Pourquoi utiliser “Femmes + Non-binaires” n’est pas une bonne idée (Traduction)

adriel beaver
Sep 23, 2018 · 9 min read

Texte original : Why “Women + Nonbinary” is not a good idea — Bogi Reads The World — 2 Septembre 2018


Notes de traduction:

Les liens de l’article original sont conservés, ils pointent cependant vers des ressources en anglais.


Les gens m’interrogent souvent sur la formulation d’appels à contributions. La phrase “Femmes + Non-binaires” est-elle inclusive? Je vais partager ce que j’en pense en tant qu’écrivain·e et éditeurice.

J’ai remarqué une tendance où de plus en plus de lieux changent leur formulation pour “femmes + non-binaires”, pour revenir à “femmes uniquement” après quelques temps. Ce peut être très difficile pour les auteurices non-binaires publié·es entre temps et qui ne sont pas des femmes. (Y compris, occasionnellement, moi.)

Avant, je disais que “femmes + non-binaires” pouvait être une formulation acceptable, même si elle n’est pas idéale. Étant donnée cette tendance récente, j’ai changé d’avis et je ne conseille plus ce type d’appels à contributions. Les personnes non-binaires peuvent être et sont souvent effacé·es très vite de telles formulations.

À ma connaissance, ces appels commencent tous comme “femmes uniquement”, et ajoutent “+ non-binaires” en réponse aux critiques faites à leur nature excluante. Mais comme le montre la tendance à revenir sur cette addition, l’ajout de l’inclusion des personnes non-binaires est une simple pensée après-coup, un changement de langage en surface. Les personnes non-binaires et/ou trans ne sont pas centrées ni mêmes mises en avant dans ces appels. On ne voit jamais “personnes non-binaires et femmes”, seulement “femmes et non-binaires” — même le “personnes” manque souvent, alors que non-binaire n’est pas un nom, mais un adjectif.

J’ai rassemblé mes pensées sous la forme d’une FAQ. Ce n’est pas un guide exhaustif de l’inclusivité non-binaire dans les appels à contributions, seulement mon point de vue en tant qu’écrivain·e et éditeurice à qui l’on pose ces questions fréquemment.


Quels sont certains problèmes de la phrase “femmes + non-binaires” ?

Ce n’est pas une liste exhaustive, seulement certaines idées que j’ai entendu discutées :

  • Elle fait l’amalgame entre personnes non-binaires et femmes, alors que beaucoup de personnes non-binaires sont transmasculines / des hommes non-binaires / etc., ce qui mène les personnes non-binaires transmasculines à ne pas soumettre leur contribution.

Quelle serait une meilleure alternative ?

J’ai tendance à recommander “genres / sexes marginalisés”. Cela inclut toutes les personnes trans et intersexes, tout en incluant les femmes cis non-intersexes (dyadiques). Ça inclut aussi les personnes non-binaires en général.

Une alternative peut être “sous-représentés”, et je pense que ça fonctionne aussi bien que “marginalisés”. Je pense que leur emphase est subtilement différente. “Sous-représentés” fait référence à la situation actuelle, alors que “marginalisés” fait référence au processus de marginalisation. “Marginalisés” est aussi plus explicite quant à l’exclusion active que vivent ces personnes. Vous pouvez aussi utiliser les deux termes.

“Minorités” n’est pas aussi pratique, je pense, parce que les femmes dans l’ensemble ne sont pas nécessairement une minorité, même si elles sont souvent à la fois marginalisées et sous-représentées.

“Genres / sexes marginalisés” offre aussi l’opportunité d’inclure les personnes qui ont un genre / sexe spécifique à une culture (s’iels veulent être inclus·es), qui ne sont absolument pas inclus·es dans “femmes et non-binaires” ou même “trans” sauf s’iels sont aussi femmes, non-binaires, ou trans.

Enfin, cela varie d’appel en appel, mais je soulignerait spécifiquement les groupes qui ont à mon avis besoin d’être encouragés à soumettre leur contribution. Lisez aussi à ce sujet l’essai de Rose Lemberg dans Strange Horizons sur encourager la diversité en tant qu’éditeurice.

Et les formulations qui réfèrent aux personnes qui s’identifient au moins en partie en tant que femmes ?

Si l’appel se concentre spécifiquement sur les expériences liées à l’identité de femme, je pense que c’est généralement acceptable et non excluant ! Il faut absolument des projets qui se concentrent sur les femmes, la féminité, l’identité fem (qui sont tous des mots aux sens différents, mais reliés). Il y a aujourd’hui très peu de ce type de projets qui incluent les personnes trans, spécialement dans la littérature de l’imaginaire, à moins d’être produits par des femmes trans / des personnes transféminines avec un focus explicitement trans, comme Maiden, Mother, and Crone: Fantastical Trans Femmes; les projets de Trans Women Writers Collective, etc. C’est aussi vrai des masculinités, malgré l’exception nouvelle et à venir de Speculative Masculinities. Donc oui, je crois que plus de projets focalisés sur les femmes / la féminité / l’identité fem seraient merveilleux. Mais les détails peuvent souvent être difficiles quand une grande variété d’expériences est recherchée.

Par exemple, si vous êtes une femme cis éditrice, cela vous rend arbitre de ce que signifie femme, et les autrices femmes trans / transféminines seront souvent inquiètes de soumettre leur travail. C’est une méfiance justifiée — nombre de ces appels sont produits par des TERFs (Trans-Exclusionary Radical Feminists — féministes radicales excluant les personnes trans) qui s’opposent violemment aux femmes trans.

Je dirais qu’en tant qu’éditrice cis, vous ne pouvez que contrer cette méfiance jusqu’à un certain degré, en tendant la main à des autrices femmes trans / transféminines et en sollicitant leur travail, et en développant un historique de publication de telles autrices. Les gens regardent le sommaire de ce que vous avez édité pour déterminer si ça vaut seulement la peine d’essayer de vous soumettre leur travail.

Pourquoi ne pas utiliser “pas d’hommes cis” ?

Cette formulation exclut les hommes cis intersexes, qui sont tout à fait un groupe marginalisé et qui ne sont généralement pas inclus dans la plupart des endroits.

(A noter que certains hommes intersexes assignés garçons s’identifient comme ipsogenre et non cis, car cis ne porte pas le sens d’oppression qu’ils subissent. Mais certaines de ces personnes s’identifient comme cis. Et la formule “pas d’hommes cis” peut être aliénante pour les personnes intersexes indépendamment des subtilités de leur identité, parce que les éditeur·ices dyadiques n’ont en général pas conscience de ces distinctions.)

Elle implique aussi que les hommes trans ne sont pas vraiment des hommes, même si l’intention semble être que les hommes trans sont “ceux qui sont bien”. Cette phrase est donc à la fois cissexiste et intersexiste.

Pourquoi ne pas utiliser “femmes et fem” ?

(NDT: “Women and femmes” est souvent utilisé en anglais à la manière de “Women and nonbinary”. C’est à ma connaissance moins fréquent en français.)

J’ai vu cette phrase utilisée en voulant dire exactement ce qu’elle semble vouloir dire à première vue — et je pense que c’est une bonne chose! — mais je pense qu’utiliser “femmes et fem” peut aussi induire en erreur, et il faut faire attention à ça.

D’une part, beaucoup de femmes (trans comme cis) ne sont pas fem, mais sont butch, masculines, etc. ou ne s’identifient simplement pas comme fem. Mettre l’emphase sur fem les fait craindre de soumettre leur travail et d’avoir à produire une expérience de femme plus cisnormative.

Il y a aussi des hommes fem, trans comme cis. J’ai déjà posé la question à certain des hommes les plus ouvertement et vocalement fem des littératures de l’imaginaire, et ils ne sont en général pas à l’aise à l’idée de soumettre leur travail dans de tels appels. L’intention éditoriale semble souvent être que ces appels de sont pas ouverts aux hommes, quelle que soit leur présentation de genre.

J’ai aussi vu des femmes cis utiliser “femmes et fems” pour excluse les femmes trans et les personnes non-binaires transféminines de leur définition de “femme”. Impliquant qu’elles peuvent être inclues dans “fems”, mais pas dans “femmes”. Je suis en profond désaccord avec cette interprétation du terme, mais elle existe malheureusement. En ce sens, cela a plus ou moins remplacé les désormais moins répandus “femmes et femmes trans” ou même “femmes et personnes s’identifiant comme femmes”. (Qui sont des formulations transmisogynes et doivent être évitées).

Il y a aussi des personnes non-binaires qui ne sont pas fem. On me sollicite parfois pour de tels appels, et c’est chaque fois une discussion très inconfortable où je dois expliquer que je ne suis ni une femme ni fem, et souvent spécifiquement que je ne suis pas une femme trans. Je m’en retrouve souvent à devoir divulguer mon assignation à la naissance, mon historique de sexe et de genre, parce que ces éditeurices insistent pour que j’explique pourquoi je ne m’identifie ni en femme ni en fem (au lieu de me croire sur parole). Personne ne devrait devoir faire ça pour soumettre son travail. Mais si moi, en tant qu’auteurice connu·e, j’ai encore l’impression de devoir m’expliquer, c’est encore plus le cas chez les auteurices débutant·es.

Par ailleurs, ces informations à mon sujet sont toutes publiquement disponibles: je suis une personnes non-binaire agenre. Je suis intersexe et ai été assigné·e fille à la naissance. (Presque toutes les personnes intersexes ont un sexe binaire assigné à la naissance.) Beaucoup de gens me lisent comme transféminin·e de par mon apparence (J’ai eu une puberté mixte et mon corps a mal accepté les hormones substitutives), mais je ne le suis pas. J’ai aussi un sexe culturellement spécifique que je ne partagerai absolument pas avec un·e éditeurice. …J’espère qu’il est maintenant plus apparent pourquoi c’est une mauvaise idée de deviner l’identité des gens au lieu de leur demander.

Pourquoi ne pas utiliser “minorités de genre et sexuelles?”

Cela inclut les personnes marginalisées pour leur orientation sexuelle, mais n’inclut pas nombre de femmes (les femmes n’étant pas une minorité). Ça n’inclut aussi pas forcément les personnes intersexes. C’est en somme un terme qui a un sens entièrement différent.

Pourquoi les éditeurices font-iels ça?

Difficile à dire.

Comme je l’ai dit en introduction, je pense que l’intention est de produit des appels pour les femmes uniquement sans avoir l’air d’exclure les personnes trans, mais avec seulement le minimum d’efforts.

La plupart des endroits que j’ai consultés à ce sujet disent que “femmes + non-binaires”est plus succinct que ce que j’ai toujours recommandé: auteur·e·s de “genres / sexes marginalisés [ou sous-représentés]”. J’espère que nous sommes d’accord que la concision n’est pas une bonne raison d’être excluant.

Généralement, aucune raison n’est donné sur le retrait de “non-binaire” plus tard.

Je ne peux que faire des spéculations basées sur mon expérience, et je pense que ça arrive pour des raisons différentes dans différents contextes.

  • Les formulations inclusives sont parfois poussées par une personne. Si elle part, ou ne pense pas pouvoir convaincre les autres personnes autour d’elle, cela résulte en plus d’exclusion. (J’ai récemment vu un triste exemple où un projet était promu en “genres marginalisés” par un·es de ses deux éditeurices et en “femmes seulement” par l’autre.)

Et s’il vous plaît, n’oubliez pas un point très important que j’ai toujours mentionné dans d’autres contextes liés à la marginalisation :

Beaucoup adoptent une terminologie “progressiste” sans changement structurel.

Les changements de langage sont superficiels. On peut toujours revenir rapidement sur la terminologie. Il est difficile de revenir sur des changements structurels.

Si personne dans votre équipe ne vous dirait que vous êtes excluants, et qu’il faut qu’une personne extérieure comme moi vous dise ce genre de choses, vous avez un problème structurel. Même si une partie de votre équipe est marginalisée de manière similaire, mais qu’iels n’osent pas parler franchement parce qu’iels sont junior, à cause de leur situation en termes de déséquilibre du pouvoir, etc., vous avez toujours un problème.

Nous avons besoin d’éditeurices trans.

Nous avons besoin d’éditrices transféminines.

Nous avons besoin d’éditeurs transmasculins.

Nous avons besoin d’éditeurices non-binaires.

Nous avons besoin d’éditeurices intersexes.

Nous avons besoin d’éditeurices qui sont marginalisé·es de multiples manières, pas seulement en raison de leur sexe/genre.

Nous avons besoin d’éditeurices dont le genre ou le sexe ne rentre pas dans les normes Anglo-Occidentales.

Nous avons besoin de nous toustes, ensemble.


Texte original : Bogi Takács
Traduction : Adriel Beaver

Ce texte et sa version originale sont sous licence CC BY-NC-SA 2.5 HU.

adriel beaver

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I’m a freelance visual artist & English to French translator living in Lille, France. I’m write and translate about mental health & trans issues.