LiveMentor : Un cours en pyjama à 900 000 euros.

L’histoire de 3 étudiants devenus entrepreneurs et d’un premier cours en pyjama.


Il y a 4 ans, j’ai donné mon premier cours particulier par webcam et ce fut la première pierre d’une entreprise, lancée avec Charles Lefebvre du Preÿ et Grégoire Clermont.

Alors que LiveMentor annonce aujourd’hui une nouvelle levée de fonds de 900 000 euros auprès du fonds d’investissement ISAI et de Business Angels de premier plan, vient le temps de retracer ce formidable et terrifiant voyage.

Mais d’abord, LiveMentor c’est quoi ?

LiveMentor permet à chaque élève de trouver un mentor incroyable.

Nous comptons 2500 mentors prêts à vous aider par visioconférence. Nous aidons des élèves de tout âge (collège, lycée, supérieur, élèves adultes) dans une centaine de matières académiques ou compétences professionnelles (mathématiques, anglais, philosophie, langue des signes, webdesign, Excel, ...)

L‘origine de LiveMentor

Nous sommes en octobre 2011. J’ai 23 ans, j’habite à Paris et je suis étudiant.

Je donne des cours particuliers à domicile depuis 3 ans et j’adore ça. Mes élèves sont collégiens, lycées ou en classe préparatoire. Mes élèves ont des niveaux très différents, de celui qui n’a plus du tout confiance à une surdouée hyperactive qui a 18 de moyenne.

En ce mois d’octobre 2011, je reçois un appel téléphonique différent des autres. Il s’agit d’une maman qui habite Annecy. Son fils Sébastian a besoin d’aide en économie et elle me propose d’utiliser Skype pour donner mes cours.

Un peu perplexe, je me laisse quand même tenter pour un premier cours ! Je me souviens avoir préparé avec beaucoup plus d’attention que d’habitude. Le jour J, je suis chez moi en pyjama. J’hésite à mettre un pantalon. Réalisant l’absurdité de cette réflexion, je garde finalement mon pyjama et j’allume Skype.

Je stresse pour rien : Sébastian est un mec super sympa et ça fonctionne à merveille. Je lui envoie des documents (fiches, dissertations) et cherche des informations complémentaires sur Internet. Ce truc marche !

Illustrations par Sarah Gully (blog “Clémence et le pire”)

Durant les semaines suivantes, nous continuons les cours et je commence à faire le bilan suivant en opposant Sébastian à mes élèves “historiques” à domicile :

  • Mes cours sont de meilleure qualité : je peux envoyer des documents (fiches, exercices) à Sébastian pendant le cours ou chercher des ressources sur Internet.
  • Avec Sébastian, je n’ai plus à me déplacer : donnant alors entre 5 et 10 heures de cours, je perdais au moins 3 heures dans les transports par semaine.
  • Pour Sébastian, je suis bien plus disponible : je peux lui donner un cours depuis n’importe où, il me faut juste une connexion Internet correcte et un ordinateur.

Un peu refroidi par ma première expérience de création d’entreprise, je ne pense pas tout de suite à créer LiveMentor.

Quelques mois plus tôt, j’ai déposé le bilan de TopPrepas, un projet obscur entre réseau social étudiant et bibliothèque de contenu éducatif. Nous avons réalisé un chiffre d’affaires total de 16 euros sur 4 mois d’activité. Un résultat à la hauteur d’un logo fantastique :

J’aime bien les singes

Je suis donc hésitant à l’idée de relancer un projet. Heureusement, les rencontres de l’année 2012 vont effacer toutes mes craintes !


2012 : formation d’une équipe improbable


On voulait être 3 fondateurs

Dès le début de l’aventure, il est évident qu’on va la créer à plusieurs cette boîte. Déjà parce que Charles est là, donc nous sommes déjà deux ! Charles, c’est le seul type de l’ESCP, notre école, à donner plus de cours particuliers que moi. On commence à passer tout notre temps libre à discuter de ce projet.

Est-ce que le projet avance concrètement durant ces longs mois ? Oui et non.

  1. NON : on ne fait que parler et boire du thé à la grande mosquée de Paris. On aurait mieux fait de créer une page de lancement et aller voir des élèves ou mentors potentiels.
  2. OUI : Ces “séances de travail” font au moins l’effet d’une drogue dure : on devient obsédés par un sujet, l’éducation en ligne.
  3. OUI : Nous arrêtons les cours particuliers à domicile définitivement et on ne donne plus que des cours particuliers en ligne.
“Séances de travail”

Pas d’étude de marché

À l’époque, on ne mesure pas notre marché. On apprendra bien plus tard (lors des levées de fonds) que :

  • 1 million d’élèves prennent des cours particuliers en France (et je ne parle même pas des élèves adultes)
  • 40 millions d’heures de cours sont données chaque année

On se pose des questions bien plus métaphysiques !

  • Est-ce que la dynamique d’apprentissage est la même entre un collégien qui souffre en maths et un adulte de 30 ans qui veut devenir écrivain ?
  • Est-ce que les cours en ligne peuvent s’étendre aux cours collectifs ?
  • Est-ce que le chômage serait si important chez les jeunes si on avait tous un ou plusieurs mentors ?
  • Est-ce qu’on aura un toboggan dans nos bureaux ?

C’est une époque formidable où nous sommes plus rêveurs qu’entrepreneurs puisque rien n’est lancé !

À la recherche d’un directeur technique (CTO)

En parallèle, nous recherchons un troisième associé, le fameux directeur technique (ou CTO). Pendant 6 mois, on s’est levés le matin avec un seul objectif : trouver un troisième associé.

Objectif : trouver un troisième associé

Nous partons faire tous les événements web de Paris avec Charles. On enchaîne les événements, 3 ou 4 par semaine. On découvre la réalité des événements web, qui n’est pas toujours rose et remplie de mercenaires.

Les “mercenaires”, ce sont les agences, les responsables d’incubateur, les consultants, bref tous les types qui voient les startups comme une ruée vers l’or. Sauf qu’eux vendent les pelles au lieu de creuser.

Au bout de 4 mois de recherches, nous désespérons de trouver ce troisième associé !!

Grégoire

Enfin, un soir, nous rencontrons Grégoire qui vit à Nantes et étudie à l’EPITECH, une école de programmation. Un respect immédiat s’installe, c’est une bonne rencontre ! Pendant 6 mois, nous faisons des allers-retours entre Paris et Nantes et Grégoire prend naturellement le rôle de troisième associé. Sans le savoir, l’équipe fondatrice est constituée. Pourtant nous partons en toupie.

Zone de confort et mauvaises décisions

Après 6 mois de travail à distance entre Paris et Nantes, nous sommes un peu épuisés. Rien n’avance comme prévu.

Nous faisons alors une énorme erreur de débutants : Au lieu de sortir de notre zone de confort et progresser, nous commençons à chercher d’autres associés.

Un après-midi, sans réfléchir, j’appelle Cynthia, une amie designer qui me donne à l’époque des cours particuliers sur Photoshop. Je lui propose de rejoindre l’aventure en tant que directrice artistique et associée.

Cynthia a les compétences et réalise le premier logo de notre startup, qui s’appelle alors LearningShelter (nous avons changé deux fois de nom, le récit arrive en seconde partie de cet article !)

Mais quelques problèmes structurels apparaissent :

  • Cynthia est la seule à ne plus être étudiante : en s’investissant sur LiveMentor, elle a plus à perdre que nous (le revenu de ses missions en freelance).
  • En réorganisant ainsi l’équipe, nous avons créé pour moi un job horrible qui n’existe jamais en startup : “chef de projet”. Chaque associé doit construire quelque chose.
  • Cynthia a un loyer à payer. Nos situations de Tanguy vivant encore chez leurs parents sont bien plus simples à gérer…

Après 4 mois, nous discutons de ces problèmes structurels. L’implication de Cynthia ne pouvant pas être la même que la notre, nous étions tous d’accord pour changer de statut et qu’elle passe en freelance pour terminer les projets en cours. Tout se déroule bien mieux à partir de cet instant ! Cynthia réalisera ainsi la première vidéo de présentation du site.

On rédige de nouveaux statuts et on tient cette fois l’équipe fondatrice définitive : Grégoire, Charles et moi.

Récemment, Cynthia m’a dit qu’elle était très reconnaissante d’avoir eu cette expérience. Et c’est un sentiment partagé !

Une équipe, ça se construit.

Avec Greg et Charles, nous ne sommes pas des amis d’enfance. Quand on me demande “comment tu as trouvé tes associés ?”, je réponds :

“Emballer en soirée, c’est facile. Tenir jusqu’au mariage, c’est beaucoup plus dur !”

La vraie question n’est donc pas de trouver des associés, mais de bien bosser avec les associés. Avec Grégoire et Charles, nous venons de milieux familiaux, sociaux, géographiques ou religieux très différents. On a appris à bosser ensemble petit à petit, les rôles de chacun évoluant régulièrement. Aujourd’hui, nous constituons un triangle indestructible, mais ça n’a pas toujours été le cas.

Pour nous, la construction de l’équipe est passée par :

  • de longues séances de travail à coup d’allers-retours entre Paris et Nantes.
  • de moments fondateurs comme un Nouvel An passé ensemble, parce que c’était le seul créneau disponible pour qu’on se retrouve tous.
  • des mentors : on est allés parler de notre idée et prendre les retours des fondateurs de différentes startups.

Tout le monde sur Paris

Premier choix fort en septembre 2012 : Grégoire décide de monter sur Paris.

Illustrations par Sarah Gully (blog “Clémence et le pire”)

Afin d’arrêter de bosser (et parfois dormir) dans le studio de Charles, on rejoint l’incubateur de startups BlueFactory.

Les 3 types en bas à gauche, c’est nous !

On crée alors juridiquement la société et nous avons 3 actionnaires, complètement improbables !

Prof de maths, voisins de restaurant et ex-VC poète : nos 3 premiers actionnaires

Tout commence encore par un appel téléphonique, un vendredi en fin d’après midi, avec mon ancienne prof de maths en classe préparatoire, Mira Rubinstein.

“Comment ça va, Dana ?”
“Pas terrible, on vient d’échouer à la dernière étape de sélection d’un incubateur, le Camping”
“Bon, mais c’est grave ?”
”Ils donnent un peu d’argent, ça aurait été sympa”
“Pourquoi je ne peux pas investir moi ?”

Mon ancienne prof de maths, première actionnaire ?!? Je n’arrive pas à y croire. Le montant investi, 10 000 euros, me semble énorme à l’époque.

J’appelle Charles et on part fêter ça au restaurant. Ce fut une sacrée fête.

Nous commençons à discuter avec nos voisins de table, un charmant couple de quadragènaires. Passionnés d’éducation également, ils proposent à leur tour d’investir une somme de 10 000 euros ! Nous venons de trouver notre deuxième actionnaire, en allant au restaurant.

J’annonce alors ces deux nouvelles à Keyvan Nilforoushan , ancien associé-gérant dans un fonds d’investissement. Keyvan est un individu original et brillant qui est en train de devenir mon mentor. Il propose à son tour d’investir, une somme de 5000 euros : en une semaine, nous venons de trouver nos 3 premiers actionnaires !

Aujourd’hui présent au board de LiveMentor, Keyvan continue de nous faire gagner des années d’expérience à chaque discussion.


2013 / 2014 : Finir ses études, changer deux fois de nom et survivre !


On se lance. Rien ne se passe comme prévu et on est pas loin de la mort, plusieurs fois. Le produit ne fonctionne pas. C’est super dur de recruter les bonnes personnes. Le marché n’est pas exactement là où on l’attendait. Personne ne connait les cours particuliers par visioconférence.

On reçoit des conseils contradictoires “d’experts” avant de se rendre compte que personne ne peut nous aider : c’est à nous de bosser, seuls.

On est dans cette tension, cette “bagarre” que Ben Horowitz décrit bien mieux que moi. C’est un état d’esprit que tu détestes et adores et à la fois : “j’en peux plus, c’est trop dur” VS “je suis seul contre tous, je vais leur montrer”.

La tension s’est canalisée autour de 3 points pour LiveMentor :

  • gérer nos études
  • les changements de nom
  • des finances limitées

Le statut d’entrepreneur-étudiant

Pendant longtemps, nous nous sommes plaints de notre condition d’entrepreneur-étudiant. On aurait aimé avoir bosser quelques années pour pouvoir toucher le chômage au moment de se lancer. En vérité, il n’y a pas de statut parfait et être étudiant a quelques avantages :

  • On effectue une transition en douceur vers l’activité à temps plein d’entrepreneurs
  • On prend des risques parce que l’on n’a rien à perdre !
  • On reste dans une logique d’apprentissage : au lieu d’apprendre nos cours de comptabilité, on commence à apprendre des choses utiles pour LiveMentor
Si vous êtes étudiants, lancez-vous !

Changer deux fois de nom

C’est un fait assez rare, partagé par d’autres startups comme Lima (ex-Plug; ex-ForgetBox), Teads (ex-Wikio; ex-eBuzzing) et Pilipop (ex-BabblePlanet; ex-Teeniz). À l’origine, on s’appelait LearningShelter. Un nom trouvé sans une énorme conviction, après plusieurs heures de brainstorm et inspiré d’une chanson des Rolling Stones.

Vous pouvez écouter la chanson en lisant la suite de l’article

On s’est vite rendus compte de deux problèmes :

  1. Personne n’arrivait à retenir ce nom ! Certains de nos premiers élèves ne le connaissaient même pas, après avoir pris des cours pendant plusieurs semaines.
  2. Pour un anglo-saxon, LearningShelter fait écho au “Animal Shelter”, le refuge pour chiens et chat…

Rapidement, on décide de changer pour devenir HelloMentor, un nom qu’on adore.

Moins d’un mois après le changement, le jour d’Halloween, nous nous faisons attaquer par une autre entreprise sur notre nouveau nom.

Quand on referme la lettre de l’Institut national de la propriété industrielle, on se sent un peu seuls.

Je vous passe les mois de bataille judiciaire, la bêtise du droit français sur la propriété intellectuelle, les frais d’avocat, etc.. On aurait pu passer encore quelques années devant les tribunaux.

On a décidé de retourner bosser et de choisir un troisième nom qu’on adore maintenant : LiveMentor

Logo fantastique réalisé par Christine Tong

Des finances limitées

À côté des études et des problèmes juridiques, nous avons été confrontés à un troisième problème : pas d’argent !

Le premier fonds d’investissement français, c’est Pôle Emploi, mais impossible de toucher une allocation pour nous, étudiants. On avait juste des réductions pour le cinéma. Du coup, on a donné des cours particuliers sur notre site pour survivre, plusieurs centaines d’heures !

Conclusion : on a eu peur

Je parlais en introduction d’un voyage formidable.

Formidable, parce qu’addictif, de ces drogues qui illuminent vos jours mais vous empêchent de dormir la nuit. Incroyablement stressant aussi, terrifiant parfois. Cette histoire, ce n’est pas la fausse histoire de Facebook que nous sert Hollywood. On n’a jamais écrit d’équations magiques sur un tableau, encore moins loué de villa avec piscine (mais cela viendra !). Je vais être franc avec vous : c’est une route qui fait peur et qui ressemble plus à la Route des Yungas qu’à un roadtrip californien.

C’est la peur qui glace l’écrivain devant sa page blanche et qui paralyse Coppola sur le tournage de son chef d’œuvre.

On a eu peur de ne pas former la bonne équipe. Peur de ne jamais rembourser nos prêts étudiants. Peur de ne jamais pouvoir inviter une copine au restaurant (le sex appeal de l’entrepreneur, on ne l’a vu que dans les films !). Peur d’arrêter nos études. Peur d’énerver nos amis avec des phrases où LiveMentor est plus un signe de ponctuation qu’un sujet de conversation parmi tant d’autres, obsédés que nous sommes.


2015 : Une jolie vision


Aujourd’hui, LiveMentor a donc annoncé une levée de fonds de 900 000 euros auprès du fonds d’investissement ISAI et de Business Angels. Ce n’est qu’une étape; une nouvelle ligne de départ et non un drapeau d’arrivée !

Comment lever des fonds ?

Imaginez une cour de récréation et un ballon tout seul au milieu. Personne ne veut jouer avec ce ballon. Maintenant, imaginez un premier enfant qui vient jouer avec. Ça commence à devenir intéressant. Un deuxième enfant vient jouer avec lui. Puis un troisième. Et bientôt, tous les enfants veulent jouer avec le ballon.

Le ballon, c’est la startup. Les enfants, c’est les investisseurs. Personne n’investira sur un ballon tout seul dans la cour.

Pour lever des fonds, il faut donc beaucoup d’enfants et un ballon increvable même si il prend plein de coups. Il faut aussi du temps. J’ai rencontré pour la première fois Mounia Rkha, VC chez ISAI en octobre 2013. À l’époque, nous n’étions pas prêts pour lever des fonds, mais le contact n’a jamais été rompu. Mounia ne me demandait pas de business plan à l’époque. Il n’y a que la courbe de progression de l’équipe et du projet qui compte. 1 an et demi après cette première rencontre, nous avons bouclé en 3 mois cette levée de fonds de 900 000 euros.

Mentor + élève = ❤

Derrière chaque génie, il y a un mentor.

Et aucun domaine n’échappe à cette règle :

  • Aristote et Alexandre Le Grand
  • Flaubert et Maupassant
  • Maître Yoda et Luke Skywalker
  • Roger, mentor en programmation sur iPhone, et son élève Maxime, autrefois banquier, aujourd’hui développeur iOS
  • Pauline, mentor en Français, et ses dix élèves qui ont réussi leur bac de français.
  • Ou encore Stéphane , qui enseigne parfaitement l’Anglais, l’Italien, l’Espagnol et le Corse.

Notre mission : faire grandir cette liste.

Notre ambition : créer quelques millions de duos mentor-élève.

L’équipe LiveMentor aujourd’hui

Nous étions 3, nous sommes désormais 7 grâce aux brillants Olivier Desmoulin, Geoffrey Poncelet, Jessy Grossi et Cybil Bourrely. Nos bureaux sont situés au 89 rue du faubourg saint-antoine dans une charmante impasse. Avec une antenne à Lacanau-Océan !

Alors, ça vous tente ?

NB : Un IMMENSE merci à tous ceux qui nous ont aidé, et notamment

Cynthia Jacquelet, Graphic Designer
Christine Tong, Designer / Art Director
Sarah Gully, fondatrice de “Clémence et le Pire”
Vincent Garreau, développeur front-end
François-Xavier Fuhrmann, UX Designer
Charles Baldassara, réalisateur
Grégor Alécian, écrivain et monteur