Pourquoi tu n’as PAS besoin de cours de philosophie

Métro Lillois. Une brochette de lycéens désemparés après un devoir de philosophie

Le fait d’armes de leur honoré professeur : avoir appris des dizaines de dissertations par cœur pour réussir ses examens et concours. Voilà la méthode hautement efficace qu’il leur propose pour se préparer à l’épreuve de philosophie au bac. Et il a raison : ma foi avec cette méthode tu auras des trucs à dire, le pire est évité. Le plus gênant, c’est que tu risques de recracher une prose qui répond à une autre question que celle qui t’es posée. Mais tu sauves la face. Peut-être même que le correcteur aura pitié de tout tes efforts de mémorisation inutile. Et quand bien même tu aurais 9, le Pérou !

A quoi ça sert d’apprendre mot-à-mot (les citations) ce que d’autres êtres humains que toi ont pensé sur une question qui t’est posée? (à part à avoir ton bac!). Ça sert bien à une chose : t’inculquer le fait que tu es incapable de penser par toi-même. Et ça c’est la cata : parce que dans la vraie vie, c’est bien LA chose qui pourrait t’être précieuse.

Tout se passe comme si, décidément, on voulait surtout t’apprendre qu’autrui (parent, professeur, politique, intellectuel, médecin) te dira toujours *ce qu’il faut penser*, *comment il faut se soigner*, *où il faut partir en vacances*, *ce qu’il faut faire de sa vie*, etc. Et te voilà éduqué : c’est à dire persuadé de ta propre impuissance intellectuelle.

Or cette croyance est auto-réalisatrice : car dans cet état d’esprit, au lieu de te poser des questions et d’élaborer tes propres solutions, tu cherches des réponses toutes faites. Tu bachotes. Si tout le monde était comme toi, rien de nouveau ne verrai jamais le jour dans le monde. Aucune valeur ne serait créée. Si tout le monde se contentait de reprendre ce qui est actuellement admis pour l’éternité, beaucoup de choses seraient encore “normales” : l’esclavage humain, le droit de cuissage, la peine de mort,… Il bien fallu que des personnes remettent en cause ce qui se pratiquait ou se qui se pensait à leur époque, pour faire évoluer et la science et les mœurs.

Aujourd’hui par exemple nous commençons à considérer les animaux comme des êtres vivants dotés de sensibilité. Qu’est-ce que cela implique? Abattre les animaux de façon plus “humaine”, ou carrément ne plus les abattre (ni les manger)? Ne plus enfermer des animaux dans des cirques ou dans des zoos? Ou simplement veiller à les y bien traiter?

Toujours est-il que des questions se posent aujourd’hui, qui ne se posaient pas chez les Grecs Anciens, et qu’il va falloir que des êtres humains contemporains ne se contentent pas de débiter des annales du bac pour y répondre.

Tu grandis dans un monde compétitif où tous ces efforts visent à absorber une matière communément partagée. Ce qui signifie que tu n’as rien personnellement à apporter. Zéro valeur ajoutée. Si tu te contentes de recracher ce qu’on te donne, sans le mettre en question, sans te l’approprier, sans faire avancer ta propre réflexion, tous ces efforts sont vains. Oui tu auras peut-être ton bac, mais après?

Sais-tu que tu recevras du monde à mesure que tu lui apporteras? Or tu apprends à ne rien apporter. Tu apprends à être inconscient de tes facultés — ici de raisonnement et de discernement.

Tu apprends à être NUL. Et c’est comme ça que tu comptes RéUSSIR, par-dessus le marché!

Peter Thiel, entrepreneur (Paypal) ou investisseur (Facebook) dans des success stories récentes, philosophe et juriste de formation, explique dans son best-seller From Zero to One, que ce n’est qu’en sortant des sentiers battus, qu’en reconsidérant totalement une façon de penser et, par conséquent, de faire les choses qu’on peut bâtir des choses nouvelles.

Par exemple, pour reprendre une boutade d’Henry Ford : à l’époque où le moyen de locomotion privilégié était le cheval, la plupart des gens n’auraient songé, pour améliorer le transport, qu’à trouver des moyens pour que le cheval avance plus vite (son alimentation, la cravache, son temps de repos, une carotte,…). Mais lui a exploré un chemin radicalement autre : l’automobile.

Si tu n’as rien de nouveau à apporter, tu poursuivras dans les chemins balisés recommandés. Dans ce cas, tu suivras les conseils des anciens (parents, professeurs) et deviendras la septième génération dans ta famille à vendre du fourrage pour les chevaux. Sauf que ta vie, c’est aujourd’hui et demain. Et que tes conseilleurs connaissent mieux hier. Pendant ce temps-là un autre que toi, pas très différent de toi, s’interroge : et si la voiture se développait comme moyen de transport? Alors ce sont des pompes à essence qu’il faudrait trouver sur le chemin, et plus seulement des relais pour les chevaux. C’est ainsi qu’il identifie un nouveau service à rendre, s' invente un métier, quand toi tu t’engages dans une voie condamnée.

Tu t’es condamné au chômage. Pour avoir été bien sage.

Merci Nathanaël pour la citation

Bref, utiliser ses propres facultés, c’est très concret. C’est vital. Toi seul assumeras les conséquences de la piètre qualité de tes décisions, dans un monde in-é-dit. Dans une vie, la tienne, unique et inédite.

Quand tu commences à voir cela, alors tu deviens vigilant : tu t’interroges plus souvent, et tu constates avec effroi la masse de contre-vérités admises par tes contemporains. Oui, ces personnes qui ont de autorité : elle peuvent se tromper. Lourdement. Majoritairement. Comme à l’époque où les meilleurs mêmes supposaient :“la terre est plate”. Oui, oui, à ce point! Voilà qui est embarrassant (pas de certitudes ni ne guides absolus) mais intéressant. Je te laisse toi-même chercher ces erreurs monumentales communément partagées. Qu’ils s’agisse de croyances répandues à propos de santé (la tienne!), d’économie (tes sous!) , d’histoire. Nous sommes dans l’enfance de l’humanité : il y a encore beaucoup à comprendre et à apporter.

Passe plus de temps à observer le monde, à te demander si ceci ou cela est bien vrai, bien juste ou bien normal . Passe plus de temps à chercher par toi-même et à réfléchir que tu n’en passes à gober des cours, des livres et des journaux -si toutefois tu souhaites te construire une carte du monde de qualité, pour des décisions de qualité, et une vie de qualité!

Pour en revenir à notre devoir de philosophie, l’essentiel n’est pas d’apprendre ton cours.

L’essentiel est d’apprendre à faire usage de ta jugeotte : comme si tu étais le premier homme à te poser la question! Tu prendras ainsi l’HABITUDE de réfléchir par toi-même, et prendras CONFIANCE en tes facultés pour poser et résoudre un problème (qu’il soit ensuite philosophique, ou mathématique, ou conjugal ou diplomatique ! )

Laisse-moi te raconter une expérience. Elève en terminale, j’alterne les très bons devoirs de philosophie (quand je suis inspirée, quand j’ai déjà réfléchi à la question par moi-même, lu à ce propos), et les devoirs ratés (quand je n’ai pas réussi à m’intéresser à la question, quand je reste étrangère à ce qui m’est demandé : “bête” pour ainsi dire ;). Et figure-toi qu’il existe pour les lycéens une sorte de super-bac honorifique, le concours général. Mon professeur de philosophie m’y inscrit avec une autre élève de ma classe. Trop top! En mars, soit bien avant d’avoir bouclé le programme, j’ai droit à un méga-bac blanc (6h d’épreuve, que des bêtes dans la salle). Le sujet était, je crois : “Faut-il toujours que le bien coûte plus que le mal?”. En face : des pages blanches, un stylo-plume (un effaceur, des fluos, un crayon de bois, des stylos de couleur) du temps, et mon propre esprit. Ah, et dans mon esprit, pas de cours sur la morale !

Que ferais-tu à ma place? Je vais te dire comment a réagi ma camarade par exemple : elle a mis un mot d’excuse dans sa copie, et puis elle est partie. Son excuse? N’avoir pas encore vu le cours sur la morale en classe. “Le Bien? Le Mal? Connais Pas!”

Si tu es SCOLAIRE, tu es à poils. Confronté à une situation inédite, tu démissionnes. Autrement dit, si tu es scolaire tu es très mal barré dans un monde vivant, incertain, en évolution permanente. (cf Darwin un peu plus haut!)

Était-elle inapte à ce point? Avait-t-elle vraiment besoin d’un cours et de citations toutes faites pour avoir quoi que ce soit à dire sur le bien et le mal? Un enfant de 7 ans à qui on lit un conte n’en a-t-il pas, lui, des idées et des questions sur les bons et les méchants? Ou une idée de ce que ça lui coûterait et de ce que ça lui rapporterait de voler des bonbons?

Nous avons rarement le loisir de passer des heures à contempler les “nobles vérités” - pour paraphraser (et trahir) le Bouddha :-). Alors aurait-elle pu choisir, au lieu de renoncer, de laisser son esprit retourner cette question, imaginer des scénarios ou penser à des faits réels dans lesquels la frontière entre le bien et le mal est floue. C’est ce que j’ai fait : avec la simple ambition de produire une réflexion honnête sur un sujet qui nous interpelle tous un jour où l’autre -sans spécialement de références littéraires. A ce propos, je me suis vaguement souvenue à un moment d’un cours de français, où il était question du fait qu’Augustin… n’ait pas toujours été un Saint.

Eh oui, tu peux faire des LIENS : entre la philosophie (une autre matière) et le français/ton expérience personnelle ou celle d’autrui/un fait divers/un conte/LA VIE. Sais-tu que l’INTELLIGENCE, c’est littéralement la capacité à faire des liens? C’est parce que tu connectes les idées, que tes neurones se tissent plus étroitement.

Toujours est-il que je me suis, pour ainsi dire, amusée dans ma tête à soupeser et imaginer tout cela (oui ça me coûte d’arrêter de manger la plaque de chocolat, mais cela ne me coûterait-il pas encore plus cher de faire une crise de foie, ils avait bien compris cela les Epicuriens etc-), que ces heures sont vite passées, et que je suis sortie satisfaite du travail accompli. Et si je n’ai pas eu le grand prix national pour ma dissertation, j’ai reçu une mention régionale. Réflexion méritoire donc. Qui aura permis d’exercer ses facultés et de prendre confiance en soi.

Mais peut-être n’étions nous pas nombreux à simplement avoir fait l’exercice? Et parmi ceux qui ont fait l’exercice, peut-être n’étions-nous pas nombreux a avoir fait autre chose que de restituer un cours, comme s’il s’agissait d’un contrôle de connaissances? Vous ne vous rendez pas compte : un effort de réflexion personnelle, aussi mince soit-il, mais c’est Noël pour le correcteur! (La larme à l’œil, et tout ;-).

Mais encore faut-il, en premier lieu, envisager la possibilité de réfléchir par soi-même. Encore faut-il avoir l’outrecuidance de croire qu’on est capable de mettre sur pied une réflexion personnelle qui se tienne. Zéro bibliothèque. A la rigueur, c’est après cet exercice qu’il deviendrait intéressant de savoir ce que d’autres hommes avant moi ont pensé. Alors, consciente des limites que j’ai moi-même éprouvées, je deviens réceptive à la lumière trouvée par autrui. Mais ingurgiter bêtement des clés associées à des serrures auxquelles on n’a jamais été confronté : quel intérêt? (Pourtant, n est-ce pas ce qu' on vous demande à longueur de journée? )

Là où apprendre des faits, comme en histoire-géographie, ne m’a jamais intéressée, j’aimais avoir l’occasion de me rendre compte de mes propres capacités à réfléchir A PARTIR DE RIEN offerte par les devoirs de philosophie. Ce que tu pourrais apprendre de plus précieux au travers par exemple d’un exercice comme celui-là, c’est à COMPTER SUR TOI. Et cela parait beaucoup plus facile et intéressant que d’apprendre par cœur des corrigés de dissertation.

Imaginerais-tu un “écrivain” qui ne ferait que régurgiter les vers et la prose des écrivains qui l’ont précédé? Cela s’appellerait un COPISTE. Et son métier n’a pas grand chose à voir avec “l’écriture”.

En philosophie c’est pareil : apprendre à philosopher le moins du monde, voilà qui te sera utile. Le reste c’est de la culture générale. Exercer l' esprit vaut mieux que de le remplir. Et cela permet de n être pas dépourvu face à un sujet inédit.

TON ESPRIT N’EST PAS UNE PAGE BLANCHE. Tu es doté de facultés spirituelles telles que le discernement, l’inspiration ou l’imagination. Tu es doté de capacités intellectuelles d’analyse, de logique, de synthèse. Tu es aussi riche de tes expériences, souvenirs, réflexions et impressions.

Quand tu t’accroches à tes cours, à tes livres et à tes citations, tu es comme une source d’eau qui s’inquièterait de faire des provisions de petites bouteilles en plastique de 33cl. Alors lâche tout cela, et fait l’expérience de la page ou de la toile qui se remplit intelligemment et joliment par ta main. Modestement mais sûrement, tu fais alors oeuvre originale.

Cioran disait que griffonner une carte postale se rapprochait plus d’une activité intellectuelle et créative que le fait de lire un livre épais et compliqué de philosophie (comme la phénoménologie de l’esprit, de Heidegger).

Je te laisse, pour la route, avec le sujet posé par le titre d’un de ses fameux recueils de pensées dont est extraite cette citation. Laisse l’idée te travailler -avant, facultativement , de lire ce que cela lui a inspiré. À lui. Alors il y aura conversation. Entre lui et toi. Entre toi et toi. C’est à cela que sert de se frotter à d’autres esprits, à d’autres oeuvres : affiner ses propres lumières.

Alexandra Evrard