Et si le monde dont nous rêvons était en chemin ?

Anne-Laure Romanet
Aug 24 · 10 min read

Note : l’ensemble de ce texte est directement inspiré & traduit du livre “Climate : a new story”, par Charles Eisenstein (2018), et publié avec son accord

Quel est le point commun entre tabagisme et crise écologique ?

En tant qu’ancienne fumeuse, je le sais bien : une addiction est rarement là par hasard. Celle-ci est avant tout liée à un besoin non satisfait, et l’objet de l’addiction n’est qu’un symptôme d’un malaise bien plus profond.

La plupart des fumeurs aujourd’hui savent pertinemment qu’ils se détruisent eux même, et sont conscients des risques sur leur santé. Personne ne souhaite vraiment mourir d’un long et douloureux cancer, et pourtant aucun discours sur l’impact du tabac sur la santé future — aussi rationnel et bien construit soit-il — ne parvient à stopper le tabagisme.

“Oui, je sais, il faudrait que j’arrête…mais c’est pas si simple. On verra ça plus tard”

En quoi ce discours est-il différent de celui sur le climat ?

“Oui, il faudrait réduire nos émissions…mais ce n’est pas si simple. On verra ça plus tard”.

Et aucun discours rationnel sur les impacts futurs — et de plus en plus présents — de nos modes de vie et de consommation n’y changent rien.

Après 3 décennies de conférences sur le climat et d’accords internationaux, les émissions continuent d’augmenter. Et au delà du climat, les espèces continuent de s’éteindre, les forêts de disparaître, les coraux de mourir.

Personne ne veut vivre sur une planète dévastée, malade et mourante, et pourtant, comme des accros à la cigarette, nous semblons incapables de changer notre quotidien pour prévenir les risques futurs.

Et si au delà de mesurer les émissions de CO2 et prédire les conséquences dramatiques, une question majeure de la crise écologique était celle de la source de cette addiction collective ?


D’où nous vient donc cette addiction aux énergies fossiles ?

Selon les études sur le sujet, une addiction apparaît principalement lorsqu’un ou plusieurs besoins essentiels ne sont pas satisfaits, mettant un individu dans une telle souffrance qu’il doit chercher un réconfort ailleurs, en se tournant vers un substitut : la nourriture, la cigarette, la drogue, l’alcool, le sexe, les jeux,…(d’autres rajouteraient le travail, les voyages, les réseaux sociaux).

L’enjeu est alors d’adresser cette question du désir : qu’est ce que nous cherchons vraiment dans cette course au superlatif, à la consommation, à la croissance ?

Si l’on considère la partie privilégiée de nos sociétés occidentales au regard de l’ensemble de l’Histoire de notre civilisation, tous nos besoins de base semblent aujourd’hui satisfaits comme jamais auparavant. Nous ne manquons de rien, et pourtant nous voulons plus.

Car en effet, nous sentons collectivement qu’il manque quelque chose. Aucune somme d’argent ne nous permet de nous sentir suffisamment riche. Aucun niveau de bien-être matériel n’est suffisant pour nous apaiser.

La croissance n’est pas un but pour ce qu’elle peut nous apporter en quantitatif — nous avons déjà tout ce dont nous avons besoin pour survivre — et c’est bien du qualitatif que nous cherchons.

Mais quels sont alors ces besoins qualitatifs auxquels nous cherchons à répondre ? Je n’en nommerai que quelques-uns parmi les plus universels : besoins de connexion, de communauté, de beauté, de sacré, d’intimité.

Malheureusement, il semble intuitivement irréaliste de vouloir répondre à ces besoins par de la consommation. Tout au mieux, celle-ci peut offrir des faux-semblants, des substituts, qui étouffent le besoin momentanément mais ne le comblent jamais.

Et si c’était simplement le traumatisme dû au manque de connexion, de communauté, de beauté, de sacré, d’intimité, qui nourrissait notre addiction collective à la croissance et à la consommation ?

Et si la source de notre mal-être était tout simplement d’avoir perdu cette connexion à la nature, de sentir la planète en train de souffrir, en train de mourir ? Le fait d’avoir perdu notre rapport ancestral au sacré ? D’avoir perdu notre sensibilité à la beauté, notre relation avec l’absolu ? Le fait d’avoir perdu le sentiment de communauté, d’appartenance, d’interdépendance ? Le fait d’avoir perdu le sentiment d’intimité, d’authenticité ?

La conséquence : une solitude qui n’en finit pas de croitre, que rien dans le monde physique ou digital ne peut combler. Entouré.e.s de biens de consommations, vivant dans des espaces publics remplis d’inconnus, interagissant en premier lieu par internet, et nous éloignant toujours plus d’une relation intime avec la nature et sa beauté de par nos modes de vie urbains, entourés de béton et déconnectés des cycles naturels, nous vivons une existence d’une terrible pauvreté — et nous consommons, travaillons, voyageons à n’en plus finir pour tenter de compenser celle-ci.

Et si mettre fin à ce cycle infernal et à l’écocide qu’il entraîne passait simplement par retrouver des solutions pour répondre à ces besoins non adressés ?

L’histoire d’une séparation

Depuis plusieurs siècles, nous sommes comme embarqué.e.s dans une histoire rationnelle et individualiste, qui nous raconte que nous sommes chacun.e unique et séparé.e.s les un.e.s des autres, et en compétition les un.e.s avec les autres.

Vis à vis de la nature, c’est un état d’esprit mécanique et utilitaire qui règne : plus nous pourrons exercer de contrôle sur celle-ci, le mieux nous nous porterons. Le plus nous pouvons imposer notre intelligence sur un univers aléatoire et imprévisible, le mieux ce sera.

Nous considérons les autres comme des êtres séparés, dont le bien-être ne nous concerne pas. Et nous considérons la planète comme un objet, dont le bien-être ne nous concerne pas non plus.

Aujourd’hui, c’est peut-être l’ensemble de cette histoire que la crise écologique nous invite à remettre en question. Nous réalisons progressivement que nous sommes interdépendants, et faisons partie d’un immense système dont la complexité nous échappe. Que le monde fait partie de nous, de la même façon que nous faisons partie du monde. Que l’ensemble des drames qui touchent aujourd’hui notre planète peuvent nous toucher au plus profond de nous même. Et que la destruction de notre propre planète n’est peut-être que le résultat d’une somme de profonds mal-êtres individuels.

Au regard de cela, je me demande si une solution durable et profonde pour restaurer notre planète peut réellement passer par autre chose que la reconnexion massive des humains avec eux mêmes, avec les autres et avec la nature.

Pourquoi devrais-je aimer ma planète ?

Imaginons des parents qui ne s’occuperaient de leur enfant que par peur des conséquences juridiques ou du jugement négatif de leurs voisins s’ils venaient à trop le délaisser, et comparons cela à des parents qui s’occupent de leur enfant tout simplement parce qu’ils l’aiment et veulent son bien le plus profond.

Si les parents du premier enfant n’agissent pas par amour, et doivent même demander “pourquoi devrais-je aimer mon enfant ?”, on peut facilement imaginer que ce dernier ne recevra certainement pas ce dont il a besoin pour réellement s’épanouir.

Restaurer l’écosystème de notre planète est similaire. Si nous devons nous demander “pourquoi devrais-je aimer ma planète ?” et si nous calculons le soin que nous en prenons uniquement en fonction des conséquences futures possibles et du jugement d’autrui, il y a fort à parier que les actions en question ne seront pas suffisantes pour que les écosystèmes qui la recouvre puissent réellement subsister.

Peut-on vraiment concevoir une restauration réelle et radicale des écosystèmes dont la source de motivation serait la peur des conséquences si nous ne le faisons pas ? Ne faudrait-il pas plutôt construire cette restauration sur une source de motivation plus profonde, un amour réel de notre planète, de sa beauté, et une volonté authentique de la préserver pour elle même, et non pour ce qu’elle nous apporte ?

Le rêve d’une réunion

On peut se demander — et je me le demande chaque jour — ce qui a bien pu arriver à l’humanité pour qu’elle en oublie d’aimer sa propre planète.

Et je pose ici la question : n’y a t-il pas une autre forme d’activisme écologique à envisager, qui consisterait à reconnecter les individus à leur humanité, à ce qu’ils sont au plus profond d’eux et d’elles mêmes et à ce qu’ils et elles veulent réellement ?

Car si nous voulons changer profondément l’état d’esprit, la source de motivation, de ceux et celles qui ne se soucient pas de leur planète, le débat rationnel n’aidera pas. Si la prise de conscience de la dégradation écologique avait le pouvoir de nous forcer à changer et choisir collectivement un chemin de restauration, cela serait déjà arrivé : on ne peut tout simplement pas forcer quelqu’un à aimer par un discours rationnel.

Si nous prenons au sérieux l’idée de changer les systèmes de valeur et de pensée qui sont la cause de l’écocide actuel, alors une des choses à faire est d’entrer en conversation avec nos “ennemis”. Quelle est leur histoire ? Quelles sont les différentes expériences de leur vie qui les ont amené à ce système de pensée ? De quoi souffrent-ils ? Quelle compassion peut-on leur offrir, pour les reconnecter à leur humanité profonde ?

Et surtout, surtout, quel exemple peut-on leur donner, de par la cohérence et l’authenticité de nos actions, de notre manière d’être, de nos modes de vie ? Et quelle invitation sincère et authentique peut-on leur offrir à nous rejoindre, quel que soit les divergences passées ?

“Va vite faire quelque chose de tes mains”

Je ne dis pas par là qu’il faut se retirer de toute forme d’activisme, bien au contraire. Mon intuition est que l’activisme passera avant tout par l’empathie, l’exemplarité et l’invitation.

Par ailleurs, l’hypothèse de l’interdépendance des choses a comme conséquence l’idée que toutes les actions sont aussi importantes les unes que les autres.

Agir contre le réchauffement climatique n’est pas plus important que la cause féministe, l’accueil des réfugiés ou l’insertion professionnelle. Le monde dans lequel nous voulons vivre est un monde où les femmes ont leur place, un monde d’accueil et de solidarité, un monde où chacun a le droit d’exprimer son potentiel et de contribuer.

Si toutes les actions sont également essentielles à la construction d’un nouveau monde réellement durable, nous sommes alors profondément libres d’écouter ce que notre passion, notre don, nous appelle à faire — que ce soit à grande ou à petite échelle, que cela soit visible ou invisible, que cela soit par le “faire” ou par l’”être”.

La première étape reste donc bien, comme souvent, de se connaître soi même.

Qui suis-je, vraiment ? Qu’est-ce que je ressens, vraiment ? Quels sont mes besoins, vraiment ? Maintenant que je suis dans ce contexte, à cet endroit, à ce moment, avec ces cartes là en main, et avec ce que je vois de la situation du monde, quel est le rôle que je peux avoir au service de ce tout dont je fais partie ? Quel est mon réel potentiel, et comment puis-je l’offrir aux autres ?

Un monde en transition

Les processus de changement incluent souvent de longues périodes d’apparente stagnation, pendant lesquelles des sous-structures invisibles se développent et se mettent en place, pendant que la structure principale semble plus forte et plus permanente que jamais.

Et pourtant, comme tout organisme vivant, elle ne pourra éviter de s’effondrer tôt ou tard lorsqu’elle aura fini d’épuiser toutes les ressources qui la maintiennent debout, et lorsqu’elle ne sera plus pertinente dans le contexte global; c’est alors qu’elle laissera place à l’émergence de toutes les sous-structures qui opéraient jusque là dans son ombre et que celles-ci pourront s’épanouir au grand jour.

Je suis de tout coeur avec l’urgence d’agir, mais je reconnais en même temps la nécessité de cultiver notre patience. Développer toutes ces sous-structures signifie avant tout prototyper en permanence, avec soin et humilité, et rendre nos retours d’expériences accessibles au plus grand nombre pour faciliter la circulation de la connaissance. Il nous est impossible d’apercevoir la vue d’ensemble, bien trop complexe, et nous n’avons alors pas d’autres choix que de cultiver notre confiance dans le bon déroulé des choses et y participer du mieux que nous pouvons.

Participer, mais à quoi ? Car pour discerner tous ces sous-systèmes qui émergent ça et là, encore faut-il y prêter attention.

Mais lorsqu’on s’y penche, ce que l’on voit, ce sont bien un ensemble de prototypes qui se dessinent : vers le local, le participatif, l’évolutif, le communautaire, l’écologique, le profondément humain.


Conclusion

Il n’y a pas de solutions simples et claires à la crise écologique dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, et les conséquences auxquelles nous allons devoir faire face sont d’une complexité telle qu’il est très difficile de les appréhender.

Cela dit, l’ensemble des initiatives personnelles et collectives que l’on voit émerger aujourd’hui et qui prototypent chacune à leur façon les éléments d’une autre société laissent à croire que la possibilité d’un monde post-capitalisme et post-consumérisme, respectueux de la nature et où nous humains pouvons nous épanouir n’est pas encore totalement exclue.

Comment rester ancré.e.s dans un monde qui s’effondre sous nos yeux ?

Tout simplement revenir à soi, à son propre potentiel, et le mettre autant que possible au service du monde, à son échelle, dans chacune de nos actions, nos consommations et nos manières d’être.

Couple, famille, amis, communauté, société, planète — peu importe l’échelle, tant que cela nous permet de tendre vers la meilleure version de nous même et de l’offrir en exemple autour de nous pour accélérer cette transition autant redoutée qu’attendue.

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