L’effondrement et la joie

Il est temps. Il est temps d’articuler, de dire, d’écrire.

Depuis que j’ai découvert l’étude de l’effondrement de notre civilisation, qu’on appelle la collapsologie, je me sens beaucoup mieux. Disons, mieux.

Avoir mis un mot sur ce sentiment diffus et persistant que tout va s’effondrer m’a procuré un soulagement immense.

LiekeLand

La lecture de Comment tout peut s’effondrer m’a donné de la force. Le visionnage des premiers épisodes de la web série documentaire NEXT m’a réconfortée. Pouvoir tracer un lien entre les faits, les articles, les données, et les ressentis, m’a soulagée.

Tout peut s’effondrer. Voila, c’est dit. Je ne suis donc pas folle, ou pas seule à être folle.

Et cela fait naître des sentiments, des émotions, des peurs, des craintes, des doutes. Cela fait d’abord s’effondrer.

Les faits sont durs, solides et implacables.

Bien sur, il y a des initiatives, des petits pas, des inspirations, des mouvements, des aménagements ; des personnes, des projets, des communautés à soutenir absolument, qui préparent le monde d’après.
Alors ne faudrait-il pas être résolument optimiste et vivre l’instant présent avec foi dans l’avenir et l’humain ?

Rien ne nous invite à l’optimisme aveugle. Et, plus encore, optimisme ou pessimisme : là n’est pas la bonne question.

L’optimisme acharné est un frein à l’action. Tout comme le pessimisme résigné, qui immobilise toute tentative contre des puissances jugées omnipotentes.

Entre ces deux vues, il est nécessaire de regarder le monde en face, avec lucidité et clairvoyance, pour faire jaillir d’autres imaginaires de ce monde d’après, sans céder à la panique et la paralysie.

Pour reprendre la métaphore de la voiture de Pablo Servigne et Raphaël Stevens : nous avançons donc à toute vitesse, le réservoir est quasiment vide, nous dévalons la piste, la voiture va de plus en plus vite et sort de la route.

Nous avons dépassé des frontières et franchi des seuils de façon dramatique et irréversible, et, non, on ne peut pas rectifier le tir. Il n’y a pas de solution, car ce n’est pas une crise de plus, crise qui sous-entendrait un retour futur à la normale.

On ne parle pas ici de la ritournelle du “c’était mieux avant”. Encore moins d’un “ce sera mieux après”. Certains parleront de sirènes de mauvaise augure, d’oiseaux de malheur, de prophétie autoréalisatrice.

On parle ici de faits, de publications scientifiques, mais aussi d’émotions et d’intuition.

L’effondrement est causé par la chute massive de la biodiversité, l’épuisement des ressources fossiles, et les conséquences en chaîne qui s’en suivent : climat et catastrophes climatiques, pollution, crises économiques, financières, tensions géopolitiques et sociales.

La collapsologie étudie ainsi les processus d’effondrement des sociétés humaines, de façon systémique, contre la pensée en silo, et permet de tisser des liens entre les domaines.

Croissance, chômage, réchauffement, anthropocène, pétrole, biodiversité, ressources, consommation, famines, guerres : même combat.

L’effondrement qui vient, l’effondrement qui pourra advenir entre 2020 et 2030, c’est un déclin brutal et global de notre civilisation thermo industrielle. Ses causes sont multiples, et personne ne les ignore. Mais les stratégies d’évitement de la psyché humaine sont immenses et vont du déni pur à la dissonance cognitive, en passant par la mauvaise foi ou la simple inaction.

Pourquoi ne fait-on rien ? Parce qu’on tourne la tête, parce que le discours médiatique diffuse des raccourcis qu’on ne parvient pas à saisir, dont on ne parvient pas à prendre la mesure, et que l’esprit humain est ainsi fait qu’il ne peut craindre que des choses qu’il connaît déjà.

Parler de 2 degrés de réchauffement, cela ne fait peur à personne, en tout cas à pas grand monde. Même 5 degrés, qui a peur de 5 degrés ? Qui comprend que 5 degrés, c’est la différence entre une période glaciaire et la période dans laquelle on vit ? Quel impact de la vue d’un ours polaire famélique sur la vie des gens ? Est-ce que cela produit un électrochoc ?

Parler d’effondrement, c’est douloureux parfois, cela suscite de la colère, parce que cela implique de renoncer à une certaine vision de l’avenir et du progrès.

Comme tant d’autres, je suis usée d’entendre et de lire ces avertissements murmurés, ces formules sans force, les “si nous continuons comme ca”, “à ce rythme là”, “il sera bientôt trop tard”, “nos enfants nous accuseront”.

Il ne sera pas bientôt trop tard : il est trop tard. Mais trop tard pour quoi exactement ? Trop tard pour que les choses continuent comme si de rien n’était. Trop tard pour que la planète puisse continuer de nous abriter paisiblement.

La planète montre ses limites, tandis que l’on avait toujours voulu la voir comme une source infinie de ressources, dans laquelle on pourrait éternellement puiser, tranquillement.

Nous avons dépassé tous les seuils, et ce qui se profile n’est a priori pas vraiment une décroissance douce et choisie, une sobriété plus ou moins heureuse, une transition sympathique pleine de pâquerettes.

Nous allons vers un effondrement massif de nos sociétés telles qu’on les connait aujourd’hui ; il faut faire face à cette réalité, pour s’y préparer, rapidement, psychologiquement, concrètement. Pas pour se barricader avec des conserves de sardines et des packs d’eau. Mais pour commencer à mettre en place d’autres mécanismes sociaux que ceux de la compétition acharnée et de la lutte de tous contre tous.

Parler d’effondrement, c’est faire face au réel.

Bien que ce mot fourre-tout désigne plutôt la mosaïque d’effondrement qui commence à advenir, il est urgent de s’y confronter.

Collapsologie & courbe de deuil — Matthieu Van Niel

Faire entrer le mot d’effondrement dans le réel, c’est convoquer un ensemble d’imaginaires chargé de violence et de barbarie, des scénarios hollywoodiens dystopiques sans fondements. Il nous faut dépasser les images fantasmées pour se mettre en action.

Il est urgent de lire Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

“En mettant des mots sur des intuitions partagées par beaucoup d’entre nous, ce livre redonne de l’intelligibilité aux phénomènes de “crises” que nous vivons, et surtout, redonne du sens à notre époque. Car aujourd’hui, l’utopie a changé de camp : est utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. L’effondrement est l’horizon de notre génération, c’est le début de son avenir. Qu’y aura-t-il après ? Tout cela reste à penser, à imaginer, et à vivre… “

Il est urgent de se documenter, de diffuser la prise de conscience, de regarder la web série NEXT de Clément Montfort, de lire ou regarder Yves Cochet, Gaël Giraud, Jean-Marc Jancovici (malgré sa délicate position sur le nucléaire), Vincent Mignerot, Dennis Meadows….

Puis, après la prise de conscience, faire face à soi : comment vivre avec l’effondrement ? Comment ne pas sombrer dans un puits d’angoisse infinie ? Comment ne pas considérer chaque chose de la vie comme vaine et futile ? Comment ne pas se rendre fou ?

Travailler la résilience, imaginer le monde d’après, tout en vivant avec force dans le présent.
Aller vers l’autre, commencer à vivre autrement, retrouver des réflexes d’entraide et de coopération. Se tourner vers le mouvement de la transition.
Retrouver des perspectives par la reconnexion à soi, aux autres, à la nature,
Etre à la hauteur de la bonté et de la beauté de l’humain et du monde, malgré tout.

Cultiver l’émerveillement, le lien, la vie, la joie.

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Quelques recommandations

A voir :

A lire :

  • Comment tout peut s’effondrer, Pablo Servigne et Raphaël Stevens
  • Les limites à la croissance (dans un monde fini), Dennis & Donella Meadows, Jorgen Rangers
  • L’âge des low tech ; vers une civilisation techniquement soutenable, Philippe Bihouix
  • Dormez tranquilles jusqu’en 2100 ; et autres malentendus sur le climat et l’énergie, Jean-Marc Jancovici
  • Ils changent le monde ; 1001 initiatives de transition écologique, Rob Hopkins
  • L’Entraide, l’autre loi de la jungle, Gauthier Chapelle & Pablo Servigne
  • Transition 2017, Vincent Mignerot
  • Ecopsychologie ; retrouver notre lien avec la Terre, Michel Maxime Egger