Des cas de réussite scolaire qui donnent à réfléchir

Parce que j’ai croisé Camille*, qui n’avait jamais imaginé poursuivre des études longues et n’avait pas d’intérêt pour ce qu’elle étudiait en Terminale Economique et Sociale . Elle s’y est morfondue un an de plus à l’occasion d’un redoublement. Ensuite elle a préparé un concours d’infirmière, pour lequel ce baccalauréat général était à la fois inutile et inadapté. Valait-il le coup de réussir ce Bac ES?

Parce que j’ai croisé Damien, qui comme moi était attiré par les sciences humaines mais qui, contrairement à moi, n’a pas résisté à la pression de faire un Baccalauréat Scientifique. Diplôme qu’il a obtenu mais difficilement : ce qui lui a fermé la possibilité d’études générales. Est-ce toujours si pertinent d’obtenir ce Bac S? Et puis en études courtes il cartonnait tant et si bien qu’il a poursuivi en école de commerce - rattrapant-là une voie plus prestigieuse. Ce qu’il a appris de plus précieux et utile, c’était pendant ce D.U.T. considère-t-il aujourd’hui. Damien est à ce jour là où d’autres voudraient être : il est consultant junior dans une grande boite d’audit — issue convoitée d’un parcours académique remarquable.

Mais Damien me confiait qu’étant donné les heures qu’il fait, il gagnerait mieux sa vie en cumulant 2 jobs de caissière !

Parce que j’ai croisé Stéphane, qui a fait le parcours qui paraissait évident pour tout le monde : passer le bac. Et puis obtenir un bac +2. Et puis tant qu’à faire poursuivre avec un Master. Et puis, aussi parce que déjà là il sent que trouver un emploi avec un diplôme scientifique universitaire sera difficile, il rempile pour un doctorat. C’est alors que je l’ai croisé, étudiant-chercheur en nanotechnologies : l’avenir ! Pourtant Stéphane végétait dans une activité fantôme, et sans plus de perspective d’emploi public de chercheur. Alors comme ses camarades il poursuivait son doctorat, sachant qu’arrivé au bout il faudrait rechercher un emploi sans rapport avec ses compétences. Et le recruteur de chez Décathlon qui ne s’étonne même plus de voir défiler ces doctorants sans débouchés professionnels. Et encore, Damien a obtenu un entretien parce que je l’ai aidé à préparer sa candidature : l’université ne lui a pas appris à faire une recherche d’emploi. Aussi, persuadé de n’avoir aucune chance de trouver un emploi, avait-il passé le concours de la gendarmerie. Comme il était admis, il n’a pas attendu la suite du processus de recrutement en entreprise et est parti 9 mois en formation militaire. Il sera ensuite resté 2 ans dans la gendarmerie, et se lance aujourd’hui en tant qu’auto-entrepreneur dans les médecines alternatives. Certes, le temps n’est jamais perdu, l’expérience est riche d’enseignements. Mais tout de même, il ne considère pas avoir été bien conseillé. Un Master vaut-il vraiment mieux qu’une Licence, mais bien moins qu’un Doctorat?

Parce que j’ai croisé Thomas, qui réussissait bien sa première technique. Mais ce n’était aux yeux de son père pas assez prestigieux : alors il a redoublé sa première pour faire une première Scientifique. Et puis une terminale, possiblement en la redoublant aussi. Le baccalauréat en poche, il s’est inscrit à l’université, en mathématiques et sciences physiques. Seulement Thomas n’a toujours pas le goût des études théoriques. Il n’est pas prêt non plus à renoncer à un équilibre de vie pour étudier. Aussi, une fois le temps passé en cours et dans les transports, Thomas n’étudie pas, ou ridiculement peu. Pour le taquiner, je lui propose de faire chacune de ses années d’études en 2 ans : l’une pour prendre les cours, l’autre pour les étudier. Ou bien de faire autre chose! C’est ainsi qu’il n’a pas réussi son premier semestre, ni son année. L’an prochain, Thomas rentre à l’armée. Après s’être senti embourbé plusieurs années lui aussi dans l’échec et le chaos. Après avoir réussi à obtenir un Bac S, et commencé des études universitaires.

Parce que j’ai croisé Sophie, épuisée d’être infirmière remplaçante en CDD depuis si longtemps après son diplôme. Heureusement, elle a la vocation ! C’est-à-dire…qu’elle aurait rêvé de faire un métier créatif, lié aux arts plastiques : mais cela semblait sans avenir à ses parents. Enfin cela, elle préfère le croire pour tenir!

Parce que j’ai croisé Valérian, ingénieur agronome. Enfin ingénieur c’est son titre universitaire, parce que son métier actuel est bien en-deça de ses qualifications. Un poste de technicien en logistique. Pourtant il s’estime heureux car après avoir obtenu son diplôme, il est resté un moment au chômage et puis a travaillé un an comme serveur dans la restauration.

Si c’était à refaire, il me l’assure : c’est bien beau, son diplôme d’ingénieur, mais il ne consacrerait sûrement pas 5 ans et l’argent correspondant à faire ces études, pour ce résultat !

Parce que j’ai croisé Etienne, un phénomène à l’école. Un littéraire qui a obtenu un Baccalauréat Scientifique avec félicitations du jury, pour ensuite passer 2 années dans une classe préparatoire prestigieuse maths sup-maths spé. Seulement, n’étant pas si scientifique que cela, il entre par dérogation dans l’une des meilleures écoles de commerce acceptant les profils atypiques, et en sort major de promo. Il commence la vie professionnelle en tant que consultant : redoutablement efficace, il supporte mal les contraintes du salariat. Son échappatoire est l’écriture. Aujourd’hui il a démissionné du conseil, s’est reconverti dans l’enseignement (ce qui suppose de passer le concours, d’être élève-stagiaire un moment, d’accepter un salaire faible). Il aime ce qu’il fait, mais pour améliorer ses revenus il est obligé de cumuler les cours particuliers. Il aurait eu toutes les qualités pour entreprendre, s’il avait eu une idée d’entreprise. Pour cela, ce n’est pas une idée qu’il faut : c’est une culture, celle qu’on n’apprend pas en ESC. De toute façon quand on sort de ces études on est endetté : il faut rapidement un emploi salarié,des revenus assurés.

“A quoi t’a servi son école de commerce?”, lui demandai-je. “A y donner des cours (rentables) aujourd’hui !” Un peu coûteux, en temps et en argent.

J’ai croisé aussi Jean, qui a étudié 5 ans en psychologie, sans valider plus que la licence. Et puis il a eu envie ou besoin de prendre son autonomie financière, alors il a trouvé un métier commercial et y a très bien réussi.

Les jeunes savent-ils que, s’ils ont les qualités personnelles associées, il existe des voies comme le commerce qui ne requièrent pas de diplôme et offrent des perspectives financières intéressantes?

Parce qu’aussi, j’en parlerai une autre fois, j’ai croisé des personnes n’ayant pas forcément suivi le parcours académique le plus prestigieux recommandé, mais très satisfaites de leur parcours et de la vie qu’elles mènent aujourd’hui.

Pour toutes ces raisons, si je créais une entreprise classiquement “de soutien scolaire” pour accompagner les élèves et étudiants , sans les inviter à s’interroger sur le bien-fondé des objectifs académiques qu’ils poursuivent, sans leur apporter d’autres outils et d’autres perspectives pour trouver leur place dans la société d’une façon fructueuse et qui leur corresponde — je ne serais pas sûre de leur rendre service. Pire, je participerais à un système qui, souvent, les trahit.

LA SUITE : propositions de valeur ajoutée dans un prochain article

*Les prénoms sont le fruit de ma fantaisie ;-) — pas les parcours.

Alexandra Evrard

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