Après Kobané, Daech chassé de Tel Abyad

En prenant la ville de Tel Abyad au nord de la Syrie, les forces kurdes syriennes du Rojava ont coupé le cordon ombilical qui reliait la capitale de l’Etat Islamique à la Turquie. Consolidant leur région autonome.




Dans le champ calciné, un corps inerte d’un combattant de l’Etat Islamique gît. « Daech ! » pointe du doigt un capitaine des forces kurdes syriennes, les YPG. Avec des gestes et quelques mots d’anglais, il explique : « Avion, boom, France, Amérique, coalition ! ». La nuit précédente, les explosions ont secoué le sol autour de Tel Abyad, ville frontalière de la Turquie, sous contrôle des forces de l’Etat Islamique. A 3 kilomètres du front et dans l’obscurité, chaque explosion entraîne une question : bombe occidentale ? Voiture piégée de Daech ? Peu importe : le lendemain, les forces des YPG kurdes était aux portes de la ville.

Une Doushka, batterie lance-roquettes soudée à l’arrière d’un pick-up.

Batterie de missiles usées, douchkas maison ou encore bulldozer transformé en un tank tout droit sorti de Mad Max : les armes lourdes des kurdes sont aussi rares que rustiques. « A part les kalashnikov, on manque de tout le reste », baragouine le chef d’un groupe de quatre douchka, canons anti-aériens soviétiques soudés à des pickups. « C’est sûr qu’on aimerait bien que la France nous donne des armes. Mais pour l’instant on fait avec ce qu’on a. Et avec vos avions ». Des aéronefs occidentaux qui quadrillent le ciel. Et qui font la différence sur les positions des islamistes, des combattants mieux armés mais privés de soutien aérien.


Depuis des mois, les forces des cantons kurdes de Jaziré à l’est, et de Kobané à l’ouest cherchaient à prendre Tel Abyad. La victoire est doublement stratégique pour les kurdes : Tel Abyad est le cordon ombilical qui reliait Raqqa, capitale du califat auto-proclamé, à la Turquie. Daeach perd donc un précieux axe de ravitaillement. Ensuite, la prise de ce territoire permet aux kurdes de relier deux de leurs trois cantons. Un pas de plus vers la création de leur région autonome le Rojava, « Là où se couche le soleil » en kurde.
Encerclé, l’Etat Islamique a joué la provocation jusqu’au bout en hissant bien haut son drapeau noir. Lundi soir vers 20h, dans une colline surplombant la ville, une générale kurde trapue au large sourire nous affirmait le regard dur comme l’acier « Il ne va pas rester longtemps là-haut ». La main sur son talkie-walkie, cette femme de poigne alterne ordres et coup d’œil à la jumelle. Dans la nuit de lundi à mardi, les soldats kurdes sont entrés au cœur de la cité pour la « nettoyer », proclamant la ville libérée mardi matin, après seulement un jour de siège.


Contrairement aux kurdes de Kobané dont la résistance héroïque avait entraîné le début du soutien aérien occidental aux forces du Rojava, Daech n’a laissé que quelques commandos, snipers et autres voitures piégées pour ralentir les forces kurdes. Le gros de la troupe a fui vers Raqqa ou la Turquie voisine.

Fermée aux kurdes, la frontière qui sépare la turco-syrienne est grande ouverte aux islamistes en dépit de l’engagement de la Turquie dans l’OTAN. Là encore, les kurdes attendent un soutien occidental, afin de faire plier le président turc Erdogan. La victoire du parti kurde de Turquie HDP la semaine dernière aux élections législatives pourrait permettre d’accélérer le processus.

Désormais réunis, les cantons de Jezireh et Kobané regardent désormais vers l’ouest et le canton d’Affrin, enclave kurde coincée entre les forces de Bachar Al Assad, les islamistes de Jabat Al-Nusra et la frontière turque.
La bataille de Tal Abyad est gagnée, mais la fin de la guerre n’est pas pour demain.

Version intégrale de l’article paru dans Ouest France du 17/06/2015