L’Espagne et la honte des accidents ferroviaires

Le 3 juillet 2006, un FGV Serie 3700 opéré par Metrovalencia s’élance de la station Plaça d’Espanya (Valence). Il assure le service jusqu’à Torrent. A 50m de l’entrée de la station Jesus, le train déraille dans un virage. 43 personnes perdent la vie.
Le 24 juillet 2013, un Talgo S-730 opéré par Renfe Operadora s’élance de la gare de Madrid-Chamartin. Il assure la liaison avec Ferrol, en Galice. A hauteur de la commune d’Angrois, à trois kilomètres de la gare de Saint-Jacques-de-Compostelle, le train déraille dans une courbe. 73 personnes perdent la vie dans l’accident, six mourront à l’hôpital.
Sept années séparent ces deux drames, mais les deux ont mis en lumière les terribles carences dont souffrent les infrastructures en Espagne. Dans le cas de l’accident de Valence, il était connu que la ligne 1 de Metrovalencia n’avait jamais fait l’objet des investissements nécessaires pour son entretien depuis son ouverture. Pour l’accident d’Angrois, il a été démontré que le système de contrôle et de sécurité de la vitesse était inadapté à une ligne qui n’est pas une LVG mais accueille tout de même des TGV.
Pendant près de dix années, entre 2006 et 2015, le Parti populaire (PP) au pouvoir dans la Communauté valencienne a rejeté toutes les demandes de commission d’enquête parlementaire formulées par l’opposition, qui se faisait le relais des victimes et leurs proches (plus précisément, il en a accepté une, puis a usé de sa majorité absolue pour rejeter toutes les demandes d’audition avant de clore les travaux en cinq jours). Le président de l’époque, Francisco « Paco » Camps (figure du baron local autoritaire et corrompu) savait pertinemment qu’une enquête objective prendrait en défaut la Généralité valencienne (le gouvernement autonome). Il a même été jusqu’à rebaptiser la station de l’accident, comme pour effacer les traces de cet événement, et n’a jamais reçu l’association des victimes et leurs proches (AVM3J). Le 3 juillet 2016, la Généralité (désormais dirigée par une coalition de gauche sous présidence socialiste) a redonné à la station son nom d’origine.
Depuis 2013, le Parlement galicien et le Congrès des députés espagnol ont refusé toutes les demandes de commission d’enquête parlementaire formulées par les groupes minoritaires, qui se faisaient le relais des victimes et leurs proches. Le dernier refus date de cette semaine ! À l’époque de la construction de la ligne, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) gouvernait le pays et le PP la Galice. Les deux partis savent pertinemment qu’une enquête objective mettrait en évidence les erreurs majeures dans la construction, l’entretien et la sécurisation de la ligne. D’ailleurs, l’enquête judiciaire l’a parfaitement démontré (mais aucun des responsables de la conception ou de la construction de la ligne n’a été mis en examen).
La décentralisation espagnole fait des infrastructures un enjeu politique majeur, tant national (avec le projet de relier toutes les capitales régionales à Madrid par des LGV) que local (avec le développement des réseaux de transport urbain ferrés dans les grandes villes). Ces investissements lourds mais nécessaires sont souvent l’occasion de détournement de fonds à des fins de financement électoral ou politique (la Généralité de Catalogne a longtemps appliqué une surfacturation de 3% sur tous les travaux d’aménagement du territoire au profit de Convergence et Union, le parti au pouvoir entre 1980 et 2003).
Par ailleurs, les enquêtes judiciaires ont mis à jour l’absence totale d’impartialité et d’indépendance des structures chargées de procéder aux enquêtes administratives. Un rapport de l’Agence européen de sécurité ferroviaire a dénoncé la partialité de la commission d’enquête sur les accidents ferroviaires (CIAF) du ministère de l’Équipement dans l’accident d’Angrois, et les Corts (parlement valencien, à majorité de gauche et centre gauche) ont récemment voté une loi de sécurité ferroviaire créant une autorité administrative indépendant sur le plan fonctionnel, technique et budgétaire, l’Agence valencienne de la sécurité ferroviaire.
Même si ce sont des erreurs techniques qui ont conduit à ces décès, ce sont bien des choix politiques qui ont mené à ces erreurs. Aucun ministre, aucun conseiller (ministre régional), n’a jamais assumé ses responsabilités. Dans l’accident d’Angrois, seul le conducteur du train est aujourd’hui mis en cause par la justice. Dans l’accident de Valence, la justice a décidé de rouvrir l’enquête en 2014 après avoir estimé que plusieurs responsables de FGV, la société d’exploitation de Metrovalencia, avaient produit des faux témoignages.
S’engager en politique, c’est accepter le jugement du peuple. Dans ces affaires, le pouvoir politique a failli mais il s’est couvert de toute poursuite et responsabilité. Il s’est aussi couvert de honte.
