Tribune : Culture, presse, information : qui sont les barbares du numérique ?

Barbares. Un mot qui revêt des acceptions très différentes au XXIe siècle quand il s’agit d’aborder l’information sous l’angle de la crise de la presse. Chacun voit midi à sa porte, c’est bien connu. Au demeurant, si l’on souhaite encore préserver nos remparts démocratiques, le consensus autour de l’entrée urgente en révolution digitale s’impose.

par Habib Guergachi, CEO de Zengularity

Les réseaux sociaux, des contrées barbares ?

Avec le développement des mass médias, une certaine forme de barbarie, celle des mots et des idées, a germé au sein des plateformes sociales. Désinformation, rumeur, mensonges et colportages prennent le pas sur l’information vérifiée. Les barbares de la sous-culture auraient pris d’assaut les nouveaux bastions de la libre expression, quelle qu’elle soit.

Mais, et c’est bien pire, les réseaux sociaux n’ont pas non plus réussi à séduire le journalisme professionnel, en tant que plateforme internationale d’expression. La presse ne les envisage qu’au titre de supports de diffusion de seconde zone, un malheureux passage obligé. Mais elle ne les a jamais vus pour ce qu’ils pourraient être, si la presse se décidait à y aller vraiment : de formidables lieux de débats.

Le refus de comprendre l’actualité et les rouages des faits n’est pas l’apanage du public des réseaux sociaux. La théorie du lecteur fainéant en outre n’a jamais été démontrée, même si elle est très partagée , sans justification solide. La presse, de son côté, n’a pas attendu le développement des plateformes sociales et l’information grande consommation pour adopter une neutralité jusqu’à l’excès, censée la protéger de la critique. Or sans opinion déclarée, comment expliquer, participer et enrichir le débat ? Ne dit-on pas que les absents ont toujours tort ?

Presse gratuite — presse payante, une dichotomie barbare ?

La mise en opposition des modèles payants et gratuits fut une terrible erreur d’analyse tout comme une erreur stratégique. Plus qu’un motif à la crise, elle est surtout une entrave de plus, idéologique et pécuniaire, à une nouvelle presse puissante. Dans cette guerre pour les ressources publicitaires, la presse s’entredéchire sous le regard perplexe d’un État français dépassé par ses contradictions.

Qu’est-ce que la presse si ce n’est, en occident, l’ultime rempart à la déliquescence des valeurs républicaines ? Comment l’État, le politique et la société peuvent-ils agir, en conscience, sans le miroir du journalisme ? Au lieu de préserver quoi qu’il en coûte le quatrième pouvoir, à la fois comme garde-fou et comme moteur de l’action démocratique, le politique et dorénavant le public, expriment sans retenue une défiance injuste à laquelle, au surplus, ils contribuent chaque jour.

Pourtant, d’autres modèles de financement viables existent, et dont le principal avantage est d’affranchir la presse de la guerre de tranchées qu’elle mène dans ses propres rangs. À l’État de se souvenir que la presse est un patrimoine, un bien public, qui ne peut se satisfaire du seul statut de bien marchand. Chez nos gouvernants, la disruption positive est d’une grande urgence et doit provoquer un sursaut patriotique vigoureux. Refonte de la propriété intellectuelle, licence globale, mutualisation de moyens mis à disposition… et acceptation inébranlable du rôle désormais prépondérant de l’économie numérique dans le secteur de la presse.

Un nouveau genre de barbare selon Hérodote

Comprenons-nous bien. La reconnaissance, l’acceptation et l’entrée de plain-pied dans l’économie numérique n’échoient pas uniquement à nos dirigeants. Le consensus doit être général et la presse en particulier ne peut plus passer à côté. Parlons d’adaptation, d’évolution naturelle, parlons de survie… il n’est plus acceptable de lire ou d’entendre encore des discours mettant systématiquement en opposition le lecteur consommateur et le lecteur averti. Ces personae ne sont qu’une seule et même personne. Un citoyen. Que la presse a pour rôle d’informer, le mieux possible, quels que soient le support, le vecteur, le mode de diffusion.

Pour Hérodote, étaient des Barbares tous ceux qui ne parlaient pas le grec. Pour les Romains, les Barbares étaient ces peuples, hostiles, qui vivaient aux confins de l’Empire. Au XXIe siècle, qui sont ceux qui ne parlent pas la langue numérique ? Qui sont ceux, farouches, qui se tiennent éloignés des nouveaux lieux de débats et d’échanges ? Lutter encore aujourd’hui contre une disruption est un comportement incohérent, au mieux. Suicidaire certainement.

Cette situation est d’autant plus cruelle et dramatique que l’on sait que les GAFAS et leurs partenaires ont conçu et développé des logiciels monumentaux et des algorithmes prodigieux, dont la finalité est d’augmenter les capacités de l’humanité. Aujourd’hui, et dans le monde, des millions d’êtres humains non experts sont plus influents que nombre de journalistes.

La disruption positive destine la technologie à être au service de l’expression des valeurs démocratiques. Sautez dedans. Maintenant !

Publiée le 16/02/ 2017 dans Les Echos : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-166371-culture-presse-information-qui-sont-les-barbares-du-numerique-2065527.php#gqSjiLLBKE0TBMbH.99