Faire naître un veau

Il y a des journées ou le destin s’amuse à te faire passer par 3 milliards d’émotion différentes. Je venais de rentrer, crevé de mes 8 heures d’usine. Il était midi. Etant encore à l’état de zombie, j’avalai mon repas en songeant comment organiser mes heures de sommeil. Car, quand on est habitués à se coucher à 3 heures et du matin et que, soudainement, on se voit dans l’obligation de se lever à ladite heure, le mental en prend un coup. J’étais faaaaaaaaatigué, de cette lassitude du corps et de l’esprit qui vous fait demander si vous préférez 24 heures dans un lit ou une bouteille de whisky pour s’exploser la tête. A la fin du déjeuner, j’optai pour la 1ère solution. Je m’effondrai dans les doux bras de Morphée, tentant de dormir, d’oublier surtout que dans 10 heures, je devrai retourner là-bas effectuer mes gestes incessants et routiniers de robot.

19h30. Je me réveille avec une pâteuse digne d’une gueule de bois. Je fis le calcul. Dans 7h30, je dois me lever. Putain. A ce moment, Alexis, mon frangin pénètre dans ma chambre.

  • Adri, lève-toi. Faut aller aider maman.
  • ….. Ok, j’arrive.

Faut aller chercher une vache dans un champ. On prend le camion, direction ledit champ. Le bovin est là. Je constate qu’elle commence à vêler : en effet, de orifice situé juste en dessous de sa queue, 2 petites pattes on fait leur apparition. Mon père n’étant pas là, on se débrouille tant bien que mal pour la ramener à la ferme à travers les clôtures et les chemins terreux. On y arrive tant bien que mal. Je rentre à la maison. Je commence à avoir mal à la tête. Je regarde l’heure. Les secondes et les minutes passent trop vite à mon goût. J’ai pas envie d’y retourner, pas envie de faire ce boulot d’abruti. Je me sers un verre d’eau, tente de lire, mais n’y arrive pas. Dehors, la nuit commençait à tomber. Il faisait bon, on pouvait se mettre facilement en T-shirt. Quelques oiseaux gazouillaient même. Ma mère surgit alors dans la cuisine, l’air inquiète.

  • Adri, viens vite s’il te plaît! Elle est en train de vêler!

Bon. Je vais pas me coucher tout de suite apparemment. J’enfile des chaussettes et les sabots que toute la famille utilise, puis j’emboîte le pas à ma génitrice.

La case ou se trouvait l’intéressée était la dernière du bâtiment. Dans les autres, les vaches meuglaient, inquiètes sans doute du sort de leur sœur qui n’en finissait pas de pousser des cris impressionnants. Elle était allongée sur la paille, travaillant à la venue de son enfant, tel un tableau biblique. Les pattes du veau étaient toujours au même niveau, seul un museau noir pointait timidement le bout de son nez. Des ficelles étaient accrochés au sabot, j’en pris une, ma mère, la seconde. J’avais déjà assisté à un vêlage, mais c’était il y a 10 alors. Je su juste qu’il fallait tirer quand la vache poussait. Ce qu’elle fit. De toutes nos forces, nous tirâmes. La ficelle brûlait mes paumes. Le poids était impressionnant, rien ne bougea, le museau restait à la même place.

  • Pourvu qu’il soit pas mort… murmura ma mère, en tirant comme une démente à chaque contraction.

C’est à ce moment que la vache décida de se relever, nous tirant aussi par la même occasion, et d’aller manger du foin, située à l’entrée de la case. Le hic, c’est que si le veau naissait là, maintenant, il tomberait dans la merde. Elle se remit à pousser, nous tirâmes de toutes nos forces. Le museau avança d’à peine quelques centimètres. Pour éviter les brûlures, nous prîmes de la paille sur nos mains. Le bovin, mangeait, puis poussait. Cela dura quelques minutes, mais le veau ne semblait pas décidé à sortir malgré nos efforts.

  • Bon, reste ici, je vais aller chercher le voisin! Je reviens tout de suite!

Prenant les jambes à son cou, elle courut chercher de l’aide. Je me retrouvai seul. Voulant faire avancer les choses, je tentai de la pousser vers la paille, ce qu’elle fit, non, sans consentement. Encore debout, elle poussa, je tirai, tirai. Toujours rien. Des gouttes de sueur perlaient de mon front. Enfin, elle s’allongea. Je tentai une autre approche. Je m’assis, et prenant appui avec mon pied contre un mur, je me préparai à la prochaine contraction.

  • Allez, ma belle, allez vas-y lâche tout ce que t’as!

Bizarrement, je ne ressentais plus la fatigue. Tous mes problèmes, évaporés! Tout mon être, tout mon corps était focalisé sur une seule chose. Faire sortir ce veau de ce trou béant. Dans les autres cases, les autres vaches meuglaient, tournaient en rond, affolés.

  • MEEEEEEEEEEEEEEEEEUUUUUUUUUUUUUUUUUUHHHHHHHHHHHHHHH!!!!!!!!!!!!!!

Je tirai, tirai à m’en exploser les mains, mettant dans ce mouvement toutes les particules de mon corps. Devant moi, le museau avançait, enfin. Une langue rose pendait, inerte. Un œil apparut, un œil qu’on aurait dit vide de vie. Putain, faîtes qu’il soit pas mort! Nouvelle contraction, je tirai. D’un coup brusque, la tête apparut. Je sus alors que le plus dur était fait. Les 2 pattes de devant pendaient comme des pantins sans marionnettiste. Me rapprochant, je n’eus aucun scrupule à poser mon sabot sur le cul de la vache, y trouvant un nouvel appui. Nouvelle contraction. Cette fois, je criai également, poussant un grand “AAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHHHH!!!!!!!!!!!”

Et là tout sortit, l’un après l’autre. Le ventre, les pattes arrières, la petite queue noire et blanche. Ça me fit penser à une grosse merde qu’on lâche après des jours de constipation. En une seconde, le veau était sur moi, tout gluant. Il bougeait pas. Je crus voir son œil bouger. Putain qu’est ce qu’il fallait que je fasse? En une seconde, je repensai à tous les films avec des accouchements, à toutes les scènes similaires à ma situation. Fallait pas le frictionner? Me focalisant sur cette idée, je me mis à le masser énergiquement, ne cessant de dire au veau “ Crève pas, crève pas!” Est ce qu’il me comprenait de toutes façons?

  • Adri! J’arrive! Ça en est ou?

Enfin, ma mère!

  • Il est né! Viens vite!

Entrant dans la case comme une furie, elle fut en 2 secondes sur lui, l’auscultant du regard. Elle lui prit une patte de derrière.

  • Prends l’autre, aide moi à le soulever.

Non sans effort, car toute sa peau était gluante, je fis ce qu’elle me dit. Le nouveau né se retrouva ainsi la tête en bas. En quelques secondes, il se mit à faire quelques mouvements, nous le reposâmes près de sa mère, elle commença à le lécher. Il était vivant.

  • Il va s’en sortir? demandai-je épuisé par la tâche.
  • Oh oui, là c’est bon, t’inquiètes pas merci. C’est un beau mâle, il pesait son poids! Bon, je vais payer un coup à Alexandre.

En effet, le voisin venait d’arriver. Je le saluai, nous parlâmes brièvement de ce qui s’était passé. Puis je rentrai à la maison.

Je me servis un grand verre de whisky. Dans 4 heures, je devrai aller bosser. Mais étrangement, je m’en foutais. J’étais content.

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