«Ligue du LOL» : des accusations médiatiques entre amnésie politique et aveuglement militant

Alexandre Hervaud

Nourries par un grave manque de rigueur doublé d’une inculture politique, les accusations mensongères d’un article de Tetu.com, à base de quiproquo absurde et d’extrapolations diffamatoires, ont eu des conséquences dévastatrices. Retour sur un cas d’école.

J’ai beau avoir beaucoup de temps libre depuis plus de trois mois, je n’en aurai jamais assez pour recenser toutes les incohérences, contre-vérités et interprétations douteuses publiées autour de l’affaire dite de la Ligue du LOL. La tâche serait trop immense, trop déprimante.

En revanche, il est tout de même un article que je n’épargnerai pas, tant il a eu des conséquences désastreuses (et je ne parle pas que de ma petite personne). L’article en question, publié le 11 février 2019 par le site Têtu, s’intitule «Ligue du LOL» : l’homophobie aussi utilisée comme arme de harcèlement.

Ce papier est une honte absolue. Je ne l’affirme pas uniquement parce qu’il est truffé d’erreurs et a clairement influencé mon licenciement, mais surtout parce qu’il a directement valu à une ex-collègue de Libé un séjour à l’hôpital psychiatrique sur fond de crise suicidaire. Oui, tout de suite, c’est moins LOL.

J’ai été licencié d’un journal qui s’est distingué ces dernières années en publiant d’excellentes enquêtes autour du harcèlement sexiste et/ou sexuel, que ce soit au sein du lycée militaire de St Cyr, au sein du mouvement des jeunes socialistes ou d’une grosse structure française de l’économie sociale et solidaire. Ces articles ont nécessité des semaines voire des mois d’enquêtes, de rendez-vous, de vérifications, de contre-vérifications, de recueils de paroles contradictoires, puis enfin de relectures par des red-chefs, avocat et direction de la rédaction avant toute publication. L’«enquête» de Checknews sur le groupe Facebook privé «La Ligue du LOL» a été réalisée en 3 jours, avant d’être publiée à l’insu de la direction, qui a publiquement évoqué un «dysfonctionnement». Dans le cas de l’article de Têtu que je vais maintenant évoquer, c’est encore pire : quelques heures auront suffi à son auteur pour le commettre.

Les allégations de Têtu

Rédigé à la va-vite après un premier week-end de déferlements de haine à l’encontre de gens dont, pour la plupart, le seul tort était d’apparaître (sans preuve) dans une liste de membres supposés d’un groupe privé Facebook, l’article signé Youen T. se focalise sur un soit-disant «harcèlement à l’encontre Benjamin Lancar».

On y lit : «en 2010, l’ancien-dirigeant du mouvement jeunes des Républicains (ex-UMP), aujourd’hui retiré de la vie politique, avait été victime d’une violente campagne de harcèlement homophobe sur Twitter. Plusieurs journalistes, dont Henry M., Alexandre L., Andréa F. et Alexandre Hervaud, majoritairement membres de la «Ligue du LOL», ont à l’époque partagé les images d’une tapette [à mouches, NDLR] sur laquelle avait était apposée son visage. Un objet visiblement créé par un.e de ces journalistes.». Je précise que l’anonymisation ci-dessus des personnes mises en cause est de moi, les noms apparaissent de manière complète dans l’article — plus efficace pour souiller une réputation.

L’article, à ce stade, nous gratifie d’une photo de votre serviteur assis à son bureau et masquant son visage avec le fameux objet — le cliché avait été publié par moi-même sur Twitter le 21/09/2010, et pris au 7e étage de la rédaction de Libé située rue Béranger à l’époque :

“Is this real life ?”

L’article fait ensuite un improbable flashback en évoquant les rumeurs autour de l’homosexualité de Lancar colportées en mai 2010 par un médiocre site d’actu politique(Les Indiscrets) qui l’accusait d’attouchements sur un homme. Un camarade m’avait à l’époque signalé cette pseudo-info, rapidement relayée sur Twitter et aussitôt oubliée. Retour à septembre 2010, Têtu poursuit : «’’J’ose pas écrire que ma tapette Lancar est belle, j’aurais des problèmes’’», écrivait sur Twitter Alexandre Hervaud le jour-même, citant Andréa F., à l’époque journaliste dans le journal de gauche. Cette dernière avait partagé plusieurs images de cette fameuse ‘tapette’ dans les locaux de Libération (…) Contacté par TÊTU, Olivier Bertand, co-fondateur des Jours et journaliste à Libé de 1992 à 2015, assure n’avoir ‘’jamais entendu parler de ça’’. Il ajoute : ‘’C’est complètement à contre-courant de la culture Libé (en interne autant qu’éditorialement)’’.» Et l’article de proposer des captures d’écrans de nombreux tweets dans lesquels ma collègue évoque publiquement ladite tapette, parfois en interagissant avec des journalistes d’autres médias comme France Info ou L’Express, comme autant de preuves d’une odieuse homophobie.

Les incroyables manquements déontologiques de Têtu

Bon. Par où commencer ? Peut-être par le plus simple, avant de plonger dans les tréfonds de l’histoire de la politique et du web des années 2010. Débutons donc par quelques faits indiscutables.

Avant de publier son article, le journaliste Youen T. n’a pas contacté une seule des personnes qu’il accuse d’homophobie. C’est pourtant l’une des règles cardinales du journalisme, le «contradictoire» : contacter les gens que l’on met en cause pour avoir leur réaction, leur défense. Ici, rien de tout ça, ce qui est tout simplement hallucinant compte tenu de la gravité et de l’infamie des accusations. S’il avait pris la peine de contacter la créatrice de ladite «tapette» au lieu de jeter son nom en pâture, celle-ci lui aurait fait comprendre qu’elle n’avait alors pas la moindre idée, en assemblant cet objet de bric et de broc et en le nommant ainsi, de l’orientation sexuelle (réelle ou présumée) de Lancar, qui ne regarde que lui. Andréa a fait parvenir à Têtu un droit de réponse sur le sujet en date du lundi 13/05/2019 ; espérons qu’il soit rapidement publié.

L’unique journaliste salarié par Libé à l’époque contacté par Youen T. est Olivier Bertrand, et la raison de ce choix reste encore aujourd’hui un sacré mystère. M. Bertrand est un journaliste talentueux et sans doute fort sympathique, mais je n’ai pas le souvenir de lui avoir déjà adressé la parole une seule fois dans ma vie. Pourquoi interroger un journaliste d’un autre service que le nôtre, situé à un autre étage, au lieu de contacter directement les chefs du service Ecrans/Medias de l’époque, sous la responsabilité desquels Andrea et moi travaillions ?

S’ils avaient été interrogés par Têtu, nul doute qu’Erwan Cario, Isabelle Roberts et Raphael Garrigos auraient illico démonté cette affabulation d’une «mascotte homophobe» brandie à tout va dans les locaux de Libé et sur les réseaux sociaux. Le 21/09/2010, soit le même jour où je posais pour la photo montrée plus tôt, Erwan avait d’ailleurs publié le cliché suivant sur Twitpic, accompagnée de la légende « Nan, mais ça devient flippant, là… » (le tweet originel, retrouvé via un retweet manuel, a été effacé depuis, mais le lien twitpic est toujours valide.)

Sans la moindre arrière pensée nauséabonde, au même titre que bien des «accessoires décalés» utilisés comme décoration à Libé, même encore aujourd’hui dans les locaux du campus Altice, cette «tête à claques» en papier de Lancar -qualifiable ainsi par son engagement politique aux côtés des réactionnaires de l’UMP, et pour rien d’autre- était au fil des mois devenu un gimmick du service, une mi-private mi-public joke étant donné le nombre de références et de photos de l’objet publiées sur Twitter.

Il ne serait venu à l’idée de personne au sein du service Ecrans/Medias qu’un tel objet puisse être interprété de travers, et aucun des services voisins situés à quelques mètres de nous (Livres, Culture, Next) n’a jamais formulé la moindre remarque à son sujet. Et qui peut d’ailleurs imaginer un seul instant que Lancar lui-même ait analysé la chose comme le journaliste de Têtu ? Attaquer en justice des journalistes de Libé pour propos homophobes tenus en ligne aurait été du pain béni pour lui à l’époque.

Retour sur le contexte 2.0. des temps sarkozystes

Absence du contradictoire, choix incohérent d’interlocuteur, manipulation de la chronologie : voilà pour les manquements déontologiques les plus évidents commis par l’auteur de l’article. On peut également déplorer, pour expliquer le gravissime malentendu à l’origine de l’article, une méconnaissance totale du climat politico-numérique de l’époque. Précisons d’ailleurs, et ce n’est pas un procès en jeunisme, qu’en 2010 le journaliste Youen T. passe alors son baccalauréat puis débute ses études, dixit son profil Linkedin. Il ne créée son compte Twitter qu’en octobre 2013, soit longtemps après les errements de la fin de règne sarkozyste. De toute cette période, de tout ce climat sur Twitter qu’il commente en 2019, il n’a donc strictement rien vu ni expérimenté au moments de faits. D’où l’incompréhension manifeste de sa part et l’absence totale de contexte proposé par son article accusateur.

Trop pressé de diffamer, son article ne prend ainsi même pas la peine d’identifier l’origine du fameux «masque» Lancar, alors qu’il mentionne pourtant que ce dernier «était également la cible du collectif Humour de Droite, qui avait créé en 2010 le compte Tumblr ‘bonjourlancar’.» C’est justement le collectif Humour de Droite (HDD)-que je n’entends surtout pas blâmer de quoi que ce soit ici- qui avait mis en ligne en septembre 2010 une série de masques à imprimer chez soi de responsables politiques de l’UMP.

Petit rappel : à l’époque, le parti de la majorité n’est pas encore le champ de ruines qu’il est aujourd’hui sous le nom des Républicains. «En juin 2009, quand nous nous sommes lancés, c’était encore une période de grâce pour Nicolas Sarkozy, et tout le système et les valeurs qu’il représentait. (…) les militants de droite développaient une vraie arrogance, proclamant la mort du socialisme, affichant une attitude plus que décomplexée, assez méprisante envers l’autre moitié des Français n’ayant pas voté pour Sarkozy. Ces gens s’autorisaient des saillies plus que limite, sous couvert d’une volonté de faire «ouvrir les yeux» aux Français, de politiquement incorrect et de réalisme» expliquait un membre du collectif HDD dans un entretien publié sur Slate.fr (par Vincent Glad !) le 20/09/2010, soit la veille de ma photo «masquée» dans les locaux de Libé. Un entretien d’ailleurs illustré par un montage tiré du tumblr Bonjour Lancar, qui n’est désormais plus en ligne.

Depuis sa création en 2009, HDD et de nombreux autres comptes Twitter, blogs, etc. avaient réussi à ringardiser la droite sur les réseaux sociaux. Pour l’UMP, il était grand temps de réagir, avec les présidentielles de 2012 en ligne de mire. Ainsi, quelques semaines avant l’interview cité plus tôt, début septembre 2010, Lancar (ridiculisé cette année-là par le pathétique lipdub des Jeunes Pop’, featuring Gilbert Montagné au volant d’un monospace…) avait ainsi annoncé vouloir mener une «iRiposte» contre la «gauchosphère».

Dans un article publié par L’Express le 03/09/2010, on lit ainsi : « Sur Twitter, plus de 150 message en 24 heures, dont trois quarts de moqueries, voire d’insultes. Pour Benjamin Lancar, une journée banale. Quotidiennement, le leader des jeunes UMP se fait malmener, à tort ou à raison, par les utilisateurs du réseau social. Si bien que l’élu a décidé de sonner la charge contre ce qu’il appelle “la gauchosphère”. Autant dire qu’avec cette formule à l’emporte-pièce, Benjamin Lancar s’est attiré de nouveaux ricanements. (…) L’humour, c’est la voie à suivre. Car pour diffuser un message au plus grand nombre, pour provoquer le bouche-à-oreille, mieux vaut miser sur le rire. (…) Pour Benjamin Lancar, il faut donc “taper fort sur la gauche et user de second degré”». C’est dans ce contexte que HDD met en ligne ces fameux masques, baptisés iMasques en référence à la iRiposte des Jeunes de l’UMP.

Parmi les masques produits par HDD et à télécharger, on trouvait : Nadine Morano, Eric Woerth, Benjamin Lancar et Frédéric Lefebvre. Les liens sur Twitpic sont toujours valides.

On remarquera les 2 méthodes proposées, en bas des visuels, pour «fabriquer son iMasque» : la méthode dite Point Break avec agrafage d’élastique, ou celle dite Compagnie Créole (pitié, ne criez pas au racisme) consistant à «scotcher une baguette ou un stylo au dos» du masque imprimé.

Dès la page d’accueil du site désormais hors ligne (capture réalisée via Archive.org), l’internaute était invité à télécharger le masque, l’imprimer et le porter, dans la grande tradition carnavalesque. De nombreux internautes avait à l’époque partagé leur poses masquées (là encore, les photos sont encore en ligne) :

Petits selfies entres collègues (et followers)

A Ecrans.fr/Libé, nos critiques récurrentes des projets de lois liberticides portés par la droite pour le numérique type Hadopi ou LOPPSI ne nous incitaient pas vraiment à respecter les portes-paroles type Lancar ou Lefebvre, souvent chargés de «vendre» dans la presse ces mesures dangereuses. Et HDD était alors un vent de fraîcheur dans le bourgeonnant militantisme politique 2.0., qui était par ailleurs l’une de nos thématiques d’articles pour Libé/Écrans. Depuis mon bureau de Libé, j’y étais ainsi allé de mon selfie avec le masque de Frédéric Lefebvre, à l’époque porte-flingues tonitruant de la Sarkozie:

Bien plus manuelle et moins paresseuse que moi, Andrea s’était chargée d’imprimer et de découper les contours des masques de Lefebvre et Lancar. Sans élastique à notre disposition, décision fut prise d’en faire un double masque, Lancar d’un côté, Lefebvre de l’autre, collé à l’extrémité d’un accessoire de Wii Sport (le club de golf) qui traînait dans le service.

Une extrémité circulaire (le masque) en bout d’un objet rectiligne (le club de golf), voilà une forme qui ne peut faire penser qu’à deux choses : une raquette (de badminton) ou une tapette (à mouches). Andrea choisit la dénomination «tapette», et quitte à la baptiser, opte pour le blase «tapette Lancar», qui aurait tout aussi bien pu être «tapette Lefebvre», mais c’est ainsi. Ce nom est choisi dans l’instant, sans le moindre sous-entendu homophobe, Andréa ignorant alors tout de l’orientation sexuelle (réelle ou supposée) du président des Jeunes Pop — et de mon côté, j’avais depuis belle lurette oublié l’affaire d’attouchements sur un homme dont avait été accusé Lancar plus de 4 mois auparavant (et ce n’est qu’un an plus tard, en septembre 2011, qu’il médiatisera ses positions pro-LGBT…dans Têtu). C’est donc un simple quiproquo lexical, une innocente homonymie, qui nous vaut désormais d’être cloué au pilori numérique. Même les scénaristes de South Park n’auraient pu imaginer un déroulement aussi dingue.

En quasi dix ans de relations avec elle, d’abord professionnelles puis amicales, je n’ai jamais entendu le moindre propos homophobe prononcé par Andréa. Et tous ses anciens collègues, de Libération, d’Owni ou de l’Obs/Rue89, pourront sans peine le confirmer. Nous voilà pourtant, 9 ans plus tard, injustement salis et humiliés par l’interprétation erronée et à charge de nos propres photos, nos propres tweets, mis en lignes à l’époque publiquement et sous nos noms, car assumés sans l’ombre d’une arrière-pensée homophobe.

[Mise à jour : on vient de me rappeler qu’après Têtu, un autre média, et pas n’importe lequel puisque c’est l’ancien employeur d’Andréa, l’Obs, qui avait colporté le même mensonge infâme, dans un article publié dans le numéro du 21/02/2019, où il est écrit : «A une période, ils s’acharnent sur Benjamin Lancar, président des Jeunes Populaires (UMP), chef d’orchestre, en 2009, d’un inoubliable lip dub des ténors de la droite. La Ligue du LOL invente la tapette à mouches Lancar, en collant sa photo sur l’objet. Une Loleuse parade même en soirée, tapette à la main. S’en prendre à Lancar sur son engagement politique, à la limite pourquoi pas? En revanche, le faire sous l’angle de l’homosexualité…» A priori, deux journalistes de l’hebdomadaire travailleraient actuellement sur un «suivi» de l’affaire, sous l’angle «comment vivre après l’opprobre». Une bonne occasion pour un peu d’introspection et d’autocritique ?]

«C’est du harcèlement !», ce nouveau point Godwin anti-critique

Un combat politique sur Twitter (fût-il puéril, ludique, de mauvais goût, etc.) entre gens de gauche et gens de droite, caricaturé des années plus tard en harcèlement : le cas Lancar/Têtu n’est hélas pas la seule réécriture de l’histoire orwélienne de ce genre proposée par la couverture médiatique de l’affaire «Ligue du LOL».

Je vous invite à ce titre à lire le thread Twitter de la journaliste indépendante Elodie Safaris (que je n’ai jamais rencontrée de ma vie, je précise) qui s’est penché sur le cas de la fameuse Florence D., militante politique de droite régulièrement brocardée sur Twitter dans les années 2009–2011 (et encore aujourd’hui, sans doute).

Contrairement à ce qu’ont laissé entendre divers articles malveillants et mal informés (Numerama, Paris Match, etc.), cette personne n’a jamais été visée par mes tweets en tant que femme, mais bien en tant qu’éditorialiste 2.0. pro-UMP alimentant à plein temps une propagande réactionnaire, des combats conservateurs et une obsession maladive à l’égard de certains jeunes journalistes de l’époque.

Voir du «harcèlement sexiste» dans mes différents «clashs» avec Florence D. est un non sens total et la preuve d’une méconnaissance crasse du climat et des enjeux de la période concernée. Si on devait trouver un équivalent contemporain pour expliquer aux jeunes générations le genre de personne dont il est ici question, on pourrait dire que pour les twittos de gauche de l’époque, Florence D. représentait, à peu de chose près, l’équivalent d’une Agnes Cerighelli d’aujourd’hui, elle aussi cible de nombreuses attaques en réaction à ses propos polémiques.

Il n’est d’ailleurs pas exclu que, dans un retournement de situation ironique, cette même Cerighelli soit d’ici 2025 adoubée par une nouvelle génération de journalistes-militants en «victime de cyberharcelement sexiste» commis par les mêmes twittos engagés qui réclament ma tête depuis trois mois. Pensez à bien effacer vos tweets critiques dès maintenant, on n’est jamais trop prudent.

Des leçons à tirer du fiasco médiatique

La seule et unique raison qui m’a retenu de porter plainte en diffamation contre Têtu est le symbole que représente encore ce titre de presse en France, doublé du respect que m’ont toujours inspiré certaines de ses anciennes plumes (Didier Lestrade, Sylvain Zimmermann…).

Mais qu’on ne s’y trompe pas : si un tel torchon avait été publié sur des médias LGBTQ anglo-saxons de référence, comme The Advocate ou Pinknews, son rédacteur aurait été licencié illico une fois révélée l’inacceptable faiblesse de son travail. Je ne demande évidemment pas cela à Têtu, étant bien placé pour savoir la souffrance et l’humiliation d’une telle sanction, mais des excuses, a minima auprès de mon ex-collègue meurtrie, seraient les bienvenues.

J’invite les consœurs et confrères assurant des formations en écoles de journalisme à lire et partager entre eux ce «case study» symptomatique des errements du journalisme de l’indignation instantanée, consistant à accuser d’abord, vérifier plus tard (voire jamais). J’espère que les nombreux médias largement fautifs dans le traitement de cette affaire, privilégiant la présomption de culpabilité à celle de l’innocence, ne feront pas la politique de l’autruche et lanceront une vraie réflexion sur la couverture de cette affaire.

Par sa dépendance maladive à Twitter, quasiment tout le milieu journalistique (et je m’inclus encore dedans, du moins pour l’instant) porte une part de responsabilité dans ce traitement frénétique et sans recul de l’information. J’ai moi aussi contribué à populariser certaines formes de pratiques en ligne (réaction indignée à chaud, analyse à l’emporte-pièce, punchline blessante, etc.) qui n’ont pas vraiment fait grandir le journalisme français ni élevé le débat. J’en suis très sincèrement désolé. Quant aux anciens camarades de Libé, dont je sais que certains ont été profondément choqués -à raison- par l’infamie mensongère colportée par Têtu, je leur adresse toute mon amitié, et leur souhaite bon courage.

Lire aussi : Fake news et mauvais journalisme : retour sur la Ligue du LOL

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