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Votre utilisation du mot rationnel est-elle rationnelle ?

Qu’est-ce que la rationalité ? Qu’est-ce que cela veut dire d’être rationnel ?

Le mot rationalité est l’un de ces mots que l’on utilise souvent mais dont le sens est largement différent en fonction de la personne qui l’utilise.

Les deux sens de rationalité

Ce mot n’a pas le même sens dans le langage populaire que dans celui des domaines de l’esprit critique si bien qu’il porte à confusion quand les uns communiquent avec les autres.

Un sens lié à la compréhension…

Le premier sens qui me vient à l’esprit en tant que sceptique rationnel est celui de sa définition en terme de « compréhension » des choses. On peut appeler cette usage la rationalité épistémique.

C’est essentiellement l’art de façonner une vision précise du monde en s’appuyant sur des capacités comme :

  • Repérer nos erreurs de logique pour s’assurer de ne pas avoir tord.
  • Reconnaître nos biais cognitifs pour s’en prémunir dans notre jugement.
  • Recroiser l’information pour dégager les cohérences ou les incohérences.

La question ici c’est de savoir : « quelles sont les raisons valides que j’ai de croire en une chose » pour l’intégrer à ma vision du monde.

Des raisons non valides sont par exemple :

  • d’adhérer à quelque chose car nos parents y adhèrent ou parce qu’une personne de confiance y adhère. Ça peut sembler naturel mais ce n’est pas parce que vous appréciez quelqu’un qu’il a nécessairement raison.
  • d’adhérer à quelque chose parce que ça semble intuitivement vrai : on a le sentiment, l’intuition que c’est vrai car c’est élégant. Ce n’est pas parce que quelque chose est beau ou séduisant que c’est pour autant vrai.
  • de ne pas croire en quelque chose parce que nous n’aimons pas les conséquences que cela peut avoir. Que quelque chose nous plaise ou non ne va pas changer ses conséquences ou son existence, et ce n’est pas pour cela que c’est nécessairement faux.
  • de ne pas croire en quelque chose car vous n’aimez pas les gens qui portent le message. Ce n’est pas parce que vous n’aimez pas quelqu’un qu’il a nécessairement tord.

Tous ces exemples non valides sont autant de raisons pour lesquels les gens croient en quelque chose sans réellement avoir de bonnes raisons, des preuves suffisantes, pour y croire.

Être rationnel d’un point de vu épistémique est donc la capacité à savoir et comprendre comment on en arrive à croire quelque chose et quelles sont les bonnes ou les mauvaises raisons d’arriver à ces croyances.

…qu’il ne faut pas confondre avec le manque de compréhension

Ce qui nous amène à la première incompréhension du mot rationnel dans le langage populaire. Quand vous entendez « il doit y avoir une explication rationnelle », en réalité ce que l’on veut dire ici c’est qu’il doit y avoir une explication qui conviendrait, qui expliquerait ce qu’on observe, mais cette explication n’ai pas nécessairement épistémiquement valide. Cet usage n’est absolument pas gage d’explication rationnelle donc.

Cette incompréhension est d’autant plus renforcée que l’on dit souvent que l’homme résout les conflits cognitifs, c.-à-d. le fait que deux croyances ne sont pas cohérentes entre elles, en « rationalisant ». Ici, rationaliser ne signifie pas pour autant que la solution qu’on obtient en trouvant une explication convenable, pour que les deux croyances coexistes, est rationnelle. Il se peut tout simplement que l’une des deux informations soit fausse, ce dont on pourrait s’apercevoir en ayant une posture rationnelle (au sens épistémique donc).

Un sens lié au comportement

Le second sens qui me vient à l’esprit en tant que sceptique rationnel est celui de sa définition en terme de « comportement » face à notre compréhension. On peut appeler cette usage la rationalité instrumentale.

C’est la capacité d’agir de la manière la plus optimale et logique pour atteindre ses objectifs en se basant sur notre compréhension du monde et nos croyances sur celui-ci.

Ici on parle bien de « comment dois-je me comporter pour optimiser mes chances d’obtenir ce que je souhaite », et ceci indépendamment du fait que ce que vous souhaitez est « bien » ou « mal » d’un point de vu moral.

Des comportements non rationnels sont par exemple :

  • de faire des choses contre-productives si votre objectif est d’être productif,
  • d’adopter des comportements auto-destructeurs si votre objectif est de vous construire,
  • de négliger les choses que vous savez bénéfiques pour atteindre vos objectifs,

…qu’il ne faut pas confondre avec un manque d’émotion

Ce qui nous amène à une seconde incompréhension du mot rationnel que l’on retrouvera très couramment. Beaucoup on tendance à dire qu’être rationnel dénote un manque d’émotion ou de passion. On entendra donc dire que des gens cherchent à être moins rationnel pour prendre plus de plaisir dans la vie, apprendre à vivre le moment présent et apprécier ce qu’ils font de plus en plus : « essayer d’être plus émotif », « essayer de s’ouvrir ».

Il me semble justement que l’un des objectifs recherché par beaucoup de personnes est d’être heureux et profiter de la vie. Dans ce sens, si améliorer son émotivité et son ouverture aux autres sert à maximiser son objectif de bonheur c’est alors très justement une marque de rationalité instrumental. En réalité, être rationnel n’est pas l’inverse d’être émotif.

Les deux sens ne fonctionnent pas nécessairement de paire

On retrouve une certaine similitude entre ces deux aspects de la rationalité et en ce sens elle nous apparaissent assez proche pour qu’on ne les distingues pas facilement à première vue. Pourtant, l’une peut fonctionner sans l’autre et vice et versa.

Quelqu’un qui repère les problèmes n’est pas nécessairement le mieux placer pour les résoudre

Il y a des gens qui sont doués pour avoir une rationalité épistémique et avoir une compréhension rationnelle des choses afin de trouver le meilleur moyen d’atteindre leurs objectifs mais qui finalement ne le font pas. Un exemple de rationalité épistémique qui ne se traduirait pas par de la rationalité instrumentale serait : de savoir que la manière la plus efficace de faire changer l’autre d’avis est de l’écouter, le faire se pauser des questions en lui parlant calmement, et de pourtant ne pas pouvoir s’empêcher de s’énerver et de crier. C’est ici un exemple qui fait appel à la maîtrise de nos émotions. Cependant, savoir que faire du sport va améliorer notre état de santé mais ne pas prendre le temps d’en faire est un autre exemple qui fait plus intervenir la motivation que l’émotion.

La rationalisation

Mais l’inverse est également possible. Il est tout a fait possible de se baser sur une compréhension irrationnelle pour ensuite se comporter de manière rationnelle vis à vis de cette irrationalité épistémique. Par exemple se croire plus intelligent et beau qu’on ne l’ai réellement et se regarder dans le miroir tous les matins en se le répétant et en se comportant de la sorte auprès des autres, ce qui peut aboutir à une maximisation de notre confiance en nous pour atteindre nos objectifs. C’est typiquement dans ce genre de cas que l’on dit d’une personne qu’elle rationalise : elle se trouve des raisons épistémiquement invalides pour justifier un comportement cohérent avec ses objectifs.

Z’êtes Éthique ?

Est-ce qu’il reste tout de même préférable, quels que soient vos objectifs, d’avoir une vision précise du monde ? Ou est t-il parfois souhaitable d’être trompé, de se mentir sur la validité de nos croyances ?

Il est difficile de savoir à l’avance quels sont les cas ou cela peut-être bénéfique. Être sélectivement irrationnel dans le bon sens dans certain cas sans que l’irrationalité finisse par déborder dans des contextes où elle deviendrait dangereuse semble tout de même compliqué.

Scepticisme rationnel

Maintenant que l’on a une bonne vision de ce qu’est la rationalité. Il serait intéressant de comprendre ce qu’est réellement être sceptique dans un prochain article.

En attendant, si vous souhaitez un bon outil pour être rationnel, je vous propose la méthode zététique.