“Les biais dans le plat : pourquoi les nudges sont biaisés ?”

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Jul 26 · 6 min read

Vous les croisez à l’entrée des villes, dans les toilettes publiques ou à la cantine de votre lieu de travail : depuis les années 2000, les nudges ont conquis un large succès chez les médias, les universités, les entreprises, et les gouvernements. Et pour cause grâce aux nudges, on pourrait réduire la mortalité routière, améliorer la propreté dans l’espace public, ou encore diminuer l’obésité. A l’impossible, le nudge n’est pas tenu. Pourtant, le bien-fondé d’un tel engouement est discutable, tant le nudge repose sur des bases scientifiques elles-mêmes un peu biaisées... Un ouvrage, Le Biais comportementaliste, rédigé par Henri Bergeron, Patrick Castel, Sophie-Dubuisson-Quelllier, Jeanne Lazarus, Étienne Nouguez et Olivier Pilmis, tous chercheurs au centre Centre de Sociologie des Organisations (CSO) de Sciences-Po nous explique pourquoi.

Les nudges, c’est quoi déjà ?

C’est une technique pour orienter et influencer le comportement des individus sans les contraindre et sans les diriger. Par exemple, lorsque votre entreprise préférée règle par défaut l’impression en noir et blanc, elle s’appuient sur votre biais de statu quo ; lequel vous ferait préférer les situations sans incertitude et sans décisions à prendre. Les choix par défaut exploitent ce biais. D’autres types de nudge ne s’appuient pas sur nos biais mais cherchent au contraire à les combattre. Par exemple, la distribution de préservatifs va à l’encontre du biais d’optimisme, selon lequel les individus s’estiment supérieurs aux autres : contrairement à eux, ils ne contracteront donc pas le VIH, même sans protection.

Les nudges, ça vient d’où ?

L’économie comportementale, branche de l’économie qu’on rencontre notamment en neuroscience et en psychologie cognitive, a inventé le concept. Ce que toutes ces disciplines ont un commun, c’est la critique de l’homo economicus ; sorte d’individu hyper rationaliste qui calcule en permanence pour maximiser son intérêt. A cette marotte des économistes néoclassiques, l’économie comportementale oppose au contraire un individu à la rationalité plus limitée…et qu’il faudrait justement aider à devenir… plus rationnel ! Bref, les individus en chair et en os ne sont pas aussi rationnels que les économistes comportementaux aimeraient qu’ils le soient. Et si l’humain n’est pas un homo economicus alors il faut l’aider à le devenir !

Les nudges, qui l’utilise ?

Importés dans les années 2000 dans le champ politique, les nudges sont utilisés par les institutions publiques — en particulier anglo-saxonnes — comme nouveau paradigme de l’action publique, aux côtés des formes traditionnelles d’intervention (l’action législative par exemple). L’idée, c’est qu’en accumulant toutes ces micro corrections individuelles, le nudge peut résoudre des problèmes collectifs ; problèmes sur lesquels les politiques publiques buteraient obstinément. Les entreprises s’en servent également ; qu’on pense par exemple à la façon dont Uber a conçu son application pour inciter ses chauffeurs à prendre le plus de courses possible.

Pourquoi l’engouement pour les nudges est-il à nuancer ? 5 biais du “coup de coude”

Dans un contexte général de faible croissance économique, toute politique publique jugée efficace et peu coûteuse est du pain béni. Si le nudge marche vraiment, pourquoi dès lors s’en priver ? Voici 5 biais du “coup de coude”.

1er biais : une vision simpliste de la rationalité

Pour l’économie comportementale, la rationalité, c’est l’adéquation des moyens aux fins. Bref, les seuls gens rationnels sont les gens efficaces. Or, depuis Max Weber (c’est dire), les sciences sociales ont montré que les individus ont d’excellentes raisons d’agir comme ils agissent et de penser comme ils pensent. Et l’efficacité n’a rien à voir là-dedans.

2ème biais : une généralisation abusive

Pour l’économie comportementale, tous les individus sont porteurs des biais qu’elle a identifié. Les biais, c’est universel, point barre. Le problème, c’est que ces biais ont été identifiés à partir d’une population bien précise, celle des étudiants américains ayant participé aux expériences, le plus souvent dans des universités d’élite. Du coup, en stipulant l’universalité des biais de comportement, on ignore les propriétés sociales très spécifiques des sujets d’étude. Bref, comme papi en bout de table, on généralise à tire larigot. Or, les propriétés sociales des acteurs et les situations qu’ils vivent peuvent mieux expliquer leur comportement que la seule activation de biais.

3ème biais : des acteurs face à des architectures de choix

Pour l’économie comportementale, le contexte dans lequel les individus prennent des décisions se résume à la devanture d’un arbre de décision : pour agir, les gens n’ont qu’à se positionner sur une architecture de choix. Le problème, c’est que les déterminants de l’action sont multiples. Ce qui fait qu’un individu va faire ceci plutôt que cela, c’est sa position sociale, ses ressources, ses compétences, son réseau et les caractéristiques propres de la situation où il doit agir : en présence de qui il agit, et quelle relation il entretient avec cette personne. Tout ceci est difficile à mettre dans un laboratoire et c’est bien normal. Le problème, c’est que la transposabilité des résultats au monde extérieur et aux politiques publiques censées s’y appliquer ne semble pas avoir beaucoup préoccupée les zélotes du nudge. Or, dans la vie réelle, tout ne se passe pas comme dans un laboratoire (et heureusement ! ).

4ème biais : le mythe du bien commun

Il s’agit de penser que la somme des petites corrections individuelles va résoudre des problèmes d’ordre collectif ; la pauvreté, la faim, la violence. Or les politiques publiques les plus efficaces sont celles qui prennent en compte la dimension collective et sociale des problèmes qu’elles adressent. Les auteurs citent par exemple le cas des politiques de lutte contre le VIH en Californie et en Ouganda qui ont réussi précisément parce qu’elles ont su s’appuyer sur des associations et des communautés. Se focaliser sur les individus, un par un, c’est oublier que les ressorts collectifs de l’action individuelle peuvent aussi être efficaces.

5ème biais : des effets peu durables ?

Au regard de toutes ces limites, la question de l’efficacité du nudge se pose : si le nudge fait table rase de tous les facteurs sociaux qui déterminent l’action, comment espérer que ses effets soient durables ? C’est un peu comme si un médecin voulait guérir une maladie en s’attaquant uniquement aux symptômes sans chercher à intervenir sur les causes. Or, à sous-estimer tous ces effets, on peut douter de l’effet à long-terme des politiques publiques fondées sur les nudge.

Que faire ?

Les sciences sociales et l’économie comportementale ont un sujet commun : le comportement humain. Ce sont donc des approches complémentaires : elles devraient alimenter la construction des politiques publiques ensemble et non séparément pour cerner et donc agir sur des comportements, qui, rappelons-le, sont à la fois individuels et collectifs. Loin de s’opposer, ces approches sont complémentaires. Et dont la collaboration serait sans doute fructueuse. Des études collectives, mêlant économistes comportementaux et sociologues, seraient un premier pas dans cette direction.

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cabinet de conseil en stratégie & innovation.

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