En vadrouille chez l’Oncle Sam

Pendant un mois, deux journalistes, Adrien Mathieu et Maxime Turck, récemment diplômés de l’école de Bordeaux, l’IJBA, vont arpenter le Nord-Ouest américain. Ils viennent prendre le pouls du pays, un mois avant l’élection présidentielle qui oppose la Démocrate Hillary Clinton au Républicain Donald Trump. Retrouvez ici quotidiennement leurs ressentis sur la première puissance du monde, entre le bilan des années Obama et un avenir pour le moins incertain.

Bernie Sanders, l’alternative inachevée

Dans l’ombre des dernières joutes verbales entre Hillary Clinton et Donald Trump, de nombreux Américains ont regretté que le Démocrate de 75 ans n’ait pas pu les représenter finalement . Entre un discours bien ficelé et une politique sociale affirmée, ils nous disent pourquoi ils ont cru en “Bernie”.

Même si ses ambitions présidentielles se sont terminées le 11 juillet dernier après avoir assumé sa défaite dans les primaires démocrates, la ferveur autour de Bernie Sanders n’est pas encore redescendue. «Il y a eu une sorte de nouvel espoir avec lui, estime Ridley, charpentier dans le Dakota du Sud. Personnellement j’étais à fond pour sa candidature ! Il ne promettait pas monts et merveilles mais il parlait directement aux gens. Sans langue de bois, Sanders savait exposer les problèmes des gens notamment dans la vie quotidienne. Ça nous change radicalement des autres…» Avec 43% des votes sur l’ensemble des Caucus disputés à sa rivale, Bernie Sanders a su être un grain de sable qui compte désormais dans la vie politique des États-Unis.

Clinton est une élite que tout le monde connaît depuis les années 80 (...) Sanders c’était une sorte de renouvellement de la classe politique, malgré son âge.

Si Hillary Clinton a fini par l’emporter face au sénateur du Vermont, sa façon de communiquer et ses idées ont beaucoup plu dans une Amérique qui s’apprête à changer de cycle, après des années Obama qui ont marqué symboliquement le pays. Selon Ashley, une étudiante rencontrée à Sioux Falls : «Donald Trump est un fou, un pervers et quelqu’un qui a des connaissances très limitées de la politique. Pourtant il est toujours très proche d’Hillary dans les sondages… Selon moi, Clinton est une élite que tout le monde connaît depuis les années 80. Elle est trop stéréotypée dans ses positions. Sanders c’était une sorte de renouvellement de la classe politique, malgré son âge.»

Encore plus classe que ton Eastpak du collège, recouvert de Blanco.

Justement d’où vient “Bernie”, inconnu au bataillon jusqu’à l’aube de 2015. S’il est né à New York, il a fait de l’état du Vermont, au nord-est du pays, son fief politique. Sans étiquette, il réalise l’exploit de parvenir à la chambre des représentants en étant indépendant. Une première depuis 1950. David le connaît bien justement. Cet étudiant en droit est originaire de cet état où il a pu se rendre compte des actions locales de celui qui a dirigé une ville avant d’être élu au niveau national. «Quand Sanders était maire de Burlington (42 000 habitants), il s’est empressé de s’occuper de l’accès au logement et aux soins pour les plus démunis. Il aime la notion de justice sociale. Il était très soucieux également de l’environnement et des équipes sportives du coin. Un investissement humain avant tout.» À Washington, Sanders affiche ses convictions sans aucune retenue : restriction des armes à feu, non à la guerre en Irak, une sécurité sociale universelle, oui au mariage homosexuel, abolition de la peine de mort, et plus de protection pour les travailleurs américains face à la mondialisation.

Malgré son âge avancé, il possède une énergie incroyable qui a su captiver les Américains, notamment les jeunes.

Dans un pays profondément marqué par la peur du communisme, liée à la fameuse chasse aux sorcières dans les années 50 organisée par le sénateur MacCarthy, le programme de Bernie Sanders, proche du socialisme d’un Jaurès ou d’un Blum avait de quoi en effrayer certains. Surtout que Bernie est du genre à mettre un coup de pied dans la fourmilière. À la tribune du Sénat, en 2011, il s’était opposé à Barack Obama qui ne souhaitait pas revenir sur les exemptions d’impôts accordées par son prédécesseur, George W. Bush. Pour David qui arpente comme lui, à une autre époque, les couloirs de l’université de Chicago, Sanders est un électron libre qui change la donne «par ses positions et ses coups de gueule. On peut clairement dire qu’il est l’une des personnalités les plus à gauche du pays. Malgré son âge avancé, il possède une énergie incroyable qui a su captiver les Américains, notamment les jeunes.»

L’université de Chicago, où Bernie Sanders a vécu la période des Sixties en jonglant entre Jimi Hendrix et Karl Marx.
Bernie Sanders a créé en juin dernier le mouvement “Our Revolution” (Notre Révolution) qui rassemble déjà près de 5000 Sanderistes.

Celui que les médias qualifiaient au début de la campagne démocrate de «populiste idéaliste» a raflé 3/4 des votes des jeunes de moins de 30 ans. La jeunesse, un atout indéniable pour Bernie Sanders qui a poursuivi en solo ses combats politiques, malgré son soutien à Hillary. Il a créé en juin dernier le mouvement “Our Revolution” (Notre Révolution) qui rassemble déjà près de 5000 Sanderistes. Pourtant Sanders sait être très direct quand on lui demande sa vision des États-Unis. «Pour beaucoup le rêve américain s’est transformé en cauchemar» disait-il de manière cinglante, il y a quelques années. Le bougre de 75 ans n’est pas prêt cependant de rendre les armes. Récemment, dans un tweet, il s’en prenait à la société Ariad qui a augmenté de manière vertigineuse le prix d’un médicament servant à lutter contre la leucémie. Résultat le groupe pharmaceutique a perdu instantanément 387 millions d’euros à la bourse de Wall Street. Chapeau l’artiste.

Adrien.


Pine Ridge, l’Amérique abandonnée

Au sud des Badlands, parc naturel du Dakota du Sud, l’une des plus célèbres réserves amérindiennes est installée depuis plus d’un siècle. Pine Ridge, plus de 30 000 âmes possède de nombreux fléaux et n’intéresse guère les politiques, notamment dans cette période électorale. Et ça n’est pas prêt de s’arranger.

Un panneau criblé de balles nous indique l’entrée de la réserve, de quoi annoncer la couleur.

La South Dakota State Highway 44, qui traverse l’État d’est en ouest semble s’abîmer à mesure qu’elle se rapproche de Pine Ridge. Située à une centaine de miles de Rapid City, la réserve indienne, créée en 1889, n’est annoncée que par un panneau criblé de balle. Pendant près de 15 minutes, aucune maison ni usine, juste de longues plaines et quelques vaches qui semblent beaucoup trop maigres.

On peut aisément distinguer trois couches de goudron à certains endroits de la route, comme si on tentait de masquer les blessures de cet endroit, qui, rapidement, inspire le malaise. Car la réserve, où vivent essentiellement des membres de la tribu Oglala Lakota, une branche de la nation Sioux, est tristement célèbre pour la misère qui y règne. Sur les 3142 comtés que comptent les États-Unis, celui de Pine Ridge est celui de tous les records : plus fort taux de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, plus fort taux de suicide, huit familles sur dix touchées par l’alcoolisme… Difficile d’imaginer qu’il existe un tel endroit au sein de la première puissance mondiale.

Les Badlands ont été le terrain de chasse des Oglala Lakota pendant plus de 10 000 ans.
Les problèmes de la réserve sont nombreux : alcoolisme, violence, précarité, chômage, drogues…

Les quelques amérindiens que nous croisons à notre arrivée nous dévisagent. La méfiance envers “l’homme blanc” est tenace, les blessures n’ont pas été pansées. Les premiers habitants à oser s’approcher ne le font que pour tenter d’écouler leurs attrapes touristes : attrape-rêves et talismans sont de mises pour tenter de repartir avec quelques précieux billets verts. Car la vie n’est pas simple dans la réserve, les problèmes y sont nombreux : alcoolisme, violence, précarité, chômage, drogues… Le tout concentré dans seulement 890 000 hectares.

Pourtant, loin de se limiter à ces problèmes, Pine Ridge est aussi pétrie d’histoire. Haut lieu de la résistance indienne face aux colons américains qui se sont appropriés l’Ouest du pays dans la deuxième moitié du XIXe siècle, la réserve a aussi abritée de nombreux grands chefs Lakotas. Black Coyote, Sitting Bull, Crazy Horse, Big Foot… Autant de leaders charismatiques qu’il est impératif de respecter ici.

Une église abandonnée, en haut du mémorial de Wounded Knee.

C’est d’ailleurs sur un lieu emblématique de la réserve que nous nous rendons : Wounded Knee. Sur cette colline, le 28 décembre 1890, près de 300 amérindiens, dont de nombreux enfants et femmes, ont perdu dans la vie dans un massacre perpétré par l’armée américaine. Nous rencontrons Danny à proximité. Il fait partie de la tribu des Lakotas. Comme tous les membre de sa communauté, Wounded Knee est plus qu’un symbole pour lui. «Pour la majorité des Américains c’est du passé, ça n’existe que dans les livres d’histoire mais pour nous c’est un lieu sacré où l’on honore la mémoire de nos ancêtres»

Presque cent ans plus tard, en 1973, le village de Wounded Knee s’est rappelé au bon souvenir des politiques américains en étant le théâtre d’un affrontement entre le FBI et des activistes de l’American Indian Movement, qui avaient pris possession du village en guise de protestation contre le président de l’administration tribale, Dick Wilson, qu’ils accusaient de fraude électorale.

Dans la réserve de Pine Ridge, 90% des adultes sont au chômage.
Danny, le poing levé, comme signe de lutte éternelle…

Âgé de 24 ans, Danny s’improvise comme guide touristique pour faire découvrir une partie de son Pine Ridge. Il vit avec ses six sœurs et trois frères dans la maison familiale, une modeste habitation dans un quartier résidentiel, où les gangs semblent régner en maîtres. Comme 90% des adultes, il est sans emploi. Alors pour occuper ses journées, il entretient ses sept chevaux, nommés «Sunna Wanka» dans sa langue natale (chiens sacrés). C’est d’ailleurs l’équitation qui l’a envoyé en prison récemment : «pour huit petites heures, je n’avais pas de permis pour monter mon cheval. Quelle drôle d’histoire hein. Mais vous savez, ici, tout le monde ou presque a déjà fait de la taule. C’est presque normal pour nous…»

«Je n’ai plus de pièce d’identité et de toute façon je pense que ça ne servira pas à grand chose.» Danny, à propos des élections.

Comme toujours les amérindiens et leurs revendications sont délaissées dans cette campagne présidentielle. Aucun des deux candidats ne semblent leur accorder la moindre attention. Pourtant, cette communauté représente plus de 3,2 millions de personnes soit 1% de la population américaine. Danny, lui, n’ira pas voté. «Je n’ai plus de pièce d’identité et de toute façon je pense que ça ne servira pas à grand chose.» Les paroles sont amères et son visage se crispe quand il s’agit d’évoquer cette question. Les dédommagements versés par l’administration Obama (environ 2,61 milliards) de 2010 à 2014 pour l’exploitation des ressources et des réserves amérindiennes ne changent rien à son amertume. «On tente de garder le sourire, on se dit qu’il y a pire dans la vie mais oui, on se sent clairement comme des oubliés.»

Afin de faire entendre sa voix, comme de nombreux amérindiens, Danny se rendra bientôt à Standing Rock, lieu de protestation nationale contre la construction d’un nouvel oléoduc qui doit traverser plusieurs réserves, détruisant par la même occasion de nombreux lieux sacrés. Ça tombe bien, c’est sur notre plan de route.

Adrien et Maxime.


Mont Rushmore vs Crazy Horse Memorial : patriotisme américain contre identité amérindienne

Dans la région des Black Hills, à l’ouest du Dakota du Sud, deux monuments gigantesques dominent cet espace montagneux recouvert par les pins. Seulement séparés d’une dizaine de kilomètres, leurs histoires décrivent comment les indiens cherchent à se réapproprier ces terres.

Pourtant que la montagne est belle, comment peut-on s’imaginer, en voyant un vol d’hirondelles, que l’automne vient d’arriver.

«Et pourquoi pas rajouter le visage de Barack Obama dans quelques années ?» Devant les quatre têtes présidentielles du Mont Rushmore, cette question revient avec une récurrence inouïe. Est-ce qu’un jour George Washington, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Theodore Roosevelt auront un nouveau camarade à leurs côtés ? Des militants républicains ont bien tenté à la fin des années 80 de déposer un recours pour rajouter la figure de Ronald Reegan mais pour le moment elle n’a pas abouti. Il y a aussi eu une demande pour Susan B. Anthony, figure du féminisme américain à la fin du XIXe siècle. Située à 30 minutes en voiture de Rapid City, la célèbre montagne sculptée est devenue un véritable lieu de pèlerinage pour les Américains.

On vient de tout le pays, Louisiane, Ohio, Colorado ou Pennsylvanie pour admirer ces sculptures de 18 mètres de haut qui sont rentrées dans la culture populaire. Superman, Mars Attacks! ou encore la mort aux trousses d’Hitchcock s’en sont servis comme cadre pour leurs films. Son sculpteur, Guzton Borglum déclarait à ce propos : «il était essentiel de rendre hommage à ces hommes qui ont construit notre pays. Pour la postérité, nous leur devons une prière afin que le vent et la pluie n’abiment pas leurs magnificences.» L’homme aimait énormément son pays. À tel point qu’il était un membre puissant du Ku Klux Klan…

Le gouvernement américain avait promis aux chefs sioux que ces terres resteraient sacrées. Mais l’appât du gain était plus fort…
Immersion totale dans le Far West. Il ne manque plus que Rantanplan.

Pourtant l’histoire du Mont Rushmore est bien plus ancienne que cela. C’était un lieu sacré pour les Lakotas, une des tribus du peuple sioux. Dans la fameuse ruée vers l’or du XIXe siècle, de nombreux pionniers sont venus s’installer dans les Black Hills afin de dénicher les précieuses pépites et de faire fortune. Le gouvernement américain avait pourtant promis aux chefs indiens que cet endroit resterait sanctifié via le traité de Fort Laramie mais l’appât du gain a rapidement pris le dessus. De célèbres figures du Far West comme Wild Bill Hickok et Calamity Jane sont passées dans les Black Hills. C’est d’ailleurs à Deadwood que ces deux protagonistes sont décédés, notamment lors d’une célèbre partie de poker pour le premier avec la fameuse «main de la mort». Cette ville est un symbole de cette époque des pionniers, devenue aujourd’hui un repaire à touristes et casinos. L’identité des Sioux semble définitivement s’être évaporé de ces montagnes… Même si certains tentent de résister.

«L’homme blanc doit savoir que l’homme rouge a eu lui aussi de grands héros»

Afin de revendiquer leurs terres, les Natives n’ont pas hésité à commencer la construction d’une sculpture faramineuse afin de tenir tête au Mont Rushmore. Il s’agit du Crazy Horse Memorial, un monument pas encore terminé qui souhaite rendre hommage à Crazy Horse, l’un des chefs sioux les plus populaires. «L’homme blanc doit savoir que l’homme rouge a eu lui aussi de grands héros» peut-on lire dans le petit musée en amont de la montagne. La construction a commencé en 1948, et à ce jour, seule la tête du guerrier a été achevée. Il faut dire qu’avec 195 mètres de longueur et 172 de hauteur, les dimensions sont dignes d’une forteresse du Seigneur des anneaux.

La statue représente Crazy Horse sur son cheval pointant le doigt vers l’Est. Pour le moment, oui, c’est assez abstrait.

Afin de montrer leur souveraineté, les sculpteurs refusent de recevoir un seul centime du gouvernement pour les aider à terminer cette construction gigantesque (pourtant, à deux reprises, Washington a proposé une enveloppe de dix millions de dollars). Au sein même de la communauté sioux cet hommage à l’un des plus anarchistes des Sioux fait l’objet d’une controverse. «L’idée même de réaliser une statue de Crazy Horse est une pollution du paysage, selon ses détracteurs. En Israël, on ne tente pas de sculpter le Mont Sion. Cela va à l’encontre de ses valeurs.» La date définitive de la fin des travaux n’est pas déterminée mais vu son avancée, on peut estimer que l’on pourra admirer l’ensemble d’ici 2167. Patience, patience…

Adrien.


Sioux Falls, porte d’entrée du Far West

Située au centre du pays, la plus grande ville du Dakota du Sud regorge d’identités différentes. Entre ses racines amérindiennes, son urbanisation bien poussée et une certaine douceur de vivre. Cette bourgade représente bien l’Amérique de 2016, à mi-chemin entre optimisme et volonté de se replier sur elle-même.

La version low cost des Chutes du Niagara.

Une pluie grisante, des bâtiments à la brique rouge flamboyante digne de notre Nord Pas-De-Calais et des rues fantomatiques, le centre-ville de Sioux Falls se montre peu accueillant. Quelques monuments valent tout de même le coup d’œil : des statues représentant des animaux symboles du peuple Sioux et les chutes d’eau qui attirent les rares touristes, pour le côté sauvage. Pour trouver plus de dynamisme il faut se rendre à l’université qui accueille près de 1500 étudiants. Les nombreux commerces et restaurants se situent en périphérie de la ville et au milieu d’un Walmart et d’un Taco Bell, on peut également trouver des boutiques d’armes qui n’hésitent pas à mettre en avant les dernières mitraillettes à la mode avec des publicités surprenantes. Bienvenue au pays du deuxième amendement.

Peu de monde prête attention à la troisième joute politique entre Clinton et Trump.

La nuit tombée, les quelques jeunes du coin se retrouvent au pub histoire de boire quelques coups autour d’une partie de fléchettes ou de billard. Ça tombe bien. Ce soir-là, c’est le troisième débat entre Hillary Clinton et Donald Trump. Pourtant peu de monde prête attention à cette nouvelle joute politique. Pourtant la plupart des écrans du bar diffusent l’évènement mais la rencontre de football américain entre les Bears de Chicago et les Packers de Green Bay attire plus l’attention.

Sur le périphérique, la lutte est infernale pour installer les pancartes politiques pour mettre les candidats locaux en avant … Mais toujours pas de Trump ou Clinton à l’horizon.

Camden est assez enclin à aller voter. «Les deux candidats craignent, c’est la première fois qu’il y a aussi peu de ferveur je crois. J’étais pour Bernie Sanders mais bon on va faire avec, nous sommes bien obligés !» Ce jeune homme de 22 ans est arrivé de Californie il y a trois mois. Vendeur de pièces détachés dans l’automobile, il est rapidement devenu manager et apprécie la vie dans le coin. «Avec le même salaire, je peux faire deux fois plus de choses ici qu’à San Francisco. À la fin du mois il me reste de l’argent et ça permet de réaliser des projets. Ici tu peux avoir une vie épanouie même si les plages californiennes me manquent.»

Comme à Chicago, l’élection présidentielle ne déchaîne pas les foules. D’autres enjeux prennent le pas comme les sénateurs, les gouverneurs ou les représentants des assemblées locales. Partout dans Sioux Falls des pancartes incitants les habitants à voter pour des personnalités politiques de l’état. «Il est beaucoup plus important ici de désigner les hommes et femmes qui dirigeront le Dakota du Sud, selon Camdem. À l’échelle du pays, cet état est très petit. La Maison Blanche ne s’en préoccupe pratiquement pas.»

“Même si par conviction politique je ne peux pas voter pour Hillary, Trump n’a guère ma confiance”.
Ici, on prépare minutieusement le kart de Bowser pour le trophée champignon.

Pourtant le Dakota du Sud est un bastion historique du parti républicain. Des hommes politiques comme George W. Bush, Ronald Reagan et Mitt Romney y ont été plébiscités lors des précédentes élections. Il faut se plonger dans les terres pour trouver de rares soutiens à Donald Trump. Dean et Kent, deux fermiers bien bourrus sont nés dans cet état. Ce matin, c’est atelier réparation pour le pickup de Dean. Entre deux Budweiser et un album de Johnny Cash qui tourne en boucle, on prend le temps de parler politique. S’ils vont voter pour le multimilliardaire le 8 novembre prochain, ils montrent tout de même quelques réticences. «Les Républicains sont historiquement liés aux ruraux. Ils ont toujours défendu notre cause à l’échelle fédérale, explique Dean. Même si par conviction politique je ne peux pas voter pour Hillary, Trump n’a guère ma confiance. Son programme économique reste flou même si sur les sujets de société il a raison.» Un sentiment partagé qui ne devrait pas l’empêcher de mettre dans l’urne un bulletin en faveur du multi-milliardaire, dans un peu moins de trois semaines.

Adrien.


De Chicago à Sioux Falls, une autre Amérique

Dans notre volonté de rencontrer différents aspects de la société américaine, nous avons pris la route pendant une dizaine d’heures afin de rallier le Dakota du Sud depuis la grande ville de l’Illinois. Les paysages entraperçus prouvent la diversité de cet immense pays.

Autant vous prévenir, avec notre ’’modeste’’ Kia Optima, nous apparaissons rapidement pendant une dizaine d’heures comme des petits joueurs face aux grosses berlines américaines et les fameux trucks, ces immenses camions aux décorations multiples que ce soit les couleurs, les flammes ou les lumières scintillantes. En quittant Chicago et ses trentaines de buildings stratosphériques, de multiples friches industrielles se collent aux autoroutes, l’Illinois étant l’un des états les plus puissants du pays. Cette région marqué la fin de la mythique «Rust Belt», le puissant espace économique du Nord-Est américain. Malgré son relatif déclin vis-à-vis de l’Ouest et notamment de la Silicon Valley, la «ceinture de rouille» en français continue de produire une grande partie du PIB des États-Unis. De nombreuses sociétés comme Boeing, McDonald’s et Motorola possèdent leurs sièges sociaux dans les alentours. Si l’Illinois est l’une des régions les plus influentes du pays et logiquement très urbanisée, le Wisconsin et le Minnesota se montrent plus variés dans leurs paysages.

Le fleuve Mississippi, long de 3780km, prend ses racines au nord de l’Amérique.

Ce monopole des grosses sociétés se retrouve aux abords des autoroutes. À chaque sortie pour faire le plein ou pour se payer un petit encas, s’offrent à vous de nombreux fast-foods et le fameux complexe Walmart, le supermarché de la démesure à l’américaine. Une logistique implacable afin de rentabiliser un maximum ces espaces souvent dédiés aux routiers. Dans notre longue traversée, les refrains d’Eddy Mitchell, Dolly Parton et Moby adoucissent l’interminable durée. Des parenthèses poétiques permettent cependant d’admirer les formidables reliefs du pays : le fleuve Mississippi, les collines du Wisconsin et les champs d’éoliennes du Minnesota, dont le coucher de soleil donne un air bucolique à l’ensemble.

Les États-Unis sont la deuxième puissance mondiale en terme d’énergie éolienne, juste derrière la Chine.

La réelle nouveauté par rapport à Chicago, bastion démocrate depuis plus d’une vingtaine d’années, réside dans la promotion du candidat Donald Trump qui possède de nombreux soutiens dans les états plus ruraux. Que ce soit sur de simples pancartes avec son fameux slogan «Make America great again » ou des banderoles plus sophistiqués, l’homme choisi quasiment par défaut par le parti républicain a su s’approprier le vote des fermiers du pays qui se sentent comme des oubliés. Certains n’hésitent pas à se montrer assez inventifs comme cette moissonneuse batteuse avec ce message : «c’est avec Trump que nous voulons construire un nouveau pays.» Le ton est donné, nous voici dans le Dakota du Sud, état qui a toujours voté républicain depuis 1968 et la victoire de Nixon.

Adrien.


Sur les traces de Barack Obama

Le 44ème président des États-Unis va achever son mandat en janvier prochain. Dans son fief électoral, l’Illinois, il garde une très bonne côte de popularité, notamment dans le sud de Chicago, près du campus.

Le président américain avec sa femme, Michelle, au bord du Lac Michigan. @creativecommons

Hello Chicago”, fraîchement élu, le candidat démocrate Barack Obama montait à la tribune le 4 novembre 2008 pour saluer la ville où il s’est révélé politiquement. Si l’actuel chef d’état américain n’est pas né dans la capitale de l’Illinois, il y possède de fortes attaches. La première fois qu’il y a mis les pieds, c’était en 1985 en tant que travailleur social chrétien pour aider les plus démunis. Il y est ensuite revenu avec le prestigieux diplôme d’Harvard dans la poche afin d’enseigner le droit constitutionnel.

Nous arpentons justement ce campus qu’il a côtoyé pendant 13 années, où près de 14 000 étudiants fourmillent. Des couloirs moyenâgeux semblables à ceux de Poudlard dans Harry Potter représentent le cœur historique de cet endroit fondé en 1890. Des personnalités comme Hannah Arendt, Bernie Sanders et Milton Friedman ont également enseigné ici. De nombreuses églises sont également présentes, que ce soit pour les presbytériens, les catholiques ou les évangélistes. Tout autour, une dizaine de bâtiments à l’architecture plus moderne comme une bibliothèque en forme de bulle, le traditionnel stade de football américain et une école de commerce qui domine le ciel avec ses 20 étages.

L’endroit idéal pour apprendre la formule du Polynectar ou s’entraîner au sort Wingardium Leviosa.
“Son départ va laisser inévitablement un vide.”

Dans cet espace où les futures élites de la société américaine se forment, Obama reste très apprécié comme l’estime David, étudiant en droit “Il a réalisé de bonnes choses pour le pays que ce soit pour les droits sociaux ou la situation de nos soldats dans les zones de conflit. Son départ va laisser inévitablement un vide.” De quoi tancer les deux candidats de 2016 ? “Même si Donald Trump a peu de chances de passer avec ses nombreuses casseroles, de nombreux américains n’aiment pas Hillary. Elle est là depuis 30 ans, il faut du renouvellement. J’aurais personnellement voulu que Bernie Sanders soit le candidat démocrate.” Ce sera donc un vote par défaut pour David le 8 novembre prochain. Le président américain s’est toujours investi pour sa ville et son état à travers ses convictions : désengagement des soldats en Irak, plus de couverture médicale pour les plus défavorisés, défense des droits des homosexuels, moratoire sur la peine de mort…

Il est impossible d’approcher la résidence Obama en voiture ou même en trotinette.
En 2008, Barack Obama avait recueilli 85% des votes du quartier d’Hyde Park.

Justement une question inévitable se pose ? Que fera le natif d’Honolulu une fois que son successeur arrivera à la Maison Blanche ? Obama a annoncé son intention dans un premier temps de suivre sa fille à Harvard où elle commencera ses études l’année prochaine. L’homme d’état possède toujours une résidence dans le quartier d’Hyde Park, à proximité du campus. Impossible pourtant de l’approcher, l’endroit est autant sécurisé qu’une réunion du G8. La rue est fermée à la circulation et une dizaine d’agents fédéraux gardent cette maison aux allures de Fort Knox. “Le week-end dernier, le président Obama est rentré ici pour se reposer, raconte Carlos un autre étudiant. Il y avait également le marathon de Chicago, c’était infernal pour circuler.” La maison est plutôt luxueuse : six chambres, quatre cheminées et une bibliothèque prestigieuse, Stéphane Plaza en rêverait. Situé au Sud de Chicago, Hyde Park est un quartier paisible où les gens sont en large majorité pour les Démocrates. En 2008, Obama y avait recueilli 85% des votes. Si les tee-shirts “Yes We Can” et les badges “America It’s time to win the future” (son slogan de 2012) ne sont plus visibles, il est tout de même possible d’apercevoir quelques soutiens pour Hillary Clinton, même si ces derniers restent timides.

Une affiche en réaction aux propos de Donald Trump, sortis dans la presse il y a quelques jours.

Adrien.


Chinatown, l’ombre du communautarisme

Comme chaque métropole américaine, Chicago possède son quartier chinois. Situé au sud-ouest de la ville, cet espace fondé en 1912 voit le scepticisme régner sur les habitants et leurs espérances pour l’élection à venir.

L’entrée du Chinatown de Chicago annonce la couleur.

Circulez, il n’y a rien à voir. Ce dicton pourrait s’appliquer parfaitement au Chinatown de Chicago tant il paraît désuet. Près de 70 000 personnes de la communauté asiatique y résident et semblent s’être accoutumées à un mode de vie particulier, mélangeant les coutumes traditionnelles de leur pays et le rythme américain. L’ensemble paraît pourtant peu harmonieux. Une rue principale de 500 mètres avec restaurants et boutiques afin d’attirer les touristes puis un certain calme qui règne sur le reste du quartier où les écoles et les centres religieux font offices d’institutions principales. Par ailleurs quelques supermarchés, une bibliothèque et un parc complètent ce quartier où l’on se sent tout de même en sécurité : l’un des plus gros districts de la police de Chicago est implanté à proximité.

“Les candidats ne parlent jamais de nous, nous sommes un peu des oubliés”
L’une des rues vétustes de Chinatown.

Pourtant, on aurait pu imaginer une certaine ébullition ici à moins d’un mois de l’élection présidentielle. Un tweet de Donald Trump, récemment remonté à la surface, a mis le feu aux poudres. Le candidat républicain accusait en effet la Chine d’être responsable du réchauffement climatique dans le seul but de perturber la compétitivité américaine. À Chinatown le nom de Trump résonne comme celui d’une personne qu’il ne faut pas prendre au sérieux. Cela dit, peu d‘habitants vivant ici semblent s’intéresser à cette élection. “Les candidats ne parlent jamais de nous, nous sommes un peu des oubliés” c’est le refrain qui revient dans ce quartier qui reste tout de même désenclavé par une ligne de métro, qui permet de rallier le centre-ville en dix minutes.

“Trump veut construire un mur pour se protéger des Mexicains, on l’a bien fait pour repousser les Mongols avec la Grande Muraille.”

Pourtant il existe bien des Chinois militants de Donald Trump. Un groupe créé il y a moins d’un an rassemble 6000 d’entre eux, où ils affichent ouvertement leur soutien pour le milliardaire. Comme argument pour expliquer ce ralliement, on ose une comparaison historique pour le moins douteuse : “Trump veut construire un mur pour se protéger des Mexicains, on l’a bien fait pour repousser les Mongols avec la Grande Muraille.” Un phénomène récent qui ne va pas renverser la tendance actuelle : 62% d’opinion favorable pour Hillary Clinton contre seulement 19% pour son adversaire au sein de la communauté asiatique américaine. C’est l’un des pourcentages les plus élevés pour une minorité aux États-Unis. Pourtant toujours pas de liesse aux fenêtres pour ce rendez-vous électoral. Les traditionnelles statues de Bouddha continuent de truster les devantures, en attendant peut-être qu’un petit badge “Vote for Hillary” réussisse à se faire une place…

Le kitsch dans sa plus grande splendeur.

Adrien.


Premières impressions de Chicago …

Après neuf heures d’avion où l’on a pu apprécier quelques films dont la qualité était plus ou moins aléatoire entre un dernier Disney bien rythmé et un blockbuster américain au doublage moisi, nos pieds foulent enfin le sol américain. Enfin pas immédiatement. D’abord un passage à la douane toujours aussi saisissant où les regards inquisiteurs se mêlent aux questions directes : “que venez-vous faire ici ?”Et sinon vous faites quoi dans la vie?” “Vous restez combien de temps ?” 30 minutes plus tard, nous voici dans un taxi pour prendre la direction du centre de Chicago où se situe notre premier hôtel. Des 25 kilomètres de trajet, l’immensité des paysages et une certaine démesure se dégagent. Des autoroutes à cinq voies, des pickups à foison et des fast-food tous les 300 mètres. L’Amérique comme on pouvait l’imaginer.

Une vue globale de Chicago depuis le Lincoln Park.
Plus de 500 homicides en 2016 pour une métropole qui compte près de 2,7 millions d’habitants, hors banlieue.

Paradoxalement ce sentiment monumental va vite nous abandonner devant la quiétude de la ville. Chicago possède pourtant une réputation peu flatteuse : plus de 500 homicides en 2016 pour une métropole qui compte près de 2,7 millions d’habitants, hors banlieue. C’est le nombre le plus haut depuis les années 90 où certains gangs avaient fait de la ville leur terrain de jeu. Dans le bastion d’Al Capone, aucune trace d’insécurité dans nos premiers pas : de nombreux collégiens et lycéens font du sport à la fin des cours. Surprise, au pays du basket, du baseball et du football américain, c’est bien le “soccer” qui voit les jeunes américains taper allègrement dans un ballon afin de tutoyer leurs idoles nationales, Landon Donovan et Clint Dempsey. Cependant le panneau d’entrée du Zoo du Lincoln Park nous ramène à une certaine réalité : les armes à feu sont interdites au même titre que les chiens ou les vélos.

Pas d’arme à feu, seulement un appareil photo pour prendre des images des animaux.
Chicago est le fief de Barack Obama, sénateur de l’Illinois de 2005 à 2008.

Et l’élection présidentielle dans tout ça ? À notre grand étonnement, aucune affiche de soutien pour Trump ou Clinton. De même les signes démocrates ou républicains sont absents des fenêtres de Chicago où nous observons bien plus souvent des drapeaux américains qui flottent fièrement. En réalité, la ferveur politique est quasiment absente et les décorations pour Halloween prennent une place bien plus importante dans les maisons et les quartiers résidentiels. Pourtant la ville tient une place fortement symbolique dans cette élection : il s’agit du fief de Barack Obama, sénateur de l’Illinois de 2005 à 2008. Dans cet état qui a toujours donné les Démocrates en tête depuis 1992, une victoire de Donald Trump ici serait un coup de massue pour le 44e président américain. Vu les derniers sondages, le clan Clinton a de quoi être optimiste cela dit.

Pas d’éléphant républicain ou d’âne démocrate aux fenêtres, seulement des sorcières et des squelettes pour l’instant…

Adrien.