Ligue du LOL : j’ai subi un témoignage inexact et «ça a pesé sur ma carrière»

Alexandre Hervaud
May 21 · 11 min read

Le témoignage d’une journaliste-militante publié en février sur Slate.fr, qui m’accusait nommément et à tort de «harcèlement», a été mis à jour et expurgé de mon nom. La réplique de l’accusatrice, sur le terrain de la com’ et du coup de pression judiciaire via l’association qu’elle préside (Prenons la une), n’a pas tardé.

Lundi 20 mai 2019, l’association Prenons la une a publié un communiqué dans lequel elle annonce avoir adressé «un signalement au procureur de la République concernant les agissements attribués dans plusieurs articles de presse à la “Ligue du LOL” (…)». La partie la plus significative du communiqué est la suivante : «plusieurs traces de ces infractions ont par ailleurs été effacées ces dernières semaines, créant un nouveau choc pour les victimes qui se retrouvent incapables de témoigner — sans parler des potentielles conséquences professionnelles et juridiques que ces dénégations et ces effacements peuvent entraîner».

Auprès de l’AFP, Jean-Baptiste Soufron, l’avocat de l’association, a détaillé la raison d’une telle action : «Le parquet n’a toujours pas ouvert d’enquête, or les auteurs des faits sont en train d’effacer leurs données, leurs tweets, de faire retirer leurs noms des articles. C’est une stratégie qui fait peur aux victimes. Il est temps qu’ils soient enfin interrogés par la justice».

Ce coup de com’, car c’en est un, mérite d’être attentivement déconstruit. Je vais le faire ici en mon nom, mes propos n’engageant personne d’autre : je ne suis le porte-parole d’aucun groupe et ne défends ici que ma cause. Mais qui peut croire qu’un seul des impliqués dans l’affaire dite de la Ligue du LOL ait encore récemment effacé des données ou tweets embarrassants qui n’auraient pas déjà été exhumés, en trois mois, par les justiciers zélés du Net tel le compte @FallaitPasSupprimer ? Et pourquoi attendre un tel délai après le déclenchement de l’affaire pour effectuer ce signalement, alors qu’on imagine aisément que le procureur s’est déjà penché sur la question en février compte tenu de l’écho politico-médiatique démesuré de l’affaire ? D’autant qu’une association bien plus connue, SOS Racisme, a déjà réclamé l’ouverture d’une enquête préliminaire dès le 12 février…

La raison de ce coup de com’ est simple : la raison commence -un peu- à reprendre ses droits, le storytelling initial commence à être discuté. Certains discours accusateurs bafouant la présomption d’innocence, certains articles à charge publiés sans respect du contradictoire et certaines manipulations grossières sont désormais (enfin) remis en question publiquement, cf la sélection de tweets ci-dessous.

L’actualisation d’un article à l’origine du coup de com’ de Prenons la une

Je suis doublement à l’origine de cette action de Prenons la Une. D’une part, en publiant ces dernières semaines divers articles critiquant le traitement médiatique à charge de l’affaire. D’autre part, et plus spécifiquement en lien avec l’association Prenons la Une, en ayant récemment contredit de graves accusations colportées par sa présidente, Léa L.

Le 17 mai dernier, le site Slate.fr a ainsi discrètement mis à jour un article publié plus de trois mois auparavant (le 12/02/2019), intitulé J’ai subi des raids de la Ligue du LOL et ça a pesé sur ma carrière. Il s’agit d’un témoignage écrit à la première personne par Léa L., présidente de Prenons la une et journaliste dans un magazine économique.

Je vous laisse découvrir ci-dessous la modification pas vraiment anodine apportée au texte, particulièrement visible au niveau de l’exergue qui en reprenait un large extrait :

Le passage en question, dans la version actualisée de l’article, est le suivant : «Mais le 3 novembre 2017, quand Libération a publié une tribune de soutien à Nadia Daam, journaliste pour 28 minutes et Europe 1 cyber-harcelée par les membres du site jeuxvideos.com, Prenons la Une n’a pas signé. Car parmi les signataires, il y avait plusieurs personnes qui avaient participé à mon harcèlement, dont Vincent Glad, qui critiquaient sans gêne les autres».

Mon nom a été retiré de ce texte un jour après que j’ai envoyé un mail à la rédactrice en chef adjointe de Slate chargée du suivi du traitement sur l’affaire «Ligue du LOL» — je précise que j’ai transmis ce mail sans en informer l’actuel rédacteur en chef du site, ancien membre comme moi du banal groupe privé Facebook à l’origine de ce grand déballage. Qu’on ne s’y trompe pas, le communiqué du 20 mai 2019 de Prenons la Une n’est qu’un contre-feu destiné à masquer les erreurs de sa présidente, désormais très embarrassée. Des erreurs mises en évidence dans mon mail du 16/05/2019 destiné à Slate, dont vous trouverez ci-dessous de larges extraits :

[extraits du mail envoyé à Slate :]

(…) Au moment de la publication du témoignage, j’étais alors en pleine tempête médiatique et cible de nombreuses attaques/menaces/insultes. Je n’avais pas attentivement lu le passage surligné dans le dernier extrait, dans lequel Mme L. m’accuse nominativement d’avoir «participé à [son] harcèlement». Une accusation grave, le harcèlement étant un délit, et pour lequel je n’ai jamais été ne serait-ce que attaqué en justice.

Désireux de savoir si j’avais quoi que ce soit à me reprocher à l’égard de Mme L., j’ai relu attentivement les passages de son texte qui décrivent le harcèlement qu’elle a subi : «Entre 2011 et 2013, j’ai subi du cyber-harcèlement répété qui démarrait, à chaque fois, par des tweets ou messages d’un membre de la Ligue du LOL. (…) Sur le site «top journaliste» qui recensait alors les journalistes célèbres pour les critiquer, ils ont créé une page à mon nom. (…) Je passe sur les deux canulars téléphoniques, liés à ma vie professionnelle, et les SMS douteux».

N’ayant jamais alimenté le site Top journaliste, ni commis de canulars téléphoniques, ni envoyé de SMS douteux à cette personne dont je n’ai d’ailleurs jamais eu le numéro de portable, il ne reste comme option que l’envoi de «tweet» initiateur de cyberharcèlement. N’ayant jamais participé à des comptes Twitter collectifs anonymes qui auraient pu s’en prendre à Mme L. il m’a suffi de faire une recherche parmi mes propres tweets, publics et à mon nom depuis 2008. J’ai donc réalisé deux recherches avec l’outil Recherche avancée de Twitter, l’une avec l’identifiant de cette personne, l’autre avec son patronyme — recherches que vous pouvez évidemment réaliser vous-même, mon compte étant public.

A ce stade, je précise que (…) je n’ai pas effacé un seul tweet la concernant. La recherche effectuée a ainsi fait ressortir deux «tweets ironiques» contre Mme L. :

Ce tweet du 17 juillet 2012 :

Et celui là, du 02 novembre 2012 :

(…) Ces deux tweets, qui n’ont d’ailleurs reçu ni «like» ni «retweet» comme vous pouvez le vérifier encore aujourd’hui, sont les uniques publications de ma part qui pourraient m’être présentées aujourd’hui comme «négatives» à l’encontre de Mme L. [par exhaustivité, on pourrait ajouter le retweet manuel ci-dessous daté du 8 mars 2011, réagissant au tweet taquin d’un ami de Mme L. posté à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes.]

Pensez-vous que ces deux [ou trois, donc] brèves publications ironiques, dénuées de toute haine, insulte, menace, calomnie ou divulgation d’informations personnelles puissent être qualifiable du délit de «harcèlement» ? Moi non, et mon avocat non plus. C’est la raison pour laquelle je vous demande, par la présente, la suppression de mon nom de ce texte dans les plus brefs délais, le passage incriminé m’ayant été «ressorti» sur Twitter ces derniers jours à la faveur de mon travail de critique de la couverture médiatique de l’affaire.

Vous avez bien évidemment la possibilité, et j’espère que vous le ferez, de contacter Mme L. afin qu’elle explicite et détaille ce qu’elle entend par «participé à mon harcèlement» en citant mon nom dans son témoignage, le tout en présentant des éléments concrets autres que mes deux tweets cités plus tôt. Je précise à ce stade ne pas avoir contacté moi-même directement Mme L., de peur qu’une éventuelle sollicitation puisse m’être reprochée et caricaturée en «tentative d’intimidation».(…) [fin des extraits du mail envoyé à Slate]

La défense caricaturée en intimidation

Je vous épargne la fin du mail qui, tout en ayant la même tonalité factuelle et cordiale, me semble toutefois trop embarrassante à l’égard de Mme L. pour être ici reproduite — il y est question de sa non-obtention d’un CDI à Libération en 2014, qu’elle impute directement, dans son témoignage sur Slate.fr, à son «harcèlement». Cette justification a posteriori a fait tousser bien des anciens collègues dans la rédaction de Libé, en particulier au service édition — je laisse aux confrères et consœurs curieux le soin de creuser, ce n’est pas l’objet de mon présent texte, même si cela offrirait un précieux précédent en termes de réécriture de l’histoire.

Dès le lendemain de l’envoi de mon mail, soit le 17/05/2019, mon nom n’apparaissait plus dans ce témoignage. Autrement dit, Lea L. n’a pas présenté à Slate de nouveaux éléments pouvant justifier le maintien de l’infamie écrite à mon encontre. D’où sa réaction courroucée exprimée via l’association qu’elle préside, clairement utilisée à des fins personnelles post-vexation. Oser qualifier le retrait de mon nom d’un article diffamatoire de «stratégie qui fait peur aux victimes», comme l’affirme l’avocat de Prenons la Une, ne fait que confirmer ce que j’avais écrit dans mon mail à Slate sur le risque de caricature de ma défense en «intimidation» : confrontée à ses erreurs, l’accusatrice préfère fuir ses responsabilités et trouver le moyen de se victimiser davantage. Venant d’un juriste, comparer le respect élémentaire du droit à un coup de pression me semble assez ubuesque. Privilégier la présomption de culpabilité à celle d’innocence l’est tout autant.

Je signale au passage que j’avais transmis fin mars à Léa L. mon numéro de téléphone personnel, afin de pouvoir discuter de l’affaire et répondre à ses accusations. Elle n’a jamais donné suite à ma sollicitation, ni mis son avocat en relation avec moi. Encore la semaine dernière, alors qu’il lui était possible de clarifier la situation après ma demande à Slate, elle a visiblement refusé d’admettre son erreur et opté pour le coup de pression judiciaire avec les ressources de son association.

Ne pas nier les faits

Il me faut ici préciser une chose importante : je ne remets absolument pas en question ni la réalité ni la violence du harcèlement inacceptable que Léa L. a clairement subi. Et je ne pense pas, du moins je ne veux pas le croire, qu’elle a volontairement menti dans son témoignage.

Je n’ose pas l’imaginer capable de commettre le raccourci diffamatoire «détracteur = harceleur» ni d’accuser sciemment à tort un confrère. Je ne veux pas céder à la conclusion facile d’une fausse accusation mue par opportunisme, quand bien même Léa L. enchaînait les duplex sur CNN et la BBC pendant que mon nom était indûment traîné dans la boue du Guardian au New York Times en passant par la presse mexicaine. Je pense qu’elle est sincèrement persuadée que j’ai «participé à [son] harcèlement», non pas via mon compte Twitter personnel comme on l’a vu, mais par d’autres moyens — ceux, anonymes, cités dans son témoignage. C’est pourtant faux -et aucun élément concret ne peut d’ailleurs lui permettre de l’affirmer-, donc diffamatoire.

Par mes accointances virtuelles, elle m’a soupçonné d’avoir participé à une cabale contre elle, et ce simple soupçon lui a suffi pour lâcher mon nom en pâture. «Si ce n’est toi, c’est donc ton frère», écrivait la Fontaine, précurseur de cette insupportable culpabilité par capillarité — sauf que les loups et les agneaux ne sont plus forcément ceux que l’on croit.

Un témoignage massivement relayé

Si mon nom est désormais absent, à juste titre, du témoignage de Léa L., il est bien évidemment trop tard pour enrayer les conséquences dévastatrices de son accusation infondée. Pour mémoire, son tweet relayant son témoignage a été retweeté plus de 1100 fois. Il avait été notamment partagé par le compte Twitter des Assises du journalisme de Tours, événement anecdotique pour le commun des mortels organisé un mois après le début de l’affaire, mais très scruté par la profession.

Léa L. avait par la suite été invitée, et fréquemment relayée, par le Syndicat National des Journalistes — notons au passage que le SNJ n’a eu aucun mot pour les journalistes débarqués de leur rédaction au mépris total du droit du travail dans cette affaire, je pense en particulier au cas emblématique du camarade Guillaume Ledit, écarté du magazine Usbek & Rica pour sa simple présence dans une liste de noms de membres supposés de la Ligue du LOL. Cette fameuse liste, source de cyberharcèlement massif, avéré et aisément constatable qu’aucun média n’a souhaité évoquer, avait été publiée par des anonymes malveillants sur la plateforme PasteBin et relayée sans hésitation par certains médias tels Mediapart ou FranceTVInfo.

A ce propos, le 12 février, à l’occasion d’un entretien avec CNN, Léa L. avait eu cette phrase, en anglais dans le texte : «I think it’s good that they are finally being named and shamed in articles to make their newspapers react but I don’t like anyone being harassed on the internet, even if it is them». [je trouve ça bien qu’ils soient enfin nommés et montrés du doigts dans des articles pour que leurs médias réagissent, mais je n’aime voir personne harcelé sur Internet, même eux]. Mme L. reconnaît ici noir sur blanc son goût pour le name and shame, bien à l’oeuvre dans son témoignage pour Slate.

Les mots ont un sens

Le simple fait de brandir l’anathème de harcèlement pour qualifier rétrospectivement des blagues ou des tweet-clashs anodins (au pire, dans mon cas), a entraîné des confusions abjectes dans certains médias. Je pense en particulier à Arrêt sur Images, qui avait osé écrire en introduction d’un article publié le 7 avril, après les révélations sur des faits qualifiables d’agressions sexuelles à FranceInfo, le texte suivant : «La liste des rédactions confrontées aux affaires de harcèlement sexuel s’allonge. Après Libération, Vice, Les Inrocks, Le Figaro, Le Huffpost ou encore Le Monde, c’est au tour de la rédaction de France Info». Mettre sur un même plan d’anciennes railleries virtuelles et les faits concrets pénalement répréhensibles survenus à FranceInfo relève de l’amalgame immonde. Après un SMS à Daniel Schneidermann, l’article avait été mis à jour en se contentant de supprimer le qualificatif «sexuel» derrière harcèlement, ce qui atténue légèrement l’infamie mais n’en reste pas moins une association absurde.

Terminons-en sur le cas de Léa L. Je ne ferai pas ici la même erreur que celle commise par les nombreux internautes, militants et confrères m’ayant accusé de tous les maux du monde virtuel depuis février dernier : je n’associe pas les actions individuelles malheureuses d’une personne à un groupe entier, quand bien même ses actions auraient notamment pour but le financement du collectif. Je ne ferai pas à mon tour d’injustes amalgames entre les errements regrettables d’une personne et les justes combats des militant.e.s féministes, qui méritent clairement de plus fiables représentant.e.s.

J’avais d’abord hésité à publier ce texte, sachant pertinemment qu’il pourrait réjouir des personnes, organisations ou médias avec qui je n’ai aucune envie d’être associé (Valeurs Actuelles, je pense à vous). Mais la légitimité des causes défendues par Prenons la Une -qui sont également chères à mes yeux- ne doit pas empêcher d’émettre des critiques lorsqu’elles sont justifiées, ce qui est clairement le cas ici. L’entêtement et le déni caractérisés de Léa L., qui entache désormais l’action louable et nécessaire de son collectif, m’a dissuadé de me taire. «Prenez la une», d’accord, mais pas n’importe comment.

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