Tendançologie — Anatomie du métier de consultant tendances.

Démocratiser des styles

C’est avec cette volonté que l’on sort de la seconde guerre et que l’industrie va désormais se prévoir en tant que projet. Avec le plan Marshall, les français s’aperçoivent qu’il est possible de faire un costume trois pièces en 35h. Il en fallait 150 en France.

Les usines sont d’abord le turn-over. Il faut ainsi repenser l’usinage des produits textiles avec de nouvelles machines. Il faudra ensuite apprendre à faire parler l’usine à la presse et vice-versa.

Démocratiser le style implique ainsi de faire se communiquer les différents pôles de conceptions du produits. Sur le métier, ceci résultera à une réelle coordination de création, où le conseil de conception va naître.

On se devra selon Dominique Peclers d’avoir une ligne directrice et une vision cohérente face à un fabricant de bres, un fabricant de couleurs, un fabricant de tissus et un distributeur. Tous doivent s’entendre. Les thématiques styles est une des réponses au métier tout comme les croquis de produits. On appose au style un produit et ainsi, on “de- signare,” c’est-à-dire, design.

Aujourd’hui, avec la délocalisation des usines, la propagation des styles s’est ralentie au profit de laisser entrer le marketing et la gestion dans le vêtement et avec eux, la peur de l’inventivité et de la nouveauté. Aujourd’hui, ce n’est pas par hasard que le design questionne l’artisanat : l’usine est le lieu de la projection, reproductibilité des styles en vue de les modeler, de les rendres modes. Notre proximité avec l’atelier, le lieu de fabrication, de conception, étant selon moi déterminante pour la propagation et la diffusion d’une tendance connexe à la vision de style.

Générer des styles

Selon l’une des définitions du TLFi, avoir/donner du style, c’est savoir mettre en lumière et ainsi, une capacité à penser en gamme (rayon gamma). Ici, comment ne pas citer les frères Lumières, participants à inaugurer le cinéma ? Si l’on prend le style en tant que film animé, il sera question pour le conseiller de style, de convoquer différents acteurs, différents scénographes, photographes, scénaristes, pour réaliser le film, pour concevoir le style. Ainsi j’évoque le générique. Car le générique est le premier pas du conseiller de style. Il se doit de concevoir le générique d’un style et ainsi, se doit de typer, contre-typer, et synthétiser l’esprit du temps pour concevoir l’air du temps.

Car typer, c’est concevoir la forme d’un modèle destiné à la reproduction, à être aimé et désiré. L’industrie de la beauté par exemple pourrait recevoir l’affirmation qu’à chaque type de peau correspondra des modes.

Du basic color terms de Berlin & Kay, des basic patterns de Barthes ou des patterns of cultures de Kroeber jusqu’à des modèles de typification des tendances tels que ceux proposé par Bernard Cathelat, où le style devient lifestyle affirmant désormais la présence des bureaux de tendances dans les années 80 avec leurs archétypes, roues des styles, leurs pensées des classifications.

On se met ainsi à créer des moules, des trémies, renvoyant à l’étymologie de “mode”, permettant ainsi de mesurer l’impact économique des directions créatives. Car le muid, du latin modius, désigne la façon dont on dose le vin pour le vendre à l’aide d’un outil, un trémie, le moule. On parlera ainsi de mesures des tendances, c’est à dire d’horizons prospectifs, de couleurs phares, de couleurs en accents, ou de coloris saisonniers (une structuration de notre vision de style). La mise en lumière encore une fois, est totalement impliquée. On mesure le style et son rayonnement.

Le rayonnement sera notamment conçus à travers les gammas, c’est à dire ces gammes, colors cards ou color ranges, faisant naître le designer CMF en tant que métier industriel. La pensée en gamme faisant co-exister le profit et l’équité dans le sens où l’on décline le produit, on vise le profit à le rendre multiple, saisonnier, obsolète mais aussi à concevoir un produit dans une problématique de diversification, de pluralité de coloris et de désirs de couleurs pour les consommateurs.

Conseiller des styles

Dès le 16èm, le participe présent de consultant, consulter, désignera une personne qui donne des consultations, qui fait autorité par sa compétence. Le Conseil s’acquitte d’un pouvoir délibératif (Conseil des Nations, Conseils constitutionnels, etc..).

Ce pouvoir, nous amènera à considérer le métier comme un enchaînement de prises de choix (tels le styliste l’artiste et le designer) et économiques (les directeurs d’achats) mais aussi comme participant à la fondation du mythe de gourou des tendances (outre le mythe de l’oracle) par le fait que le latin consilium, renvoi au projet.

Et le projet, c’est la projection, ce mouvement vers ce qui vient. C’est le pouvoir décisionnel du mouvement des désirs d’expressions : la naissance des gourous. Le gourou procède ainsi à ce rituel d’invocation et d’évocation de l’esprit du temps. Il va ensuite faire lumière sur ce qui est caché, ce qui est encore signaux faible. Prévoir la carte du ciel. Projeter la lumière.

Mais conseiller, c’est également rassurer, recommander. Rassurer le commanditaire du mouvement adéquat vers lequel se tendre et ainsi, faire tendance. Mais faire tendance, c’est aussi rassurer sur le non-échec. Car faire tendance exclue toute hégémonie de l’unique, du monothéisme. La tendance se dévoue aux styles, ainsi, lorsque l’une se tord, une autre s’allonge. De là, un renouveau de la pensée païenne accompagne en fond nos sociétés. Car pour se projeter, il faut imaginer. Il faut se refuser au rationalisme et au réductionnisme et accepter les pensées complexes où le polythéisme nous enseigne cette perte de l’uniforme au pro t des vêtements pour et par les individus ouvrant de multiples chemins à voir.

Prévoir les styles

Aux conseillers de styles se succède dès lors des chercheurs de tendances auxquels se corrèlent l’arrivée d’Internet et les ventes du World Wide Web et avec, les moteurs de recherches de plus en plus spécialisés.

Le nouveau moteur de recherche du vêtement de mode, Tagwalk, permet ainsi à un styliste de contre-typer le style qu’il souhaite concevoir. Des filtres lui proposent de rencontrer des génériques de styles, génériques repris par le styliste. Or, le terme anglais forecasting même, nous renvoi au forecaster (pronostiqueur) qui lui même désigne deux métiers : le météorologue ou le prévisionniste (dans son entrée économique). Mais le terme se sera déjà cuisiné au sein de la presse et les bureaux de tendances en trendforecaster : le prévisionniste ou, analyste des tendances. Se font ainsi parallèle ceux qui, analysent et font la prévision à court-terme des tendances et ceux qui font la météorologie des styles, des esprits du temps. Le stylisme, la prospective, la smart-data, sont ainsi aujourd’hui l’organe sur lequel se forme le métier. Du stylisme couleur, matières, aux ateliers prospectifs proposé par les acteurs du métier, se déploie les pronostics tendances, qui révèlent une mythologie de la big-data.

Ce que montre l’élastique du temps, c’est que l’on s’avance actuellement vers une période de coexistence entre les agences de prospective “data-driven” et les bureaux de tendances. En effet, nous avons vu que les bureaux de tendances sont naît au départ (bureaux de style) pour la démocratisation du beau, pour donner corps à une pluralité de styles. Aujourd’hui, ces agences manipulant la data, peuvent modéliser la pluralité des styles à court terme, dans un souci d’immédiateté et d’instantanéité. Le bureau de tendance semble donc voué à muter pour donner des scénarios et une expertise sur des futurs à long terme et de sinequanone à développer leurs approches des créativités.

C’est donc aujourd’hui le moment sans doute d’utiliser le lien que longtemps les agences de tendances ont entretenus avec la prospective et le stylisme pour en faire émerger un nouveau style de métier.

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