Les emojis

Un langage à part entière?

La première preuve de langage recensée par les chercheurs remonte aux dessins de nos ancêtres les hommes des cavernes. Bien sûr, il devait exister un autre type de langage au sein de leurs communautés, mais les dessins laissés à l’intérieur de leurs habitations sont les seules preuves tangibles que nous avons.

Vous voyez donc que le concept de pictogramme existe depuis très longtemps. Et puis, on retrouve encore aujourd’hui des langues dont l’écriture se fait à base de dessins, (que ce soient des pictogrammes ou des idéogrammes) comme le japonais, le brahmi, le grecque, etc. où chaque signe représente un segment, un son ou une lettre.

Le 17 juillet dernier, lors de la journée mondiale des emojis, les réseaux sociaux étaient bombardés de la question suivante : « Les emojis représentent-ils un langage? » Selon Jenna Schilstra, conférencière pour la Ted Institute, la réponse est oui. Elle exprimait sa joie d’avoir enfin trouvé un langage universel permettant aux gens de partout de communiquer ensemble grâce à des images représentant nos réalités. À l’écoute de cette conférence, beaucoup devaient être très heureux d’apprendre qu’il existait désormais un outil capable de faire tomber toutes les barrières des différentes langues. Mais madame Schilstra avait-elle raison de penser ainsi?

Une recherche approfondie était donc de mise pour m’assurer de classer les emojis au bon endroit. Ma première question fût : « Quelles différences y a-t-il entre une langue et un langage? »

Retournons à la linguistique 101 :

La Langue : La langue est décrite comme l’ensemble d’habitudes de discrimination audio-vocales acquises, propres à une communauté de personnes.[1] (Je réfuterai toutefois le point « audio-vocal[es] », car il serait aberrant de dire que la langue des signes n’est pas une langue dû au fait qu’elle ne s’exprime pas oralement, mais ça, c’est dans un autre article.) Il faut donc comprendre : l’ensemble des habitudes de discrimination audio-vocales et gestuelles acquises, propres à une communauté de personnes.

Partant de cette définition, allons maintenant jeter un œil aux critères établis par Alain Polguère[2] qui dénote quatre niveaux de fonctionnement fondamental pour pouvoir désigner une langue :

1. la sémantique concerne les sens et leur organisation au sein des messages que l’on peut exprimer dans une langue;
2. la lexicologie et sémantique lexicale
3. la syntaxe concerne la structure des phrases ;
4. la morphologie concerne la structure des mots ;
5. la phonologie et la phonétique concernent les éléments sonores qui sont la forme même des énoncés.[3]

Les emojis ne possèdent aucune sémantique ni syntaxe propre et encore moins de morphologie ou de système phonétique (ils utilisent le système de la langue que vous parlez). Pour être une langue, il est primordial de posséder une grammaire et un code différenciant les types de mots (noms, pronoms, verbes, adjectifs). Les emojis n’ont donc aucune structure par rapport à l’ordre de l’agencement des signes.

Le langage : Sachant que le langage se définit comme étant: « [une] Faculté propre à l’homme de communiquer et d’exprimer sa pensée au moyen d’une langue, c’est-à-dire d’un système de signes […] susceptibles d’être transcrits graphiquement. »[4], les emoji ne peuvent donc pas non plus représenter un langage.

Voyons cela de plus près…

Neil Cohn/Adam Proctor

Le premier message est rédigé dans la langue anglaise. Sa structure est faite ainsi : pronom interrogatif+ verbe + adverbe.

Dans le deuxième message, il n’existe pas de structure interne. Il est impossible de savoir si le locuteur utilisait l’image du gâteau pour représenter le nom gâteau ou l’action de manger du gâteau.

Bien que les emojis ne possèdent aucune des caractéristiques de la langue ou du langage, ils ont un lexique : chaque image représente un mot, voire plusieurs mots.

ATTENTION!

Il m’importe ici d’avoir votre attention : « VOIRE PLUSIEURS MOTS » Les emojis représentent plusieurs mots du lexique et vont même jusqu’à représenter des idées à l’extrême de leur image. Puisqu’ils représentent donc des choses différentes d’un endroit à l’autre, les emojis ne peuvent donc pas être universels ce qui signifie qu’ils ne pourront jamais être considérés comme une langue à part entière. Ils désignent des réalités différentes partout à travers le monde.

Le Poo Emoji est vu de manière complètement différente d’une culture à une autre. Au Japon, il est un signe de chance alors qu’aux États-Unis, il représente tout simplement des selles.

Cet emoji a été créé pour représenter un visage triomphant et c’est ce qu’il signifie en Asie. Sur le continent Nord-Américain, il est plutôt perçu comme étant fâché.

J’en arrive donc à la conclusion que les emojis sont une extension au langage. Et à titre de diplômée en linguistique, cette réponse est très intéressante puisque c’est ce à quoi la linguiste Gretchen McCulloch est arrivée dans son étude sur le sujet[5].

« La raison pour laquelle certains pensent que [les emojis sont] un langage est parce qu[ils]ressemblent à des hiéroglyphes. Mais les hiéroglyphes sont très avancés. Même s’ils ressemblent à des petits dessins, ils contiennent de l’abstraction. Et l’abstraction est très importante dans le langage. […] Pour que les emojis fassent partie de la linguistique, ils doivent avoir des significations différentes dans des combinaisons différentes. En d’autres mots, ils doivent avoir une grammaire. Il faut qu’il y ait une différence entre le chien mord l’homme et l’homme mord le chien“.

Il existe différentes structures au sein des langues qui nous permettent de comprendre le sens des phrases. En allemand, par exemple, les différents pronoms sont appelés des cas. Ils sont utilisés pour signifier qui fait l’action et qui la reçoit. L’ordre des mots restera toutefois le même. Dans la phrase : « Le chien mord le chat. », le mot chien restera en début de phrase qu’il fasse ou qu’il subisse la morsure. Le cas nominatif est utilisé devant le nom qui fait l’action. Dans la première phrase il est utilisé devant HUND(chien) et dans la deuxième, le nominatif est devant Katze (chat). Le cas accusatif est utilisé devant le nom qui reçoit l’action. Dans la première phrase, il est placé devant le KATZE (chat) et dans la deuxième, il est devant le HUND (chien).

Der Hund beisst der Katze = Le chien mord le chat.

Den Hund beisst die Katze = Le chat mord le chien.

En français, c’est l’ordre des mots qui prône. Dans la phrase type, on retrouvera Sujet+Verbe+Complément.

Le cas ci-dessus ne possédant pas de structure, il peut avoir plusieurs sens. Utilisons les mots comme suit : Le premier emoji représente le père, le deuxième une jeune fille, le troisième un coeur et le dernier l’action de faire du ski.
Que veut dire le locuteur?
1) Le père et sa fille aiment le ski.
2) Le père de cette jeune fille aime le ski.

Comme il n’y a aucun temps de verbe nous permettant de déterminer le pluriel ou le singulier ni d’ordre à suivre au sein de la phrase ou encore d’utilisation de cas, il est impossible de savoir le sens réel de la phrase. Et qui aimerait communiquer pour ne pas être compris?

Mme Mulloch souligne aussi le fait que les emoji sont utilisés dans les contextes informels et plutôt proscrits dans les contextes formels, ce qui ajoute à leur rôle de complément. Ils précisent et complètent les conversations informelles, mais lors de situations formelles, leur utilisation est facilement remplaçable par des mots. Dans les ouvrages écrits, que ce soit des présentations, des livres ou des thèses, on retrouvera les actions décrites dans le texte ou entre parenthèses et non des emojis/émoticônes.

Michel Tremblay, Le premier quartier de la lune

Le fait qu’ils ne soient ni une langue ni un langage ne leur enlève toutefois pas la place importante qu’ils occupent. Les emojis sont très utilisés, en premier lieu, parce qu’ils réussissent à représenter l’émotion ressentie par les gens au sein d’une conversation digitale et d’ainsi enlever toute ambiguïté au sein d’une phrase. L’information non verbale était perdue lors de la communication écrite ou alors le texte se trouvait saturé par des parenthèses expliquant nos émotions. Tout est plus clair et facile à assimiler (ce qui est important dans les conversations digitales) grâce aux émoticônes et aux emojis. La fatidique réponse numérique « OK » sera perçu très différemment en fonction de l’emoji dont elle est suivie.

Art Spiegelman a même dit que nous pensons grâce à des images ET des mots.

Et puis, la théorie du double encodage de Paivio[6] a prouvée que la mémorisation des termes serait augmentée lorsqu’ils sont représentés sous forme imagée et verbale.

Ne vous gênez donc pas d’envoyer la liste d’épicerie sous forme d’emojis à votre partenaire après la lui avoir récitée. ;)

Voilà! C’est tout pour aujourd’hui!

Diplômée en linguistique française et finissante au baccalauréat en traduction à l’Université Laval, j’ai toujours été passionnée par les langues. J’espère vous transmettre cette passion à travers mes articles! N’hésitez pas à partager et à me laisser des commentaires. Vous pouvez m’envoyer un tweet ou m’écrire un courriel à alexe@flipscriptmedia.com !

Au plaisir de vous lire!

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[1] Cours de Linguistique française : phonétique, Johanna-Pascale Roy, Université Laval

[2] Alain Polguère, Lexicologie et sémantique lexicale –notions fondamentales, Les Presses de l’Université de Montréal, 2008, p.22

[3] Alain Polguère, Lexicologie et sémantique lexicale –notions fondamentales, Les Presses de l’Université de Montréal, 2008, p.22

[4] “Langage”, Lexicon guide, Antidote 9 (software, version 5). Druide informatique, Montreal, 2017

[5] http://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/03/15/les-emoji-constituent-ils-un-langage-a-part-entiere_4883318_4408996.html#iTdKfpIemWHvgmsR.99

[6] https://soundcloud.com/officialsxsw/the-linguistic-secrets-found-in-billions-of-emoji-sxsw-interactive-2016