Quand la poussière rouge retombe: Le Mali face au tragique héritage de la guerre

La création par le Mali d’une Commission vérité pour faire face à des décennies de conflit a très tôt rendu nécessaire le recours à une expertise spécialisée. Ayant travaillé avec un expert de JRR, la Commission possède désormais les outils nécessaires pour rassembler les victimes et recueillir la vérité avec une méthode unique qui lui est propre.

Par Hannah Dunphy, JRR

La veille de son voyage à Kidal, le Colonel Major Haidara Aboucarine est réveillé en sursaut par un cauchemar.

Nous sommes en mai 2014. Il travaille pour le gouvernement malien. Le Nord du pays est contesté par les Touaregs du Mouvement national de libération de l’Azaouad (MNLA) et autres groupes combattant pour l’indépendance de la région. À Kidal, qui tient lieu de forteresse à ces diverses factions, la situation est tendue dans l’attente de la visite du Premier ministre du Mali. Aboucarine a été personnellement sommé par le Gouverneur de Kidal de lui apporter son assistance.

Son cauchemar était impressionnant, et au vu des incessantes violences dans le Nord du pays, certains ont pu voir un mauvais présage. Pieux musulman et profondément spirituel, il n’est cependant pas homme à prendre peur facilement. Après une courte prière, il retourne se coucher.

« Je suis un optimiste », avait-t-il déclaré plus tard. « Je n’aurais jamais cru qu’ils prendraient Kidal ».

Quelques jours plus tard, Aboucarine est sur place quand le Premier ministre Moussa Mara arrive à Kidal. C’est alors que plusieurs groupes armés assiègent la ville : des hommes à bord de camions prennent d’assaut le bureau du Gouverneur, abattant des employés au passage. Au milieu du chaos, Aboucarine trouve refuge dans une maison avec d’autres personnes. Frêle et longiligne, il se recroqueville sous une table de bois, retenant son souffle pendant que les assaillants fouillent les lieux. Il entend les autres qui se sont aussi cachés là se faire emmener ou exécuter par les hommes armés. Plusieurs heures plus tard, il est découvert à son tour.

« Le premier homme m’a donné de l’eau, mais le second m’a battu », dit-il. « Ils m’ont tapé sur la tête jusqu’à ce que je tombe par terre ».

Une fois sortis de la maison, les ravisseurs lui recouvrent la tête et le jettent dans un camion avec plusieurs autres prisonniers. On les emmène alors dans un autre endroit où on les entasse dans une petite pièce. Il y fait chaud. Mains liées, ils sont contraints de s’allonger à plat ventre. Outre ses blessures à la tête, Aboucarine souffre également de sa clavicule cassée par les mauvais traitements. Ils sont ainsi retenus pendant près de deux jours.

« Ils nous ont véritablement brutalisés », raconte Aboucarine. « Il faisait tellement chaud dans cette pièce qu’on avait l’impression qu’il n’y avait pas de fenêtre. Certains d’entre nous étaient prêts à mourir, d’autres sont morts ».

On a appris par la suite qu’au moment où les groupes armés avaient investi le bureau du Gouverneur, les forces militaires maliennes avaient très rapidement battu en retraite et que toute la ville était tombée aux mains des insurgés. Si Aboucarine a survécu, beaucoup n’ont pas eu cette chance : huit civils, dont six fonctionnaires, ont été sommairement exécutés par les groupes armés.

Si les évènements survenus à Kidal en mai 2014 ont fait la une des journaux du monde entier, il ne s’agit que de l’un des multiples incidents ayant émaillé l’histoire récente du Mali et mobilisé l’attention internationale, avec notamment un important coup d’État en 2012, et avant ça, des dizaines d’années d’insurrections, de tensions et violences autour de certaines communautés, et de violations des droits de l’homme. Près de quatre ans plus tard, seul un fragile accord de paix empêche le Mali de replonger de nouveau dans un conflit. Plusieurs groupes islamistes extrémistes ont regagné du terrain, et le trafic de drogues et la criminalité transnationale à l’échelle du Sahel tout entier rendent la situation sécuritaire imprévisible. Les restaurants et les hôtels fréquentés par des étrangers sont régulièrement attaqués, tout comme les postes de contrôle militaires et les véhicules des Nations Unies.

Face à une militarisation grandissante, les organisations maliennes des droits de l’homme craignent toujours pour la sécurité de la population civile, la vie quotidienne demeurant perturbée par la fermeture des écoles et un accès limité aux champs et au travail. Une importante force onusienne de maintien de la paix a été mise en place, mais du fait de l’instabilité quasi permanente, c’est la plus meurtrière de toutes les missions de maintien de la paix des Nations Unies. Évoquant la détérioration de la situation humanitaire et des droits de l’homme, les Nations Unies ont récemment décrit une « course contre la montre ».

C’est dans cette atmosphère tendue qu’un groupe de Maliens a décidé de tenter l’impensable : rassembler les communautés éclatées du Mali dans un effort national de vérité et de réconciliation. La Commission Vérité, Justice et Réconciliation du Mali est chargée d’établir la vérité sur les crises et conflits dans lesquels le Mali retombe régulièrement depuis son accession à l’indépendance en 1960. Les membres de la Commission née de l’accord de paix représentent chacun des nombreux groupes politiques, ethniques et religieux du pays.

Pour les victimes comme le Colonel Haidara, lasses de l’impunité dont bénéficient les auteurs de crimes comme ceux de Kidal, la Commission représente un nouvel espoir. Mais avec la violence permanente qui sévit dans le pays et les obstacles non négligeables qui demeurent sur la route de la paix, la question continue de se poser : la Commission Vérité, Justice et Réconciliation du Mali parviendra-t-elle à panser les plaies du pays ?

Rues de Bamako, Mali (JRR)

PARTIE I

Le Mali est un vaste pays enclavé d’Afrique de l’Ouest, situé au centre du Sahel. Au Nord, on trouve essentiellement de larges bandes désertiques qui s’avancent profondément dans le Sahara, avec de longues frontières communes avec la Mauritanie, l’Algérie et le Niger. En majorité musulman, le Mali a vu naître des douzaines de stars de la pop africaine, comme Salif Keita, et le pays est renommé pour le son caractéristique des maîtres de la kora comme Toumani Diabaté ou Ali Farka Touré. La capitale, Bamako, sur la rive sud du fleuve Niger, a vu sa population exploser au cours de la dernière décennie, y compris sous l’effet des déplacements dus aux conflits dans la région.

La majorité des Maliens ont traversé de multiples épisodes de conflits au cours de leur vie, depuis 1960, date à laquelle le pays a gagné son indépendance sur la France. Le Mali a connu plusieurs gouvernements, y compris un régime militaire, depuis 1968 jusqu’au coup d’État de 1990, qui a mené à des élections présidentielles démocratiques ; trois présidents ont été successivement élus. Le pays est caractérisé par des tensions communautaires profondément enracinées, qui n’ont fait qu’intensifier les clivages politiques et culturels au sein de la population.

Les peuples Touaregs vivent principalement dans le Nord du pays. Leurs griefs contre le gouvernement du Mali remontent à plusieurs dizaines d’années, de même que leur désir d’indépendance. La plus récente série de rébellions dans le Nord a débuté en 2011, lorsque les Touaregs qui vivaient en Lybie sont revenus au Mali. A cette époque, des factions islamiques radicales alliées à Al-Qaïda se disputaient le contrôle des territoires et des routes commerciales traversant le Sahel.

L’offensive lancée par des groupes armés contre le Gouvernement en janvier 2012 et le coup d’État militaire qui a suivi ont précipité le pays dans la crise. Les militants islamistes ont pris des villes du Nord, et les ont maintenues pendant près d’une année sous une application stricte de la loi islamique. Ce n’est qu’après la défaite des militants contre la force d’intervention militaire française que le Gouvernement du Mali a regagné le contrôle du Nord. En 2013, le Conseil de sécurité des Nations Unies a créé la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (la MINUSMA) afin d’aider les militaires maliens à conserver le contrôle des territoires du Centre et du Nord. Mais ces régions ont continué d’être le champ de bataille de diverses factions extrémistes islamistes et d’autres groupes armés cherchant à faire la preuve de leur puissance, comme lors du siège de Kidal en 2014.

De nouvelles séries de négociations pour un accord de paix ont réussi à rassembler le Gouvernement et des organisations de groupes armés (nommément la Coordination des mouvements de l’Azawad et la Plateforme des groupes armés). Les dispositions de l’accord proposé comprenaient un ensemble de mesures pour la justice et la réconciliation. Ceci était important car, au moment des négociations, le Mali n’avait connu que très peu de progrès en matière d’enquêtes et de poursuites d’auteurs de crimes graves, malgré les demandes des organismes représentant les victimes. La Cour pénale internationale (CPI) est aussi intervenue, de manière limitée et focalisée au Mali à la suite de la crise de 2012 (la CPI a condamné Ahmad Al Faqi Al Mahdi pour son rôle dans les attaques contre des bâtiments religieux et des monuments historiques). Lors de consultations organisées dans le cadre des négociations de paix, il a été décidé qu’il fallait au Mali un véritable processus — un processus conduit par les Maliens — qui lui permette d’effectuer le traitement de son passé de violence.

L’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali a été signé en mai et en juin 2015. Aux chapitres de la justice et de la réconciliation, il visait à mettre fin à l’impunité et à promouvoir une véritable réconciliation nationale et prévoyait la mise en place d’une commission de vérité. Investie de la mission de contribuer à l’instauration d’une paix durable à travers la recherche de la vérité, la réconciliation et la consolidation de l’unité nationale et des valeurs démocratiques, l’actuelle Commission Vérité, Justice et Réconciliation du Mali (CVJR) était née.

Depuis les années 80, une cinquantaine de commissions pour la vérité ont été créées à travers le monde dans l’intention de lutter contre la violence généralisée ou le traumatisme social. La plus reconnaissable de ces commissions a été la Commission Vérité et Réconciliation d’Afrique du Sud, et aujourd’hui des commissions pour la vérité ont été établies dans des pays aussi divers que le Canada, le Pérou, la Tunisie, la Côte d’Ivoire et le Népal, avec des résultats mixtes. Les commissions pour la vérité sont considérées comme la pierre angulaire d’une justice de transition, dans le cadre d’un ensemble de mesures destinées à traiter des violations massives des droits de l’homme du passé.

Pour de nombreux pays qui se relèvent après un conflit ou une période de dictature, l’usage de commissions pour la vérité est parfois affecté par la nature limitée des procès pénaux : après la violence des conflits, poursuivre chaque personne pour ses crimes peut non seulement s’avérer décourageant d’un point de vue logistique, mais peut également être perçu comme mettant en danger les efforts de reconstruction — spécialement lorsqu’une portion significative de la population a pris part aux hostilités. Si elle est conduite au moyen d’une approche centrée sur les victimes, une commission de vérité peut offrir une voix aux survivants et permettre aux autorités de reconnaître les abus du passé.

La Commission de vérité au Mali est ambitieuse : la CVJR a pour mandat d’enquêter et d’établir la vérité sur les violations des droits de l’homme ou les atteintes à la mémoire et au patrimoine culturel perpétrés depuis les années 60. On s’attend également à ce qu’elle propose des remèdes aux crimes commis, qu’elle crée des conditions pour faciliter le retour et la réinsertion sociale des réfugiés et personnes déplacées, favorise le dialogue et la coexistence pacifique entre les communautés et avec le Gouvernement, promeuve l’État de droit et propose des approches afin de prévenir les conflits. La CVJR est composée de vingt-cinq membres hommes et femmes, représentant les dix régions du pays et la pleine diversité des ethnies, groupes religieux et partis politiques du Mali. Les Commissaires dirigent les travaux de cinq sous-commissions : recherche de la vérité ; soutien aux victimes et réparations ; études, rapports et documentation ; sensibilisation et réconciliation ; et genre. Outre son siège à Bamako, la CVJR étend sa représentation au moyen de bureaux régionaux dans tout le pays, y compris à Mopti, Ségou, Tombouctou, Gao, et, lorsque cela sera possible en toute sécurité, un bureau doit être ouvert à Kidal.

Alors qu’elle entreprend d’organiser son approche, la CVJR dispose de décennies de documentation existante sur les droits de l’homme, réalisée par l’ONU et par d’autres. Avec l’aide d’exercices de cartographies supplémentaires, la CVJR a toute une litanie de crimes à prendre en considération : exécutions sommaires et assassinats extrajudiciaires, disparitions forcées, tortures et mauvais traitements, violations de la liberté d’expression, violences sexuelles et graves violations envers les enfants.

L’une des premières choses que la CVJR a dû entreprendre est de commencer à rassembler les déclarations des victimes. À l’aide de ses équipes régionales, un appel a été lancé à tous les Maliens, les invitant à apporter un témoignage officiel à la Commission. La réponse à cet appel a été massive : en juillet 2017, 4 466 dépositions (dont 2 837 dépositions provenant de femmes et 19 provenant d’enfants) ont été collectées par la CVJR.

Lorsque le personnel de la Commission a commencé à saisir les dépositions dans la base de données, des incohérences sont apparues et il est bientôt devenu évident que les informations collectées n’étaient pas toutes exactes. On peut supposer que cela est dû aux attentes des victimes d’une compensation financière qui pourrait leur être versée par le Gouvernement en cas de participation.

La CVJR savait que la perception d’informations falsifiées menaçait de porter atteinte à la légitimité de son travail. Mais avec un temps et des ressources limités, il n’était pas question de revenir en arrière. Comment la Commission allait-elle pouvoir réussir à rassembler les récits des victimes ?

Possédant une expertise nationale limitée, la CVJR s’est adressée aux acteurs internationaux qui la soutiennent, notamment la Suisse, qui a mobilisé la branche opérationnelle de Justice Rapid Response (JRR) de Genève, en Suisse. Cette organisation gère un roster (vivier) permanent d’experts, composé de plus de 650 personnes de par le monde, qui sont spécialisés dans des domaines tels que les enquêtes internationales, les poursuites et le travail technique lié aux mécanismes de justice transitionnelle comme les commissions de vérité. Après une étroite consultation avec la direction de la CVJR, un expert en justice transitionnelle a été sélectionné sur le roster du JRR et invité au Mali. Quelques semaines plus tard, en mai 2017, Hernando Caceres de Bogota, en Colombie, est arrivé à Bamako et s’est mis au travail.

Un piéton marche le long de la route de Koulouba (JRR)

PARTIE II

Le siège de la CVJR se trouve dans le quartier de Koulouba, situé au sommet d’une colline luxuriante surplombant Bamako. Pour y accéder depuis le centre-ville de Bamako, il faut traverser un labyrinthe de rues, dont quelques-unes seulement sont pavées. À Bamako, la vie de tous les jours se déroule à l’extérieur. La ville est construite sur une terre rouge et desséchée, qui recouvre d’une poussière rouge les vêtements et les animaux, et tourbillonne sous l’impulsion du flux constant des motos. Dès le petit jour, l’air est déjà chaud, les rues sont pleines de monde et le marché bourdonne de couleurs et d’activité. Des femmes portant des pagnes aux motifs colorés vendent des aubergines, des citrons verts et des tomates sur des bâches en plastique. Les hommes se rassemblent devant des échoppes de barbier improvisés, des chèvres se regroupent près de piles démesurées de pastèques. Les enfants déambulent en bandes, leur sac coloré sur le dos, ou jouent au football sous des panneaux publicitaires vantant des produits conditionnés de marques connues.

Dans la dernière montée vers Koulouba, les sinueuses routes pavées et les grands arbres offrent un répit bienvenu à qui arrive de la ville. La route en lacets serpente jusqu’à un vaste complexe de bâtiments gouvernementaux, gardés par un poste de contrôle militaire.

Au cours des six derniers mois, Hernando Caceres a fréquemment emprunté ce chemin pour se rendre à son bureau temporaire auprès de la CVJR. Hernando, 41 ans, est bronzé et élancé, avec une barbe soigneusement coupée. Vif et extraverti, il accueille avec un grand sourire les gens qu’il connaît (ce qui arrive souvent, même dans son chez-lui temporaire de Bamako).

Lorsqu’il est arrivé au Mali, Hernando a d’abord examiné l’étendue du problème que représentaient les déclarations falsifiées. Très tôt, il est apparu au travers de consultations intensives des membres de la Commission et de son personnel qu’il serait impossible à la CVJR d’enquêter sur la validité de chaque déposition. Même si la CVJR disposait du temps et des ressources pour cela (l’analyse de chaque déposition nécessitant pratiquement trois heures par document), Hernando savait que le procédé consistant à enquêter sur chaque histoire pouvait être néfaste, voire traumatisant pour les victimes.

Les sensibilités entourant le statut de victime sont une chose qu’Hernando connaît bien, et pas seulement du fait de son rôle d’expert technique. Ayant grandi à Bogota, en Colombie, Hernando et sa famille ont fait partie des victimes du conflit colombien. Son oncle a été kidnappé par le groupe rebelle FARC de Colombie, et on n’a plus jamais eu de ses nouvelles.

« J’ai vu comment les familles, les amis étaient affectés lorsque le pays est allé de mal en pis » dit Hernando. « Je savais que je devais faire partie de la réponse ».

Hernando Caceres au siège de la CVJR à Bamako (JRR)

Après avoir terminé l’université en Colombie, Hernando a continué son éducation en France, puis a commencé à travailler sur la dynamique post-conflit au Cambodge. Après un temps consacré à travailler sur les problèmes de droits de l’homme au Burundi, il est retourné en Colombie, où il est entré à la Commission nationale colombienne de réparation et de réconciliation (Comisión Nacional de Reparación y Reconciliación ou CNRR), un organe auquel revient la responsabilité de planter les premières graines de vérité et de réconciliation en Colombie, selon Hernando. Ensuite, il a travaillé au Programme de développement des Nations Unies sur des projets visant à favoriser la coexistence, la réconciliation et une réintégration basée sur la communauté des anciens combattants dans plus d’une dizaine de régions de Colombie. Plus tard, il s’est joint à la mission de maintien de la paix des Nations Unies en République démocratique du Congo, travaillant là aussi sur des questions de justice transitionnelle.

Mais c’est avec la CNRR en Colombie qu’Hernando a vu la véritable valeur du fait de connaître la vérité au sujet d’un passé douloureux : par le biais des travaux de la commission sur la vérité, Hernando et sa famille ont finalement appris, avec certitude, que son oncle avait été tué dans le conflit. Hernando a ainsi découvert personnellement à quel point le simple fait de connaître la vérité pouvait tout changer.

« Quand une personne est enlevée ou fait l’objet d’une disparition forcée, la vie s’arrête pour les siens », explique-t-il. « Normalement, quand quelqu’un meurt, vous allez au cimetière et vous savez qu’il est là et d’une certaine façon la vie continue. Mais quand vous ne savez pas ce qui est arrivé à quelqu’un que vous aimez, vous espérez que cette personne va revenir un jour, jour après jour. C’est à ce moment que j’ai compris que la vérité était le meilleur moyen pour offrir une réparation aux victimes. Parce que la vérité nous a réparé».

En tant qu’expert de justice transitionnelle qualifié, Hernando a été recruté par JRR et certifié au roster d’experts de JRR le rendant admissible à un déploiement à l’international auprès d’organismes recherchant l’expertise spécialisée de JRR. Plus tard, lorsque JRR l’a appelé avec une opportunité de déploiement au Mali, il a accepté tout de suite, se sentant prêt à partager sa propre expérience nationale avec un autre pays également affecté par un conflit.

Ce n’est que l’une des nombreuses raisons pour lesquelles Hernando ressent un grand sentiment de solidarité avec les Maliens lorsqu’ils abordent leur passé, et ici à la CVJR, il se sent en bonne compagnie : plusieurs des membres de la Commission et des employés de la CVJR sont des victimes du conflit eux-mêmes. Certains sont d’anciens combattants. Mais la mission de la CVJR les a réunis sous le même toit. Le fait de savoir qu’Hernando provient lui aussi d’un pays affecté par un conflit a fait une différence dans ses interactions au jour le jour avec la Commission et ils se sont rendu compte qu’ils partageaient bien plus que ce qu’ils ne pensaient. Par exemple, les deux conflits sur plusieurs générations en Colombie et au Mali sont exacerbés par le trafic de drogues. Qui plus est, Hernando fait remarquer que nombreuses drogues qui sortent en contrebande de la Colombie pour être expédiées à travers l’Atlantique jusqu’aux marchés européen et asiatique, passent directement à travers le Sahel.

« Être ressortissant d’un pays qui a subi un conflit interne m’a donné beaucoup de crédibilité ici au Mali », dit Hernando. « Nous parlons le même langage : celui de la souffrance. Mais aussi celui de la reconstruction ».

Hernando, dans son bureau, regarde à travers des dessins créés faits par des victimes du conflit (JRR)

Une approche centrée sur la victime plutôt qu’une investigation a été ce qu’Hernando a finalement proposé à la CVJR, une nouvelle méthode pour rassembler des déclarations pour la Commission : plutôt que de demander aux Maliens de faire des dépositions individuelles, la CVJR pourrait faciliter les consultations collectives, par lesquelles un groupe de victimes d’un incident spécifique pourraient ensemble reconstruire la vérité. Une méthodologie collective et représentative, qui a été mise en œuvre dans d’autres contextes de transition, permettrait aux victimes de recréer leur vérité ; une approche dans laquelle on ne leur demande pas de construire « la vérité » ou « une vérité », mais des vérités multiples et simultanées. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, dit Hernando, le but d’une commission de vérité n’est pas de s’assurer que tout le monde se mette d’accord, mais plutôt de présenter le compte rendu de différentes perspectives à la société.

« La mémoire collective aide à surmonter les difficultés auxquelles la mémoire individuelle se heurte », dit Hernando. « Elle aide à recréer les évènements d’une façon plus précise que ne le ferait la mémoire individuelle. Par exemple : si je demande « que portiez-vous lundi dernier ? Vous en rappelez-vous ?

Bien sûr que non. Mais si je rassemble vos amis et vos collègues et que je le leur demande, ils finiraient probablement par y arriver, ensemble ».

La CVJR a approuvé cette nouvelle approche. Hernando, agissant comme éducateur et mentor, a d’abord travaillé avec les membres du personnel, parmi lesquels se trouvent des victimes du conflit, pour expliquer comment appliquer les méthodes collectives. L’une d’elles est appelée « cicatrices collectives ». Tout d’abord, on demande aux victimes de dessiner le contour de leur corps, ou de faire tracer ce contour en s’allongeant sur une grande feuille de papier. Puis à l’aide du dessin, le facilitateur commence à poser des questions sur les cicatrices, tant visibles qu’invisibles.

« Nous demandons d’abord aux participants de nous raconter ce qui leur est arrivé plus tôt dans leur vie, avant le conflit », dit Hernando. « Nous débutons par les cicatrices physiques du passé : peut-être que je me suis cassé le bras quand j’étais jeune ou que je me suis écorché le genou, donc je dessinerais cela. Puis, avec des méthodes spécifiques qui ne replacent pas les participants dans leur statut de victime, je leur demande de dessiner les cicatrices invisibles : je demande « était-ce difficile de grandir ? » ou « Est- ce qu’on t’a rudoyé à l’école ? », et à partir de là, nous arrivons finalement aux évènements du conflit. En tant que facilitateur, je sais que je veux arriver à la chose la plus dure à dire, le viol par exemple. Mais afin de leur permettre de parler du viol, ils doivent d’abord se sentir à l’aise en parlant au groupe de leurs cicatrices ».

Au total, Hernando a proposé cinq méthodologies collectives différentes pour reconstruire les vérités et les souvenirs des victimes et des anciens combattants. Dans le cadre de la transmission des méthodologies, on s’est heurté à certaines barrières culturelles. Par exemple, au Mali, si des aînés parlent dans un groupe, les autres, plus jeunes, ne les contredisent pas. La dynamique des genres est également problématique, et des questions telles que la violence sexuelle sont trop sensibles pour qu’on puisse en discuter dans une pièce où se trouvent à la fois des hommes et des femmes. Ensemble, le groupe a suggéré des solutions et adapté le cours des choses.

« J’ai clairement dit que je leur enseignerai ce que je savais, mais que c’était aux Maliens de l’adapter afin que cela marche pour eux » déclare Hernando fermement. « Ils ont déjà commencé à Malianiser la méthodologie. Elle leur appartient à présent ».

Le Commissaire Mohamed El Moctar Ag Mohamedoun à la porte du siège de la CVJR (JRR)

PART III

Lundi matin. Les commissaires et le personnel de la CVJR se réunissent pour leur assemblée plénière hebdomadaire. Dehors, le soleil chauffe déjà et tous les stores de la salle de conférence sont tirés. Hernando arrive le premier ; c’est sa dernière réunion avec la direction complète de la CVJR.

La salle se remplit progressivement d’hommes et de femmes, pour la plupart vêtus d’une tunique en coton bleu ciel ou blanche qui leur tombe jusqu’aux genoux ou aux chevilles. Hernando adresse à chacun un sourire et une poignée de main. Un brouhaha de salutations en français, bambara, tamasheq et arabe s’élève bientôt. Un simple « bonjour » ne suffit pas ici, où les retrouvailles quotidiennes tendent à s’éterniser. Des questions sincères fusent : « Comment vas-tu aujourd’hui ? », « Comment va la santé ? », « Et ta famille, comment va-t-elle ? ».

Un commissaire d’un certain âge entre en souriant. À la vue d’Hernando, il lève joyeusement les bras et s’écrit : « Buenos días, Hernando ! ». Les rires résonnent. Hernando rougit et affiche un large sourire.

Les vingt-cinq commissaires prennent place autour d’une longue table de conférence en bois. Hernando s’assoit près du mur, avec les observateurs représentant les agences des Nations Unies et les bailleurs de fonds européens de la Commission. La réunion commence et la salle se transforme en un panthéon des gardiens de ce processus. Dans cette atmosphère collégiale, on a parfois tendance à oublier les antagonismes qui opposent depuis des décennies les intérêts et les programmes des parties en présence : sur les vingt-cinq commissaires, neuf représentent des groupes armés.

Pendant presque toute la durée de la réunion, l’un des commissaires assis à la table reste immobile, observe et écoute attentivement. Lorsqu’il lève la main pour demander la parole, la salle se tait. Le Commissaire Mohamed El Moctar Ag Mohamedoun, un Touareg du Nord du Mali, représente la Coordination des Mouvement de l’Azawad au sein de la CVJR. Un chèche traditionnel enveloppe sa tête et couvre une grande partie de son visage. Malgré son air grave, il est visiblement l’un des plus jeunes commissaires.

Comme bon nombre des membres présents, Mohamed participe à la CVJR pour des raisons profondément personnelles. Il a grandi dans le Sahara et a vécu dans des camps de réfugiés avec sa famille. Il expliquera plus tard que sa famille ne possédait pratiquement rien. Sa voix est grave, ferme et résolue ; ses yeux, sombres et directs. La position qu’il adopte lorsqu’il s’exprime évoque celle d’un diplomate, les mains soigneusement croisées sur le bureau.

« Je connais le Mali du nord au sud », explique-t-il avec assurance. « Ma famille et moi avons été victimes toute notre vie. Je sais ce que les victimes du Mali ressentent, parce que j’en ai été une moi aussi. »

Commissaire Mohamed El Moctar Ag Mohamedoun au siège de la CVJR (JRR)

Depuis plusieurs décennies, le peuple touareg se bat pour obtenir son autonomie politique et territoriale au Mali. En 1963 et ensuite pendant les années 1970 et 1990, des milliers de Touaregs sont partis chercher du travail et une vie meilleure en Arabie Saoudite, en Mauritanie, en Algérie et en Libye, où Mouammar Kadhafi les a accueillis et intégrés en grand nombre dans l’armée libyenne. Après la mort de Kadhafi, beaucoup ont regagné le Mali avec leurs armes, leur formation militaire et une nouvelle détermination.

Après avoir obtenu une bourse et étudié au Maroc, Mohamed est rentré vivre et travailler dans un camp de réfugiés en Mauritanie où il a effectué sa scolarité primaire, juste à temps pour voir émerger le Mouvement National de Libération de l’Azawad. Il a rejoint le MNLA et est devenu l’un des porte-paroles de la cause de l’Azawad. À la création de la CVJR, Mohamed a su qu’il voulait y participer, même si s’installer à Bamako l’éloignait de ses amis, de sa famille et de sa communauté.

« Au Mali, la justice n’a jamais été rendue et la vérité n’a jamais été dite », explique-t-il. « C’est pourquoi les conflits ressurgissent. Mais on ne peut pas rendre la justice pour des événements qu’on ne connaît pas. »

Avec les membres du personnel de la sous-commission recherche de la vérité de la CVJR, Mohamed a travaillé avec Hernando au quotidien. Il fait désormais partie de ceux chargés d’appliquer le nouveau modèle de consultations collectives, qu’il voit comme un moyen pour la CVJR de récolter plus rapidement un plus grand nombre de récits et de perspectives, dans le cadre d’une collaboration entre les victimes et la Commission.

« Hernando nous a beaucoup aidés. Il nous a exposé la stratégie d’investigation de base, le profil des investigateurs et différentes techniques de consultation collective des victimes », explique-t-il. « Nous avons, grâce à lui, commencé à mettre cette stratégie en place. »

Colonel Major Haidara Aboucarine, Bamako (JRR)

PART IV

La méthodologie ayant été adaptée au contexte malien, la CVJR a pu l’appliquer auprès de la communauté. Après avoir longuement délibéré de tous les cas potentiels, la CVJR a annoncé que le premier groupe de victimes convoquées serait les survivants de l’attaque du gouvernorat de Kidal en 2014. Les victimes ont été identifiées et douze hommes se sont présentés auprès du bureau régional de Bamako pour procéder aux premières consultations collectives officielles.

Lorsqu’il a reçu son invitation à participer aux consultations avec la Commission, le Colonel Major Haidara Aboucarine a accepté sans hésitation. Les années qui s’étaient écoulées depuis sa survie aux évènements de Kidal l’avaient mis à rude épreuve. Ses blessures physiques avaient guéri, mais le combat psychologique avait été éprouvant, explique-t-il.

« Après le coup de fil de la CVJR, j’y suis allé pour raconter mon histoire », déclare Aboucarine. « Nous avons parlé au nom des absents. Nous avons parlé au nom des personnes tuées».

Le groupe s’est réuni pendant trois jours pour discuter les évènements de Kidal. Conformément aux attentes d’Hernando, ces discussions ont dévoilé une foule de nouveaux détails, reconstituant finalement le fil des évènements. Un homme s’est souvenu avoir été ligoté et avoir eu les yeux bandés dans la chaleur étouffante d’une pièce sans fenêtre. Beaucoup ont acquiescé, à l’exception d’un homme : il avait surpris et compris une conversation des gardes en tamasheq et se souvenait que l’un d’eux avait reçu l’instruction d’ouvrir l’une des fenêtres de la pièce pour donner un peu d’air aux prisonniers.

En travaillant de la sorte, les victimes se sont mutuellement aidées à faire resurgir le passé, en évoquant même les plus petits détails. Peu à peu, le groupe est ainsi parvenu à reconstituer les moindres détails de la journée du siège et avaient même dressé une grande carte de Kidal portant des indications sur le lieu des différents incidents.

En parlant des émotions ressenties le jour de la consultation, Aboucarine se souvient que les larmes avaient abondamment coulé. Mais des rires avaient aussi éclaté.

« Les gens se sont sentis libérés », explique-t-il. « Ils ont placé leur confiance dans la CVJR, et la CVJR va nous libérer. »

Les informations détaillées fournies au sujet des affrontements de Kidal seront saisies dans la base de données de la CVJR. Elles seront publiées tôt ou tard dans un rapport de la CVJR avec d’autres récits d’évènements majeurs survenus depuis 1960. Au vu du bon déroulement de la consultation initiale, le Président de la CVJR a annoncé peu après que les méthodologies collectives seraient adoptées pour toutes les consultations futures avec les victimes. L’étape suivante consistera à introduire cette méthode par le biais d’équipes itinérantes dans toutes les régions du Mali, y compris Ségou, Mopti, Tombouctou, Gao et Kidal.

Ayant été ceux qui ont adapté les méthodologies et mené la première consultation collective, le personnel du bureau régional de Bamako a été chargé de transmettre ces connaissances. L’antenne régionale de Bamako est installée dans une autre partie de la ville, loin de Koulouba où se trouve le siège de la Commission, pour être facilement accessible aux personnes désireuses de raconter leur histoire. Il s’agit d’un modeste bâtiment en béton plus proche d’une maison que d’un bureau, mais suffisamment grand pour accueillir les neuf personnes qui y travaillent.

À la tête de ce bureau se trouve Madame Diop Djènèba Mariko, une jeune femme bambara. Expressément recrutée pour diriger le bureau régional de Bamako, elle a commencé à travailler en août 2016 à la CVJR, dont elle parcourt les modestes locaux vêtue d’une longue jupe à rayures et d’une veste assortie, les cheveux soigneusement tirés en arrière. Avec son calme et sa discrète présence au sein du personnel qu’elle dirige, elle s’exprime avec une confiance posée et tout le monde l’écoute.

Madame Diop Djènèba Mariko (JRR)

Depuis longtemps engagée dans la défense des droits de l’homme au Mali, elle a trouvé naturel d’entrer à la CVJR. Depuis des années, elle défend également les droits des femmes et des enfants et explique que les femmes ont été affectées de manière disproportionnée par les conséquences des conflits qui ont secoué le Mali : leur vie a été marquée par la perte des membres de leur famille, des déplacements massifs, des opportunités économiques limitées et des violences sexuelles. Elle espère que la vérité susceptible d’être révélée par la CVJR permettra au Mali de remédier à la situation des femmes qui ont tout perdu.

« J’ai vu des femmes bambaras souffrir sans pouvoir en parler », explique-t-elle, « c’est pourquoi j’ai commencé à travailler sur ces questions : pour leur donner la liberté de s’exprimer ».

Djènèba et son personnel reçoivent régulièrement des victimes venues raconter leur histoire à la CVJR. Certaines s’expriment avec facilité et fournissent des détails précis ; d’autres ont de grandes difficultés psychologiques à raconter leurs souvenirs. Elle explique que son personnel a fait le maximum

pour assurer aux victimes le soutien dont elles ont besoin et qu’il est désormais prêt à appliquer ces méthodes à un plus vaste groupe de victimes.

« Nous sommes reconnaissants envers JRR de nous avoir envoyé Hernando », dit-elle. Nous avons beaucoup appris et son aide nous a été infiniment précieuse. Les consultations collectives plutôt qu’individuelles nous permettent de rassembler davantage d’informations, qui de surcroît sont souvent plus détaillées que celles recueillies lors de consultations individuelles. Et grâce à ce que nous avons appris, notre bureau peut désormais proposer des formations aux autres sur les techniques de recherche de la vérité ».

À la fin de sa mission, en octobre 2017, Hernando passe au bureau de Bamako pour dire au revoir. Avec Djènèba, le groupe est installé sur des canapés en cuir au rez-de-chaussée et examine des dessins réalisés dans le cadre des consultations : chaque ligne tremblante délimite le corps d’un survivant et tous portent des indications de cicatrices multiples. Hernando les laisse parler, les écoute attentivement et hoche de temps en temps la tête pour les encourager.

Comme beaucoup d’autres personnes présentes, Djènèba soutient le principe d’un processus placé sous contrôle national plutôt qu’international. La participation de tous les Maliens — et Maliennes — sera la clef du succès de la CVJR.

« Au Mali, nous avons un proverbe… », commence-t-elle avec un sourire et en pesant chacun de ses mots, « qui dit : ‘le prisonnier est bien placé pour parler de la prison où il est détenu’ ».

Le groupe parvient ensuite à convaincre Hernando de se laisser prendre en photo avec eux devant la grande plaque en métal du bureau régional. Tous rient, échangent des poignées de main et insistent pour qu’Hernando revienne bientôt à Bamako.

Le groupe se dit au revoir alors que de l’autre côté de la rue s’étend une petite parcelle de terre envahie par les mauvaises herbes et flanquée de vétustes bâtiments en béton. La parcelle est vide, à l’exception d’un jeune arbre qui sort de terre en plein milieu : son tronc élancé y pousse haut et droit, tandis que ses feuilles d’un vert profond contrastent avec la couleur passée du béton sur lequel il se dessine. Cet arbre aurait presque l’air d’un mirage, d’une nouvelle source d’énergie jaillissant de la poussière rouge de Bamako, prêt à se déployer.

En face de l’antenne régionale du de la CVJR à Bamako (JRR)

EPILOGUE

C’est le dernier jour d’Hernando au Mali. Il est assis dans le verdoyant patio d’un café clôturé, le favori de la communauté internationale qui travaille à Bamako. À l’ombre des arbres et bercé par le chant des oiseaux, on a vite fait d’oublier les gros titres du jour : les acteurs internationaux cherchent à mobiliser autour des efforts de lutte contre le terrorisme déployés au Mali, dans le cadre de la nouvelle force conjointe G5 Sahel soutenue par la France, alors que de nouveaux décès de Casques bleus et de nouvelles menaces contre la sécurité des hôtels de Bamako sont annoncés.

Mais dans ce jardinet, le calme règne. Assis à une petite table, un café dans la main, Hernando est pensif. Ce soir-là, il repartira pour un très court séjour en Colombie (« assez longtemps pour faire ma lessive ! », confie-t-il en riant). Il serait ensuite envoyé vers une autre destination africaine encore tenue secrète, une autre zone affectée par un conflit requérant son expertise. Hernando a confiance dans le fait que le travail se poursuivra à Bamako bien après son départ. Interrogé sur le dernier conseil qu’il donnerait au personnel de la CVJR, il répond sans hésiter :

« Ayez confiance en vous. Vous avez déjà tout ce dont vous avez besoin ».

Et c’est peut-être là sa plus grande contribution : créer les capacités des Maliens au Mali. Rien de surprenant pour ceux qui le connaissent d’apprendre qu’il n’aime pas être considéré comme un « expert ».

« Les experts créent la dépendance », estime-t-il. « Dans certains cas, ils font même des dégâts : ils viennent, rédigent un rapport, repartent et rien ne reste derrière eux. Nous en avons beaucoup souffert, en Colombie… des gens sont venus de diverses parties du monde, puis sont repartis ».

Au Mali, heureusement, la CVJR dispose des instruments dont elle a besoin pour rassembler les victimes et recueillir la vérité grâce à une « méthode Malianisée » qui lui appartient exclusivement. La CVJR n’est que le point de départ de l’itinéraire qui permettra au pays d’affronter son passé, mais elle lui offre également l’occasion de s’approprier sa propre histoire et, avec le temps, peut-être aussi son avenir.

Hernando imagine déjà le moment où ce seront les Maliens qui partageront leur expérience avec d’autres pays ayant souffert d’un conflit et désireux d’apprendre au contact des « experts ». En attendant, un groupe d’improbables alliés maliens s’est remonté les manches pour passer au crible les ombres du passé, avec constance, alors que la poussière rouge continue de retomber.

— —

Remerciements :

JRR souhaite remercier la CVJR de l’avoir reçu au Mali pour l’élaboration du présent article, ainsi que toutes les personnes interviewées.

Cet article ainsi que la mission de Hernando Caceres n’auraient pas été possibles sans le soutien du Département fédéral des affaires étrangères de Suisse.

Plus d’informations sur le travail mené par JRR pour aider les juridictions nationales à établir les responsabilités de crimes graves.

Plus d’informations sur l’engagement de la Suisse en faveur du traitement du passé.


Originally published at www.justicerapidresponse.org.