Que les diffuseurs se réveillent

Alexandre Michelin
Sep 2, 2015 · 4 min read

Notre système audiovisuel serait-il un astre mort — de ces constellations dont nous recevons toujours de la lumière mais qui ont cessé d’exister depuis des années ? Ce ne sont pas quelques belles hirondelles, comme celles que nous verrons encore cette année au Festival de la Fiction TV de La Rochelle, qui suffisent à annoncer le printemps de la création française. Alors que la fiction mondiale, américaine danoise, anglaise, israélienne, ou turque, vivent un âge d’or, alors que nous attendons tous la nouvelle saison de House of Cards ou de Games of Thrones, reconnaissons que notre audiovisuel demeure dans une incapacité structurelle à rebondir.

Ce ne sont pas les lignes Maginot que nous tentons de consolider par voie réglementaire qui seront suffisantes pour faire face à la nouvelle concurrence des plateformes internationales, pas plus que les évolutions que réclament nos chaînes de télévision pour plus d’intégration verticale de la production. C’est une relativement petite chaîne payante, AMC (Mad Men, Breaking Bad, etc.) qui a dynamisé la fiction originale aux Etats-Unis. C’est le visionnaire créatif et rigoureux gestionnaire Ingolf Gabold directeur de la télévision publique danoise qui est à l’origine de Borgen ou The Killing. Ce sont des entrepreneurs de génie, mais isolés, Read Hastings et Ted Sarandos, qui sont au centre de la révolution Netflix. Ces dirigeants ont fait résolument le pari du renouvellement de la fiction — quand nos vieux dirigeants de vieux médias hésitent encore….

Pour qu’une « Nouvelle Vague » de la fiction se lève, notre premier défi est celui de la créativité. Cessons de proclamer que notre fiction s’est profondément renouvelée, quand le policier le plus classique représente toujours plus des deux tiers de la fiction nationale diffusée sur nos antennes ! Notre audiovisuel demeure trop souvent une machine à javelliser les différences, à édulcorer la réalité, à fuir notre temps. Les sujets ne manquent pas. Mais ce sont les Américains qui ont fait Mad Men, alors que nous avons en France une histoire passionnante de la publicité. Nous avons aussi les créateurs, les écrivains qui apportent la matière première à la fiction. Il suffit de lire Vernon Subutex 1 et 2 de Virginie Despentes pour s’en persuader. Mais aucune chaîne de télévision n’en a acquis les droits… Pendant ce temps-là, c’est Netflix qui mène la danse créative avec Grace and Frankie sur le thème des amours de seniors avec une resplendissante Jane Fonda de 76 ans au casting…

Le deuxième défi est celui d’un investissement bien plus massif dans la création, avec l’objectif d’un volume de création originale dépassant de très loin les niveaux actuels. Pas parce que c’est dans les décrets. Mais bien parce que c’est le seul moyen d’affronter la concurrence. Parce que c’est un choix économiquement plus risqué, mais infiniment plus payant. Netflix produit, en 2015, 20 productions originales par an, soit 20 fois 12 épisodes de 52 ou de 26 minutes, soit plus que tout le paysage audiovisuel français rassemblé. Ces séries longues sont la clef de la reconquête du marché international et de la fidélisation des téléspectateurs du public. C’est un investissement lourd, risqué et coûteux, mais le seul payant à terme. Il est vrai que cela est plus difficile à faire que d’acheter des saisons entières et de les programmer en batterie soirs après soirs…

Le troisième défi est celui de l’économie de notre secteur. Nous avons aujourd’hui un problème de financement, d’accès au capital et aux talents au niveau mondial. Comme nous avons une difficulté à sortir de nos modèles traditionnels de distribution. Le financement du secteur ne reposera plus uniquement sur la publicité — ou la redevance -, mais sur la monétisation de l’accès à des contenus, via des plateformes, avec des abonnements ou des paiements à l’acte à l’échelle internationale. Amazon.com mais aussi Carrefour (Nolim.fr) distribuent du contenu en ligne ! Où est la grande plateforme de contenus français à vocation mondiale? Quelle est notre capacité à agréger des contenus autour des choix et préférences de l’utilisateur ? L’échec récent de la création d’une plateforme globale sous l’égide d’Orange vient hélas démontrer notre incapacité à la réaliser.

Mesdames, Messieurs les diffuseurs, qu’attendez-vous ? Vous ne pouvez plus vous retrancher derrière vos logiques surannées, derrière ce sentiment de « too big to fail » faussement protecteur. Comme le disait Tony Blair : « dans un monde qui change, malheur à celui qui reste immobile »…

Pourtant, tout n’est pas perdu. HBO, la BBC, Radio Canada CBC, Canal Plus, Arte ont bien compris que le service ne vaut qu’avec la création originale de qualité. Et il existe un savoir-faire indéniable de la production française. Il ne reste plus qu’à faire évoluer ceux qui sont les moteurs financiers et créatifs de ce système. Que les donneurs d’ordres prennent avec les artistes et les créateurs le risque économique et financier du renouvellement : c’est leur métier, c’est cela qui a fait jadis leur succès.

En 1914, la France était la première puissance mondiale des industries de la création grâce aux Gaumont et Pathé, aux Méliès et Lumière. A nous de déclencher l’étincelle qui ravivera notre création. Sinon nous risquons de fragiliser une industrie qui emploie 150 000 personnes en France, de n’être qu’un secteur de la décroissance. Et peut-être le plus grave, nous risquons de perdre notre capacité à créer l’imaginaire qui façonnera le monde de demain.

Intégralité de ma tribune parue dans le Cahier Eco du Monde daté du 2 Septembre 2015

Alexandre Michelin

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Cultural Curator. Connectionneur. Creative Entrepreneur Emmy Award 2006 linkedin.com/in/alexandremichelin

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