurs démocratiques. Et retrouver plus de sens à son métier.

La disruption positive donne du sens à l’information

Face aux attaques sournoises pour déstabiliser notre démocratie par la désinformation, il n’est plus temps de tergiverser. Nos modèles intellectuels doivent devenir des modèles résistants.

Une erreur courante est de croire que seuls la rumeur, le scoop et le sensationnel font l’activité économique des réseaux sociaux. En vérité, peu importe le contenu. Seul le nombre, la masse, la multitude fondent la réussite de leur business.

Une fois admis cela, les réseaux sociaux sont le support idéal de la presse et de la diffusion de ses messages. Ils lui donnent cette nécessaire force de résistance qui lui manque aujourd’hui dans ses méthodes et ses supports traditionnels. Mais encore faut-il le reconnaître.

L’ennemi de la presse n’est pas le numérique.

L’ennemi est l’excès de pudeur à embrasser les codes que l’être humain a adoptés pour son propre usage. Les réseaux sociaux sont une formidable source d’énergie informationnelle qu’il est urgent de reconquérir et de peupler avec l’esprit des Lumières. L’Amérique des XVème et XVIème siècles ne s’est-elle pas abreuvée de nourriture spirituelle pour se conquérir elle-même ?

La presse est en crise d’avoir résisté à la transformation des usages.

Pour résister maintenant à la perte de sens, la disruption positive est sa porte de salut. Cela passe notamment par des arbitrages et du fléchage massif des budgets vers les réseaux sociaux, la diffusion de la culture française dans toutes les langues et sur tous les supports numériques, et l’immersion massive des lecteurs dans une société de l’information de valeur. Un acte réellement disruptif, qui permettra à chaque journaliste de valoriser ses prouesses dans le combat d’idées.

Par Habib Guergachi, PDG de Zengularity