D’un état transitoire de créativité… vers un nouveau cadre normatif

Les sujets des études supérieures et de recherche qu’il s’agisse de philosophie, de sociologie, de neurosciences, de physique, des sciences du vivant parlent de près ou de loin de relier l’Homme à la data.

Le défi actuel est de côtoyer l’infini et de le transformer en quelque chose d’humain, de tangible qui peut être vu, compris, qui sera élégant, suscitera des émotions, proposant un avenir augmenté des technologies émergentes.

Relier l’homme à la data

Relier, religare en latin, qui a donné religion, c’est à dire relier l’homme à Dieu. Considérant la période de la Renaissance et en osant un parallèle, on va conserver aujourd’hui l’humain au centre dans sa relation non pas à Dieu, mais à une autre divinité tout aussi impalpable, infinie et pleine de promesse : la data.

La data aujourd’hui n’est pas rébarbative, ne provoque pas chez le sujet en contact avec elle une obsession des chiffres comme cela fut le cas dans les années passées, la data crée une obsession de l’information, du savoir, de la connaissance.

On recherche le caractère signifiant des données, mises en corrélation, analysées de façon massive, il n’y a plus de données anodines.

Les limites actuelles de notre cerveau freinent la compréhension de la complexité, qu’à cela ne tienne, c’est à grand renfort de datavisualisation que les concepts sont représentés et compris de sorte que la quantité quotidienne d’informations soit ingérée, souvent assimilée, utilisée à des fins d’augmentation de notre lecture du monde et de nos capacités de traitement de l’information.

Le flux instantané des données que nous recevons de manière volontaire ou non est sans commune mesure avec ce qu’a connu nos ainés, sans d’ailleurs que nous soyons conséquemment dans des états de torpeur ou d’hyper éveil. Le domaine des neurosciences entreprend de nombreuses recherches quant à la place de l’émotion dans les réactions provoquées par les informations sollicitant notre cerveau. L’humain conserve encore ses mystères même s’il est décrypté dans cette période de forts changements technologiques.

Une génération de transition accompagne le nouvel élan

Par la prise réelle d’initiative, une génération a la chance de participer à la naissance et au développement d’un nouvel âge, où l’approximation, l’expérimentation et la créativité sont reconnues, quand les digues d’un ancien monde faussement maîtrisé, mal géré, toxique pour lui même, ont cédées. Cette génération arpente les chemins de l’innovation en dynamitant les anciennes organisations, les lieux de travail, les liens hiérarchiques, la nature contractuelle de la création de valeur.

Dans le même temps, la technologie nous prédit une lecture de l’avenir voire même une prescription des comportements à adopter pour choisir les bons chemins et anticiper les erreurs de notre vie. Ces technologies qui constituent les moyens voire le socle de la créativité dans les usages, ne vont-elles pas siffler elle-même la fin de cette période récréative pendant laquelle, faut-il l’admettre, il est très agréable de donner du pouvoir à l’expérimentation. A l’avènement du couplage réussi techno-fonction définissant en profondeur notre expérience, stimulant et imposant nos comportements de vie et nos actes, la créativité et l’initiative auront-elle encore droit de cité dans quelques années ?

A courts termes, une période enthousiasmante se dessine, celle où l’on parvient à moduler la donnée, période bénie de créativité, de test, d’itérations suivant un modus operandi scientifique, reposant sur l’expérimentation. Le système qui se met en place est dans une phase transitoire avant de trouver un état d’équilibre, un état où les solutions se dessineront d’elles-mêmes, se stabilisant dans leur efficacité optimale. Le paradoxe est que, à l’état stable, les usages qui se créeront seront conditionnés par les résultats de super-calculateurs, dont l’acuité de la perception de notre monde causal, sera sans commune mesure avec celle de l’humain . En effet les technologies, les algorithmes essaient de déchiffrer le futur et d’assister l’homme dans ses prises de décision. Comme en thermodynamique, le système dynamique actuel va suivre une loi de régulation (néguentropie), et le risque réside dans ce que la phase post transitoire soit une période où ce sera la donnée qui nous modèle. Fuyant actuellement un cadre normatif socio-politico-causal jugé inhibant et désuet, on créera à moyens termes une nouvelle idée d’un monde cadré par le prescriptif des big-data à l’acuité incontestable. Bref, un nouvel ordre fait de modèles menaçant une pensée intuitive ré-enchantée, très (trop ?) humaine. Un homme augmenté et finalement diminué dans ses capacités d’inventivité, d’improvisation et peut-être même d’adaptation à l’imprévu.

Dans cette période de fortes créativités individuelles et collectives, l’humanité connait une phase de poussée dans sa compréhension du monde avec semble-t-il quelques étapes fondamentales sur le point d’être franchies. L’expérience du bain signifiant de data dans lequel nous baignons répond à la soif d’apprentissage individuelle. La production des flux d’information restent les fondamentaux à la fois de la gourmandise intellectuelle de l’homme mais également de sa projection dans un nouveau schéma de société, de la rencontre de l’autre. C’est sans doute inscrit dans notre code génétique puisque qu’aux frontières de la vie, ce qui en reviennent témoignent d’un bien-être et d’une évidence de l’omniscience. On retrouve d’ailleurs cette expérience de la connaissance totale dans des états de conscience modifiée, tels que les vivent les brahmanes sous hypnose, ou bien encore les personnes ayant vécue des expériences de mort imminente.

Une créativité en sursis ?

L’IA couplée au big data et leurs usages dans le domaine du prescriptif sont une formidable avancée pour aller plus loin dans le traitement de la complexité, faciliter la prise de la bonne décision, gagner en réactivité et en efficience. Mais cette nouvelle approche ne va-t-elle pas modeler les expériences, créer des patterns et freiner au fil du temps la créativité actuelle en dictant à priori les comportements et les pratiques, sans expérimentation possible ?