Des panneaux, des chevaux et un boulot
Mes mains. Que sont-elles devenues mes mains? Pensif, je les agite devant mon nez, les retournant pour comprendre. Comprendre comment cette peau aussi lisse que le postérieur d’une jeune vierge se soit transformée en ça : une terre battue d’épiderme, un champ de bataille de cloques, de trous d’obus pigmentés, une surface râpeuse, calleuse qui forme des crevasses aléatoirement à la base des doigts.
C’est bizarre quand même. Cela fait plus de deux décennies que je les utilise sans discontinuer pour toutes sortes d’utilisations, plus variées les unes que les autres, et je n’ai constaté aucune évolution, excepté quelques changements mineurs. Mais de voir une transformation aussi rapide, ça me cloue le bec. On dirait qu’on a fait du bout de mes bras 2 patates grossièrement pelées à l’aide d’un mauvais économe.
Je me sers un café et sors m’asseoir dehors, à l’ombre de l’arbre qui borde la pelouse. Je bois une gorgée. Pas assez fort. Je le repose sur la table.
C’est vrai qu’il s’en est passé des trucs ces dernières semaines.
J’avais décroché un CDI. Qui est tombé à l’eau. La proposition était venue de nulle part. Un type installait des panneaux solaires sur des fermes afin de louer leurs toits. Ils recherchait quelqu’un pour l’assister. Mes parents qui le connaissent bien, m’avaient proposé. Le temps de lui envoyer un mail et hop! je me retrouvais catapulté à un entretien d’embauche avec une tasse de café et à tutoyer Monsieur B… Mr. B était fort aimable, il me parla longuement de son évolution au sein de la restauration d’abord, puis dans Cap Sud qui lui avait confié de puis le poste de directeur nord-ouest de la France. Enfin, il m’affirma avec un aplomb sincère qu’il se fichait comme d’une guigne d’un CV, c’était la personne qui l’intéressait. Il me fit ensuite miroiter devant un bulletin de salaire de l’un de ses collaborateurs : 1804.65 euros net.
- Regarde la date d’embauche!
Mes yeux cherchèrent une date sur le papier qu’il agitait comme l’avis d’expulsion d’un huissier. Et soudain je la vis. Ma Doué, le mec n’avait bossé que le moitié du mois! Devant mes globes arrondis par l’effet de surprise, Mr B…sourit en remettant négligemment la feuille sur la table.
- Alors, tu es partant?
- Et comment!
Aussitôt il m’expliqua en une demi-heure le concept du boulot : le but était de chercher dans la région des bâtiments aux surfaces relativement importantes afin de proposer aux propriétaires d’installer des panneaux photovoltaïques. il fallait vendre minimum 400 kilowatts/mois ( “je fais ça une fois par semaine, moi!”). Les gens n’avaient rien à payer, l’entreprise se chargeait d’enlever le toit et de remettre du bac acier et les panneaux dessus pour une location de 20 ans qui leur était donnée en une fois ou en plusieurs années. C’était tout bénef, ils payaient rien! Trop facile à vendre! j’acceptai l’offre, il me donna rendez-vous dans 2 semaines. 5 minutes plus tard nous nous serrâmes la main, scellant ainsi l’accord.
Vu que j’avais la conviction de travailler en CDI ( il me l’avait dit quand même!), je repoussai toutes mes autres propositions de travail et m’instaurai une semaine de glande totale. J’en profitai pour regarder les Monthy Python. Pour faire bonne impression ( après tout, j’allai devenir commercial !) , j’optai pour l’achat d’une nouvelle paire de chaussures bateaux ( j’ai découvert ce terme récemment ).
Le jour J me voilà prêt. Mr.B… me prend tôt le matin, en short et en tongs. Il me conduit vers Guémené pour un entretien avec un paysan du coin. A notre arrivée, ce dernier nous conduit dans une cave ou Mr.B… installe son PC, pose en vrac des chemises contenant une masse impressionnante de documents. La discussion s’engage, mon “patron” vantant les mérites financiers des panneaux solaires (“ vous n’avez rien à payer!” répète-t-il constamment), le fermier évaluant d’un oeil morne néanmoins critique les diverses informations. Puis il nous emmène faire le tour de ses bâtiments à l’intérieur desquels des faisans déambulent dans leurs enclos. Mr. B… s’extase devant les possibilités d’installer plusieurs Kilowatts sur ces étendues tôlières. Le paysan accepte un prochain rendez-vous. Nous le saluons, puis Mr.B… me ramène.
- Voilà, déclare-t-il en me déposant. Trouve des rendez-vous pour la semaine prochaine et contacte moi, je t’enverrai un de mes collaborateurs pour t’aider.
Et il est parti. Ok. Donc mon premier objectif était de dénicher des rendez-vous. Fort heureusement, je connais la plupart des paysans du coin. J’embarque dans ma C2, déboule dans les fermes au milieu des poules…et me fait éconduire poliment. Les gens sont pas intéressés, certains s’inquiètent des répercussions des panneaux sur les animaux, les bâtiments ( et si ça prend feu? et si ça pète? l’assurance ça marche comment?…). N’ayant suivi qu’une “formation” de 3 heures, je me vois souvent obligé de répondre que je n’en sais fichtrement rien. Je réussis néanmoins à trouver 3 rendez-vous pour la semaine prochaine. Je préviens Mr.B… qui me dira qu’Arnaud, un de ses collaborateurs viendra m’aider dans ma tâche.
Le mercredi suivant, ledit Arnaud débarque. Il a peu près mon âge. J’apprends qu’il était manager au Mcdo de la Beaujoire avant de travailler avec Mr…B.. Un ancien de la restauration comme moi. Je le mène aux fermes pour les rendez-vous. La, en ma compagnie il examine le premier site. Pas de bol, le transformateur est trop loin. 2ème rendez-vous dans une entreprise de charbon de bois. Le propriétaire n’est pas intéressé, malgré l’insistance d’Arnaud. Chou blanc. Sur le chemin du retour, je lui demande si ce boulot lui fait bien gagner sa vie. Il me répond d’un ton morne qu’il n’a pas été payé depuis 2 mois.
Quoi!? 2 mois sans toucher de salaire! Alerte rouge dans mon cerveau. Ébullition. Dès qu’Arnaud repart chez lui, je me rue sur le PC et envoie des dizaines de CV en vrac. Il me faut un boulot, et plus vite que ça! Je contacte Mr…B en lui annonçant poliment que j’ai trouvé quelque chose de plus intéressant.
Effectivement, le bon coin ne me trahit pas. Jeudi, j’ai ma journée d’essai pour mon nouveau travail.
J’avais postulé pour un poste de palefrenier. Je me souviens, c’est là qu’elles évolué mes mains. La journée d’essai avait été quelque chose quand même. Levé à 7 heures du matin pour arriver dans des box remplis de pur-sang, ça fait changer d’univers. De belles bêtes que c’était! 3 jockeys les sortaient chaque heure pour les promener et pendant cet intervalle, j’enlevais les étrons, je retournais la paille, je balayai la cour…Pas le boulot de rêve, mais travailler à côté de canassons et dehors, y a pire. Le plus dur restant de nettoyer les box, j’en remplissais une brouette entière avant qu’elles soient clean! Mes mains agrippaient frénétiquement la fourche comme la Mort le ferait de sa faux. J’éliminais toute trace de saleté en débusquant des grammes, non des kilos entiers que j’annihilais ensuite à l’endroit de leur fin de vie : le tas de fumier.
J’ai bien dû faire une trentaine de brouettes cette matinée-ci. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas ressenti ça, les muscles bandés, l’effort qui vous dégouline de tout le corps en sueur comme des rivières sur le flanc d’une montagne, mes paumes qui se creusaient…C’était comme faire du sport, on se sent bien quand ça prend fin. Une bonne douleur quoi. Utile au moins. Vu qu’il me restait 2 heures et plus de chevaux ( les jockeys se chargeaient d’étriller les derniers), j’ai pris mon balai et dansé avec le foin impétueux qui s’arrogeait le droit de détenir la cour tout en observant mes futurs- collègues de boulot. C’est vrai qu’ils étaient petits, ma Doué! Plus tard, j’appris qu’il fallait mesurer 1m65 maximum, afin de laisser le moins de poids possible au cheval.
A la fin, ils ont été cools, ils m’ont payé une bière en me racontant leurs courses qu’ils faisaient dans toute la France. Puis je suis parti en leur disant à la prochaine. Le proprio m’avait dit tu reviens lundi et on signe ton CDI de toutes façons!
2 jours plus tard, il m’envoyait un message qui me disait qu’il reprenait son ancien jockey à mon boulot. Enfoiré. J’étais de nouveau sur la touche Putain!
Ecoeuré, je me remis néanmoins à la recherche de travail. Je contactai en plus les agences d’intérim cette fois. Ca n’a pas loupé. 2 jours après, Adecco me contacte pour un CDD de 3 jours renouvelables à Nort-sur Erdre. En avant.
La première fois que je la vis, je la trouvai vieille. Sale. Couverte de poussière, habillée d’un jaune qui autrefois devait être citron mais dont ne restait plus que quelques résidus de peinture sur son apparat désormais auréolin. Sa structure était cabossée, ses charnières désossées. Telles des cicatrices d’un temps jadis, des coups de soudure témoignaient de ses nombreuses réparations, reconstructions manuelles, bouts de métal qui avaient été fixés là et là pour garantir une fermeture, une poignée…Seuls les vis qui assuraient ses appuis au sol semblaient bénéficier d’une certaine jeunesse.
Mais le plus impressionnant restaient ses dents. J’imaginais que neuves, elles devaient avoir bonne allure, brillantes, coupantes, fières de leur éclat argenté que leur conférait l’acier. Triste souvenir à présent. La rouille envahissait toute sa lame, la tâchant d’un méchant éclat marron qui se flétrissait.
Une pince, rouillée, elle aussi permettait grâce à un boitier pendu le long d’un câble d’acheminer les “pains” de mousse que j’aurais ensuite à équarrir.
C’était désormais “ma” machine. Et avec ça on faisait des matelas pour vache.
Curieusement, la journée passa vite. Malgré les imperfections de ma machine ( qui avait bien dû tomber en panne 2 fois de suite!), ça ne m’avait pas dérangé de découper ces énormes blocs de mousse. Équarris, ils ressemblaient aux blocs de marbre dans Astérix et Obélix Mission Cléopâtre. Il fallait être précis, les tourner à chaque angle, m’obligeant à monter et descendre sans cesse de la table de découpe. Au moins, ça fera les abdos et les biceps. Bien sûr, mes mains, à force d’activer sans cesse des boutons et de soulever des métaux se modelèrent rapidement. La douleur disparut.
Les collègues étaient sympa aussi. Souvent à râler de leurs conditions de travail, des équipements défaillants…Comme toutes les entreprises en fait, personne n’est pleinement content au boulot. Comble du luxe, j’appris que j’avais droit à une pause le matin, une heure pour manger le midi et une autre pause dans l’après-midi. Cerise sur le gâteau, il y avait une cafetière, dont j’usais avec insolence, me droguant le corps à la caféine dès que ce fût possible.
Les 3 jours se passèrent à une belle vitesse. Contents de ma prestation, on me proposa un autre CDD de 15 jours. Je risquais de rester avec ma machine un bon bout de temps. J’acceptai. Désormais, j’eus l’infime honneur de conduire le chariot élévateur afin d’acheminer moi-même mes pains du stock à la machine. Les journées se passaient bien, je rentrai alors chez moi à 17heures. Il faisait alors encore jour, je fonçai alors au frigo, me versai du vin blanc et allai sur la pelouse avec un bouquin et une clope en savourant ces petits instants de bonheur routinier. La, sous le soleil d’été et la caresse des brins d’herbe sur mes pieds nus, je m’immergeai dans des mondes littéraires, me perdant en rêveries éphémères le long des pages sans me soucier du lendemain.
J’avais enfin un boulot correct à plein temps qui me permettra d’économiser pour partir. Je pris mon verre, constata qu’il était vide. Il était temps de le remplir.
