Les leçons de Sarrebrück

Le 26 mars, les 800 000 électeurs de la Sarre (Saarland), le plus petit Land allemand (si l’on exclut les trois ville-Länder) étaient appelés à élire les 51 députés de la 16e législature de leur Parlement (Landtag).

Ce scrutin était présenté (à tort) comme un test pour Angela Merkel et son concurrent social-démocrate Martin Schulz, à exactement six mois des élections législatives fédérales et alors que le Parti social-démocrate (SPD) enregistre depuis quelques semaines une poussée forte dans les sondages (il a gagné environ huit points depuis janvier). Il faut déjà relativiser puisque les deux grands partis plafonnent à 33 % d’intentions de vote (moins qu’en 2005, quand Merkel était parvenue au pouvoir dans le cadre de sa première grande coalition).

Alors que les derniers sondages annonçaient un résultat serré, susceptible d’entraîner la formation d’une coalition parlementaire entre le SPD et Die Linke (gauche radicale), l’Union chrétienne-démocrate (CDU) a douché cet espoir en recueillant 40,7 % des voix, une hausse de plus de cinq points qui laisse le SPD à 29,6 %. Cet écart est similaire à celui de l’élection de 2009, au cours de laquelle la CDU avait perdu sa majorité absolue (qu’elle détenait depuis dix ans à cette époque).

Tout d’abord, la Sarre n’a jamais été un bastion social-démocrate, mais le fief d’un homme de gauche, Oskar Lafontaine. Ministre-président entre 1985 et 1998, il a participé en 2007 à la fondation de Die Linke, dont il était le chef de file pour ce scrutin régional. Avant lui, entre 1957 et 1985, la Sarre était la chasse gardée de la CDU, notamment du charismatique Franz-Josef Röder. Dès 1999 et la fin de l’ « ère Lafontaine », le SPD a perdu le pouvoir, tombant même à 24,5 % en 2009 !

Ensuite, les sondages n’ont pas mesuré le très important décalage de popularité entre Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK), ministre-présidente au pouvoir depuis 2011 issue de la CDU, et Anke Rehlinger, vice-ministre-présidente issue du SPD. En 2014, Rehlinger est devenue de facto la chef de file sociale-démocrate dans le Land après que Heiko Maas, leader du SPD depuis 1999, a été nommé ministre fédéral de la Justice dans la grande coalition d’Angela Merkel. Le Parti social-démocrate a donc dû échanger un chef de file connu et ancré dans le paysage par une ministre régionale peu connue, pour affronter une personnalité charismatique et populaire. La difficulté était d’autant plus grande pour le SPD que AKK appartient à l’aile gauche de la CDU, en matière économique et sociale du moins.

Si l’électorat de gauche a bien perçu l’enjeu à voter pour le Parti social-démocrate (les reculs de Die Linke et des Grünen montrent un réflexe de vote utile), l’électorat modéré a préféré se réfugier dans un vote en faveur de l’Union chrétienne-démocrate qui évite les aventures politiques (une alliance entre sociaux-démocrates et gauche radicale étant inédite dans l’un des Länder de l’ex-RFA) et assure une politique équilibrée.

Enfin, la Sarre n’a jamais été un thermomètre électoral. En 1990, le ministre fédéral de l’Environnement Klaus Töpfer (CDU) postule face à Lafontaine et prend une raclée avec 33,4 %, contre 54,4 % pour le SPD (record du parti dans le Land à ce jour). Les sociaux-démocrates décident alors qu’Oskar sera leur candidat à la chancellerie aux élections de décembre : il terminera avec 33,5 %, distancé de plus de dix points par Helmut Kohl.

Comme l’a dit Martin Schulz, le 26 mars n’est pas un bon jour. L’enjeu pour les sociaux-démocrates, c’est de conserver leur mobilisation intacte. Au moins le parti n’a pas reculé (ce qui est en soit un exploit) et a fait mentir les sondages de janvier (qui le donnaient à 24 %). Deux gros écueils doivent encore être passés en mai : les élections dans le Schleswig-Holstein le 7, puis en Rhénanie-du-Nord-Westphalie le 14. Ces deux Länder sont gouvernés par le SPD, en coalition avec les Grünen. C’est à Kiel et à Bonn que se décidera l’avenir de la social-démocratie allemande et de celui qui représente son dernier espoir.

Like what you read? Give Antoine de Laporte a round of applause.

From a quick cheer to a standing ovation, clap to show how much you enjoyed this story.