One night in Moonlight

https://www.youtube.com/watch?v=5QX-rSLkQRQ

N’ayant que la contingence d’un air de violon venu caresser mes tympans comme explication au pianotage incertain de mes doigts, je cède à nouveau…

Il m’aura fallu des mois. Des mois pour me convaincre (illusoirement) que l’envie de parler de Moonlight justifie d’en faire une lecture publique. Trop ambitieux, trop risqué surtout ! Pourquoi mettre en mots ? C’est probablement ce que demande Roland Barthes lorsqu’il déclare que : « Le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire »1 De s’obliger à dire ? Ce n’est pas mon cas, et c’est en ce sens que je me laisse emporter. Bon et puis bien sûr, vous me direz, quel danger lorsque seuls quelques lecteurs pétris d’empathie — fussent-ils précieux à mes yeux — balaieront mes lignes de quelques attentions salutaires ? Peut-être celui de se décevoir. Écrire, c’est y voir ensuite des confessions mais surtout des contradictions. Votre Frankenstein pianoté puis publié vous contraint à la torture d’une relecture à froid, lorsque la tempête des affects n’est plus garante d’une pulsion nocturne tracée à coup de palabres. Dans les termes de Jean Genet, l’idée prend de la hauteur : « Créer n’est pas un jeu quelque peu frivole. Le créateur s’est engagé dans une aventure effrayante, qui est d’assumer soi-même, jusqu’au bout, les périls risqués par ses créatures. »2. Baste vos éventuelles tolérances et qu’importe mon enterrement anticipé. Peindre Moonlight en l’occurrence, c’est se hasarder à en ternir les couleurs, à en voiler les nuances. Savoir d’où je parle est peut-être le point de départ, une façon de se tremper sans se tromper. J’espère savoir où je suis, en saisir les implications. N’oubliez pas de me relativiser à la fin de ces mots, autant si ce n’est plus que je n’ai su le faire avant de les laisser danser sous vos yeux.

Moonlight, c’est l’histoire de Chiron. De sa vie dans un quartier picaresque d’un Miami démaquillé de ses cocotiers et de ses plages blanches à perte d’imaginations. Il est âgé de 6 ans, habite un petit corps fin et silencieux. Son quotidien est rythmé au gré des premières bagarres d’école — prémices de virilités en tout genre — et des hystéries chroniques d’une mère toxicomane. Chiron est sombre, il regarde le monde de ses yeux noirs. En fait, il regarde son monde. Borné à son petit lotissement, au chemin de l’école et aux terrains vagues. Ses refuges, c’est la maison du dealer local, Juan, dont il a croisé par hasard le chemin, au détour d’un squat où il se protégeait des pierres jetées par des enfants de son école. C’est aussi Kevin, son seul camarade de classe avec qui il parvient à partager complicités et sourires.

Quelques années passent, puis on le retrouve à l’adolescence. Grand, chétif, toujours habité par le Silence, Chiron encaisse autant qu’il s’efface. Les humiliations sont quotidiennes, les coups rythment sa colère viscérale. Car il s’agit bien de cela, d’une condamnation à l’inexistence, au silence. D’une assignation à l’errance. Seule la compagnie de son son ami de toujours, Kevin, lui offre quelques parenthèses de tranquillité. C’est d’ailleurs auprès de ce dernier, un soir d’été face à l’océan de tous les secrets, qu’il se « laissera toucher ».

C’est enfin l’histoire de Chiron l’« homme » de surface, celui qui se maquille de formes protéinées pour étouffer son mal, sa honte qu’il n’a d’autre choix que d’accepter et d’apprivoiser. On le retrouve dans une troisième partie de film pour découvrir une troisième partie de sa vie, celle de l’« adulte ». Le petit garçon et l’adolescent fragiles ne sont plus que souvenirs étouffés, laissant place à une carapace suante de virilité. La prison et l’obligation de survivre dans un monde où place ne lui est faite qu’en mensonge de « l’homme » écrasant, ont eu raison de sa liberté de disposer de son corps et de ses désirs.

Moonlight, c’est donc trois visages, trois corps, à trois âges. Trois chairs noyées dans l’océan Pacifique qui lèche le sable nacré de Miami. Un océan de toutes les métaphores, celui d’un enfant qui y apprend à nager. Celui d’un adolescent qui y essore ses larmes nocturnes et enfin, celui d’un homme qui ne s’y baigne plus pour tremper au large de ses souvenirs douloureux.

Au fond, je t’écris à toi Chiron. J’écris à tous les toi qui souffrent, se cachent, se couvrent de « normalités » autant qu’ils tapissent ce qui les fait « différents », « anormaux » au monde social des puissants plus ou moins éveillés, plus ou moins réveillés. Je vous écris sans vouloir vous parler pour reprendre partiellement ce qu’en fait Bourdieu 3. Où que vous soyez et du loin de mon inexpérience de la Colère. C’est à vous que je pense, à cette tranquillité qui vous est interdite. Tous violentés, tués. Physiquement parfois, socialement à n’en pas douter. Sans réparation disait Guy Hocquenghem : « C’est peut-être cela, être homosexuel encore aujourd’hui : savoir qu’on est lié à un génocide pour lequel nulle réparation n’est prévue. »4 Car on ne te rendra pas ton corps Chiron. Il n’est plus tien, l’a-t-il jamais été ? Survivre, c’était pour toi l’obligation aux souterrains : celui dans lequel tu enfouissais tes désirs et celui par lequel, tout comme Juan, tu as fui la misère. Les muscles et la drogue en somme. Le titre est à cet égard une image pleine de sens. Moonlight semble signifier deux choses dans la langue Barry Jenkins : le clair de lune qui sème ses particules sur l’océan dans les nuits de peine ; mais aussi le « travail au noir » auquel je faisais à l’instant référence. Et toujours ce silence de plomb dès lors que le rideau de ton théâtre masculiniste tombe. Si l’on file la métaphore Pacifique, on se dit qu’en fait, c’est la surface qui t’est interdite.

Moonlight n’est pas un film sur « l’homosexualité », c’est un chef-d’œuvre sur les minorisés, c’est à dire sur ceux qui sont faits minoritaires et discriminés. Ceux que l’on dépossède de leurs libertés et à qui l’on fait accepter ce sort. C’est un film qui désessentialise la filiation, qui interroge la condition des personnes racisées aux États-Unis et les genres performés. C’est enfin un pamphlet, qui brise avec brio (pléonasme mien) les imaginaires classiques de ce qui ne veut rien dire : « l’homosexuel », « le dealer », « la mère »… Barry Jenkins réalise là ce qui restera pour moi une claque cinématographique atemporelle (c’est moche mais le style altérerait la spontanéité de l’appréciation) interprétée par des acteurs bouleversants. Quelques pages égratignées de ratures plus tard, après des heures perlées sur la bande originale de Nicholas Britell, je me jette à l’Océan. Un petit verre d’eau dans lequel je peux encore me noyer.

1 Discours au Collège de France, Roland Barthes, 1977

2 Journal du Voleur, Jean Genet, 1949, p.219

3 « Dominées jusque dans la production de leur image du monde social et par conséquent de leur identité sociale, les classes dominées ne parlent pas, elles sont parlées. Les dominants, ont entre autres privilèges, celui de contrôler leur propre objectivation et la production de leur propre image : non seulement en ce qu’ils détiennent un pouvoir plus ou moins absolu sur ceux qui contribuent directement à ce travail d ‘objectivation (peintres, écrivains, journalistes, etc.) ; mais aussi en ce qu’ils ont les moyens de préfigurer leur propre objectivation par tout un travail de représentation, comme on disait autrefois, c’est-à-dire par une théâtralisation et une esthétisation de leur personne et de leur conduite qui visent à manifester leur condition sociale et surtout à en imposer la représentation. » Pierre Bourdieu, « Une classe objet. », Actes de la recherche en sciences sociales, p.4

4 Préface de Les Hommes au triangle rose, Guy Hocquenghem, 1981

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.