Le sourire de Bachir

-mon arrivée à Rojava, le Kurdistan Syrien

Bachir, mon premier taxi en Syrie

Il ne parle pas un mot d’anglais — ni de français du reste — et mon kurde se limite à un médiocre « spass » (merci). Mais nous avons bien « discuté » Bachir et moi. De son passé de combattant, de ses blessures au ventre et à la jambe droite dans un combat contre les troupes d’Assad qui lui ont fait troqué les armes pour un taxi, de son addiction pour la clope bref. Et de ma peau si blanche qu’il prédit vite tannée par ce soleil syrien qui cogne si fort.

Bachir chargé de me conduire de la frontière irakienne, que je viens de traverser en bac, jusqu’à la « villa » pour journalistes et autres hôtes occidentaux qui se rendent dans ce Kurdistan syrien auto-libéré, le Rojava. Garant de ma sécurité, mon chauffeur est un homme de confiance du parti kurde PYD (prononcer péyada) : la fragilité de leur existence et la quasi absence de soutien international leur impose la prudence quand ils déplacent un journaliste occidental.

Entre deux check-points, Bachir me montre sur son mobile les photos de sa femme et de ses enfants, celle de ses parents, me signale les quartiers de Qamislo sous contrôle du régime et plaque sa main contre sa bouche pour m’indiquer les moments où il ne faut surtout pas que je moufte — la voiture est à l’arrêt, les passants — et leurs oreilles — traînent. La ville de Qamishlo (Kamichli en arabe) que nous traversons est partagée entre les forces armées du PYD et les forces d’Assad. Pour aller plus loin dans ce territoire où la dernière poche de loyalistes se maintien, il nous faut passer dans l’antre du lion — la signification d’Assad en arabe. Pas besoin d’être un grand génie pour sentir le régime puisque c’est la première fois depuis que j’ai traversé la frontière que les couleurs des YPG — les forces armées kurdes — s’effacent devant des posters d’un Assad combattant. Même sans un coup d’œil au travers des vitres, l’attitude de mon gaillard de chauffeur est changée : le sourire fait place à un regard attentif et grave, les clopes se font plus rares.

Bachir et moi avons peu parlé mais beaucoup communiqué : il a 1 ans de plus que moi qui n’en ai que 34. Je dit « que » parce ce de la hauteur de ses 5 enfants, de son engagement dans la résistance, de ses combats et de ses blessures, son année de vie supplémentaire sur cette terre doit largement compte double. Voire triple. Son sourire franc et entier me rappelle mes impressions de 2008, lorsque j’effectuai mon premier voyage en Syrie : les Syriens sont, Arabes comme Kurdes, des gens dont l’air sévère s’efface et devient sourire généreux quand il est d’abord servit par l’occidental en goguette que je suis. Le contact semble directement établi, le thé est proposé à la vitesse de l’éclair et les syriens ont l’art de vous mettre directement à l’aise, accepté, apprécié.

Cela fait d’autant plus mal quand on voit ce que la Syrie est devenue : un pays déchiré entre un régime d’une brutalité sans nom et le délire destructeur qui a pour nom Daech. Avec au milieu, ces populations martyrisées et ce flot ininterrompu de migrants qui fuient leur pays.

Heureusement il y a le sourire de Bachir, un sourire dont la sincérité nous rappelle que derrière les combats, l’espoir est encore là. Et pour tous les habitants de la région, l’espoir s’appelle Rojava.

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