COMMENT SE NOURRIR DE MANIÈRE PLUS SAINE — OU COMMENT GANDHI AURAIT DÛ SE FAIRE DES PETITS DO-MAC EN SCRED

Alexis de La Tour du Pin
Nov 7 · 7 min read

La nutrition est un sujet sensible en France, car lié à notre patrimoine et notre tradition plus que tout autre. La nutrition est également sensible en cela qu’elle est liée au plaisir, parfois addictif, ou au contraire à un excès de contrôle, parfois maladif. C’est donc un terrain idéologique et psychologique très miné.

Dans le cadre de ma formation en transition environnementale avec le collectif EDENI, j’ai été amené à m’interroger sur la nutrition de manière holistique. La question fondamentale est ici de comprendre comment se nourrir de manière plus :

1. saine : ce qui est bon pour moi

2. écologique : ce qui est bon pour la planète

3. éthique : ce qui nous élève et nous construit de manière plus juste en tant qu’individu et civilisation

Ces 3 aspects de la nutrition sont interconnectés. Pourtant, après des années de débats, témoignages, et lectures, j’en arrive à la conclusion que l’impératif d’une nutrition plus saine est celui qui, avant les autres, est partagé par tou·te·s. Cela n’empêchera pas certaines personnes, comme ce fut mon cas, d’arrêter la viande pour des raisons éthiques, avant même de réfléchir à l’argument santé. Cela n’exclut pas non plus l’argument écologique, l’élevage intensif de bovins ayant des conséquences considérables sur l’émission de CO2 par exemple. Néanmoins “comment tendre à une nutrition plus saine” est un sujet déjà suffisamment complexe. Je vais partir de mon point de vue, nourri d’expériences et par un certain nombre de livres, témoignages, articles et études, mais forcément teinté d’une certaine subjectivité, pour tâcher de répondre à cette question.

Pour moi une nutrition saine fait 1. du bien au corps sur la durée, ce qui 2. est plus ou moins universalisable. 3. Elle fait également et surtout du bien à l’esprit — elle nous met en joie.


1. Comment écouter son corps dans la durée ?

Le concept de bien dans son corps dans la durée est essentiel. On a tou·te·s connu le plaisir de la junk food, du Happy Meal de chez McDonald’s. Mais on a également tou·te·s connu la sensation qui s’ensuit, bien décrite dans le documentaire Super Size Me (2004) : la sensation post-Mc Donald’s d’avoir rapidement à nouveau faim, de petite déprime et d’avoir l’estomac en vrac. Alors comment distinguer ce qui active un bien-être court-termiste, d’une santé long-termiste ?

S’il y a bien une règle universelle, c’est qu’il faut prendre le temps d’écouter son corps dans la durée. C’est fastidieux, parfois la pluralité des facteurs qui influencent notre santé digestive, et notre santé tout court, vient brouiller les pistes. Mais c’est un apprentissage nécessaire, eu égard justement à la particularité des corps et contextes de vie de chacun·e. Et ce n’est pas qu’une question d’intuition : la médecine peut nous aider. En lisant Le charme discret de l’intestin (2014) par exemple, on découvre que des sels jaunis traduisent des problèmes de foie. Ou que notre corps est fait pour aller à la selle de façon accroupie.

A 17 ans, on m’a découvert un taux de triglycérides 3x supérieur au seuil médicalement acceptable, me forçant à modifier mon alimentation (moins de féculents, moins de sucres), puis à 25 ans les hasards de la vie ont fait du best-seller Anticancer de David Servan-Schreiber (2007) mon livre de chevet : je me nourrissais de plus en plus de fruits rouges, d’ail, et favorisais le bio. J’avais l’impression d’être un exemple vivant de nutrition saine, et mon entourage m’étiquetait comme tel. Pourtant mes soirées étaient régulièrement rythmées par des ballonnements, des diarrhées, et des somnolences. A 30 ans, je me tournais vers la médecine orientale : une énergéticienne observant mon ventre me suggéra d’arrêter le blé. Au bout d’un mois sans blé / gluten, ma digestion se transforma. Jamais je ne m’étais senti si bien dans mon corps. Pourtant j’avais plus que toléré mon alimentation pendant 30 ans : j’avais aimé manger du gluten. Mais j’aimais encore plus ne pas en manger, tant je me sentais mieux. A la même période j’arrêtais la viande rouge. L’effet sur mes somnolences, et plus généralement la légèreté de ma digestion, fut très net. Aujourd’hui pourtant je remange, à dose raisonnable, du gluten, de préférence bio. Et quand je sens que mon corps se détraque de trop, je refais une cure. Mon exemple a pour vertu de montrer que s’écouter prend du temps, et beaucoup d’attention, et qu’on peut passer 30 ans à ignorer les signaux. Mais mieux vaut tard que jamais.


2. Une alimentation plus saine pour tous

Les mêmes aliments font-ils le même bien à tout le monde ? Le temps et les expériences passant, j’arrive aujourd’hui à la conclusion qu’un régime sain pour le corps d’un·e Occidental·e se compose :

  • de peu de viande rouge : facteur de digestion trop lourde, apport net mais finalement grossier en protéine. C’est Gandhi qui arrivait à cette conclusion alors qu’il étudiait en Angleterre et que sa mère lui avait demandé de suivre un régime hindou strict : notre estomac ressemble à celui d’un singe, d’un cheval, d’un chameau ou d’un éléphant, tous herbivores, mais pas à celui d’un tigre. Ca ne veut pas dire que nous ne pouvons pas manger de viande, pour le plaisir gustatif ou par tradition. Mais nous ne devons certainement pas en manger pour notre santé.
  • d’un maximum d’aliments bio et d’un minimum d’aliments transformés, pour limiter le risque d’ingestion de perturbateurs endocriniens, et pour lutter contre la dépendance au sucre
  • de plus d’aliments crus, afin d’optimiser les apports nutritionnels sans alourdir la digestion avec trop de fibres (le bio a également cet effet)
  • de plus d’oléagineux et de légumineuses pour les protéines
  • de plus de fruits et surtout de légumes
  • de plus de variété dans les féculents et surtout de moins de blé (gluten), qui avec les décennies est devenu un aliment de moins bonne qualité — les souches de blé en occident générant du gluten de plus en plus élastique et donc de moins en moins digeste
  • de moins de lactose animal (ou alors chèvre/brebis, ou mieux : lait végétal), car nous avons tendance à perdre l’enzyme permettant de le digérer à l’âge adulte
  • de moins d’ail, d’oignon : ils sont les premiers aliments anticancer, mais ils sont à consommer à dose médicinale, sous peine d’indigestion
  • de moins d’excitant (café, thé, sucre) : très générateurs de dépendance, ils ne procurent qu’une énergie superficielle
  • éventuellement de poisson (en évitant les espèces polluées aux métaux lourds ou nourris à la farine animale) ou d’oeufs pour maximiser l’apport en protéine

Alors il y aura toujours des exceptions. J’entends parler depuis longtemps, sans preuve, de groupes sanguins qui ont besoin de viande rouge. Du bienfait des jeûnes. Des respiriens qui ne se nourrissent plus d’aliments mais de l’énergie du prana (l’énergie dans la culture yogique). Pour ma part, il y a des matins où je n’ai pas faim. Des périodes où j’ai moins soif et bois moins d’un litre d’eau par jour — souvent compensé par l’eau des fruits. Je connais des gens qui ont besoin de peu manger pendant la journée pour être moins sous le coup de la digestion, alors que si je ne mange pas un peu toutes les 3 ou 4 heures, mon estomac se tord et se remplit d’air. C’est un apprentissage collectif et individuel que d’identifier ses biorythmes alimentaires, sans tomber dans des biais de facilité (si ça marche pour tout le monde ça marchera pour moi, si ça marche ce mois-ci ça marchera tout le temps, etc).


3. Une alimentation qui nourrit l’esprit

On en arrive à ce qui est pour moi l’élément le plus fondamental d’une nutrition saine : qu’elle soit sous-tendue par la joie, qu’elle nourrisse également l’esprit. Je ne parle pas d’un plaisir trop instantané, des influx de dopamines générés par l’odeur d’une boulangerie ou la vue d’un packaging “calin” de Yoplait. Car il y a une éducation au goût à travailler pour tou·te·s, pour ne pas être trop la proie des influx de l’hormone de la gratification instantanée. Par exemple, les sucres transformés sont addictifs et généralement moins sains que les fruits, ils procurent un plaisir instantané parfois plus vivace mais une moins bonne santé à terme. On doit pouvoir éduquer son palais à préférer les fruits, pour une une joie nutritionnelle plus profonde et pérenne, qui passe par le corps et aussi par l’esprit à travers les émotions.

Cependant, force est de constater que certain·e·s carnivores ou fans de snickers semblent fort heureux de leur alimentation, là où certains vegans font grise mine. Mon ancien directeur, peu avare de caricatures amusantes, avait décidé d’étiqueter les membres de son équipe en “team healthy” et “team gras”. Et, parfois, quand il dégustait son burger-frites en face de moi alors que je me nourrissais d’un quinoa — ratatouille, il était dans la joie là où j’étais moi dans la contrainte et la discipline. Et les bonnes ondes qui le traversaient faisait envie aux autres, là où ma discipline pouvait être repoussoir. Clairement, j’ai pu confondre nutrition et diététique, à vouloir trop penser le rôle de chaque aliment, et oublier l’énergie sous-tendue derrière ma façon de me nourrir. Autre exemple : mes années de célibat m’ont rendu plutôt hermétique à l’idée de découvrir de nouvelles saveurs en faisant mes courses, ou à faire de la cuisine, me poussant à maximiser l’efficacité de mon temps passé derrière les fourneaux, et à manger devant un écran. Cette recherche d’optimisation nutritionnelle a pu me faire oublier la notion de joie alimentaire.

Je tente depuis quelques temps de rééquilibrer mon alimentation, pour augmenter la jauge de joie et baisser la jauge de contrainte, quitte à sacrifier un peu ma digestion par exemple, justement pour un meilleur impact global sur ma santé. Ainsi, depuis peu, je prends plaisir à prendre une frite chez McDonald’s de temps en temps, même si surgelées et bourrées de sel, même si nutritionnellement pauvre, même si mettant mon estomac en vrac et même si perpétuant une accoutumance : ces frites occasionnelles font partie de mon bien-être alimentaire, pour ne pas basculer trop dans mes tendances diététiques, source de privation de plaisir quand poussées à l’excès. Et elles rassurent mon entourage. Je trouve également des moyens de satisfaire mon besoin d’efficience en cuisine, en cuisinant plus mais en “batch”, afin de ne pas déprimer devant l’aspect sisyphien de se faire à manger.


La nutrition est un subtil équilibre entre contrôle, plaisir instantané, et bien-être à terme. Et si McDonald’s ne fait généralement pas de bien à notre santé, manger très rarement un petit McDo, en conscience, avec toutes ses limites, peut finalement et paradoxalement participer de notre santé nutritionnelle.

Alexis de La Tour du Pin

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