Imaginer l’éternité

Alfonso Pinto
Nov 5 · 8 min read

Le futur à l’âge de l’Anthropocène inférieur[1]

La modernité triomphante (au sens de période historique mais aussi d’une modalité de se rapporte à l’espace et au temps) se caractérisait entre autres par une idée de futur radicalement ouvert à toute forme de possibilité : des prévisions utopiques les plus positives et émancipatrices, jusqu’aux cauchemars plus sombres d’un monde détruit par le progrès technologique et scientifique. Suivirent l’histoire du XXème siècle, les postmodernes et toutes les remises en discussion, parfois trop destructrices, des sciences et de la raison. Que reste-t-il aujourd’hui de ce futur irrémédiablement incertain ? De cette idée d’ouverture indéfinie ? Que reste-t-il de ce métal malléable que l’homme aurait dû et aurait pu forger à sa convenance ? Que reste-t-il de la profonde tension dialectique que Baudelaire décrivait comme la coexistence entre l’éternel et l’éphémère et entre le contingent et l’immutable ?

À l’époque de l’Anthropocène inférieure (on souligne que malgré tout, nous ne sommes pas à la fin, mais au tout début), la question est à mon sens cruciale, même si elle considérée trop souvent comme démodée (la modernité, la postmodernité, l’hypermodernité etc.). Si les sciences (dures, exactes ou pas) s’interrogent à propos de notre rapport à la nature, à propos de notre avenir non seulement en tant que société, communauté ou culture, mais aussi et surtout en tant qu’espèce biologique, à niveau plus général et collectif on assiste à la recrudescence de visions catastrophiques ou même apocalyptiques. La collapsologie avec ses prévisions plus ou moins fondées (pour la plupart « moins ») et pas du tout encourageantes, semble parfois être la seule manière de nous « projeter » en avant (mais pas trop… bien évidemment). Parmi les pratiques et les langages les plus répandus on assiste à une orgie de termes, de mots, de notions, de pseudo-concepts qui pour la plupart du temps demeurent indéfinis, non critiqués ni objectivés : soutenable, éthique-solidaire, green, transition… Le mainstream incarné par des ados qui, malgré des indéniables bonnes intentions, se retrouvent au service d’un greenwashing néolibéral, exalte à l’extrême les comportements individuels et circonstanciés, en omettant — ou en ne soulignant pas à suffisance-, l’importance structurelle que revêt dans la question environnementale notre mode d’occuper la surface de la terre. Pour le dire de manière plus simple, trop souvent on considère que le farmakon qui soignera notre planète malade se résout dans le fait d’allumer moins de lumière, de consommer moins de plastique ou de limiter nos déplacements en avion… Pratiques certainement vertueuses, mais qui se transforment souvent en pure illusion, en un farmakon qui agit beaucoup plus sur notre conscience que sur le destin de la planète. Très peu d’arguments traitent des choses comme Tchernobyl, Fukushima, les déchets toxiques, le pétrochimique, les déséquilibres non plus seulement socio-économiques, mais désormais tout autant écologiques. On assiste donc impuissant à un « esprit du temps » — à un Zeitgeist pour le dire avec l’allemand — partagé entre un négationnisme criminel et un marketing pseudo-écologique qui transforme les palliatifs en marchandise rentable. Au sein de cette panoplie pre-extinction toute forme de projet collectif, toute forme de vision prévoyant une restructuration radicale, rationnelle et programmée concernant notre rapport à la planète, reste souvent omise. Notre idée de futur se dissout dans les méandres de ce que certains historiens français ont nommé « présentisme », une variation de l’expérience temporelle postmoderne qui banalise notre passé historique et qui en même temps contracte toute forme d’avenir au sein d’un présent considéré comme éternel et immutable.

Il existe une exception. Ou bien il existe une structure matérielle, concrète, conçue par l’homme, laquelle, au-delà de sa fonction primaire, possède la capacité intrinsèque de nous pousser vers une relecture approfondie de notre rapport au futur. La chose étonnante — il vaut mieux le répéter — est que ce dont je parle n’est pas une idée, une pensée immatérielle, un imaginaire ou une fiction. Ce dont je parle est quelque chose que l’on peut toucher de propre main, que l’on peut visiter, voir, parcourir. Cette « chose » s’appelle Onkalo et se trouve en Finlande. Il s’agit d’un énorme réseau de tunnels qui percent le granit pour atteindre la profondeur de 500 mètres. Le but de cette structure est simple : c’est le premier site de stockage définitif pour les déchets nucléaires. Sa durée de vie est d’au moins 100.000 années (le temps minimum pour que le matériel radioactif devienne inerte). Pour comprendre la singularité de cette donnée il suffit de penser que le viaduc de Millau, l’une des grandes infrastructures françaises, est prévu pour durer 120 ans. Après il ne sera plus en mesure d’exercer ses fonctions en sécurité. Si l’on se tourne vers les plus importantes infrastructures de la planète, on se trouve face à des temporalités similaires à celles du viaduc. On ne s’approche même pas des 100.000 années d’Onkalo.

La genèse du projet est simple. Depuis quelques années une loi finlandaise interdit catégoriquement l’exportation de déchets radioactifs. Cela a obligé les autorités à chercher une solution « durable » à l’un des grands problèmes de l’énergie atomique. La première tâche des concepteurs a été d’ordre purement technique : matériaux de construction, stabilité du sol, autosuffisance du site qui ne doit nécessiter ni d’entretien ni d’aucune autre forme de présence humaine. Malgré la persistance de quelques doutes, les contraintes techniques ne sont pas source d’inquiétude. Le site accueillera les déchets jusqu’à l’année 2120. Ensuite il sera soudé et remis à l’éternité… du moins en théorie. En effet la véritable menace pour Onkalo ne peut pas être mesurée efficacement avec les seuls instruments technico-scientifiques.

Le vrai danger pour Onkalo c’est nous, les hommes. Ce que nous sommes et ce que nous pourrons être au cours des prochaines 100.000 années. C’est ici que se situe l’unicité d’Onkalo. La vraie inquiétude des concepteurs consiste à imaginer ce que nous pourrons faire d’Onkalo dans 1000, 2000, 5000 ou 50.000 années. Que sera-t-il de l’homme ? Que pourront faire nos descendants avec Onkalo ? Pour reprendre les mots des personnes impliquées dans le projet, il n’y a pas de collapsologies, ni de « prévisionnismes » exacts. Toutes les possibilités produites par notre imaginaire doivent être prises en considération. D’une certaine manière on pourrait dire qu’Onkalo possède l’extraordinaire capacité de traduire en une série d’actions concrètes toutes les différentes variations du futur que notre imagination est en mesure de produire. Onkalo de ce point de vue ne se limite pas à briser le granit pour y mettre nos pires déchets. Il brise aussi la frontière souvent infranchissable qui sépare la réalité de la fiction.

Que doit-on s’attendre alors ? Onkalo sera dans les mains d’une humanité avancée, émancipée, consciente du danger que des tonnes de matériel radioactif constituent ? Ou bien, faut-il se préparer au pire … ? Une humanité folle, lacérée, attirée par les potentialités destructrices de l’Uranium et de ses dérivés… Et si, tout simplement, nos descendants ne seraient plus au courant de ce que signifie un empoisonnement de radiations ? Quelle pourrait être leur réaction face à Onkalo ? Et s’il n’y aurait plus d’humanité ? Il est profondément étrange de poser ces questions en dehors d’un scénario de SF. Mais à Onkalo on doit recourir à tous les savoirs possibles, y compris ceux qui proviennent de la littérature et des arts.

Quelle sera donc la stratégie ? Que faudrait-il craindre ? Faut-il signaler le site d’Onkalo ? Rendre manifeste sa présence et son contenu aux générations à venir ? Mais comment ? En quelle langue ? Chiffres, formules mathématiques, chimiques, codes binaires ? Ou peut-être des symboles ? À la limite des dessins ? Oui. D’accord, mais que va-t-on dire ? Devons-nous utiliser la raison et donc expliquer ce que contient Onkalo ? Non pas du tout. Ou oui.Au fond ce que nous souhaitons est que les poisons d’Onkalo puissent rester enfermés le plus longtemps possible. Il faudrait alors mettre l’accent sur la crainte en créant une véritable mythologie négative. « Ici il y a la mort. N’entrez pas ». Là aussi la question n’est pas simple. Notre petite histoire humaine nous dit que la peur de l’inconnu ne nous a jamais retenu… « vous n’avez pas été faits pour vivres comme des bêtes, mais pour suivre la vertu et la connaissance » disait Ulysse à Dante. On le sait bien. La curiosité gagna avec Ulysse, avec Colombe, avec Shackleton et tous les autres. Et puis… qui nous dit que les choses vont devoir forcément changer. Et si on restait comme ça ? Avides, prêts à tout, en guerre, en crise, mais surtout conscients des trésors nucléaires contenus à Onkalo…

Dans ce cas il vaudrait mieux alors oublier Onkalo, cacher sa présence, éliminer les traces, dans l’attente que le temps fasse son chemin. Il faudrait peut-être consigner Onkalo aux profondeurs de la terre dans l’espoir que cette archéologie de l’Anthropocène inférieur ne suscite jamais la curiosité de quelqu’un ou de quelque chose à la recherche de son propre passé.

À Onkalo ces questions ne se posent pas pour un simple jeu de spéculation philosophique. À Onkalo les éventuelles réponses ont des conséquences tangibles et matérielles.

Une chose est toutefois inévitable. Il est fort probable que ce site constituera à un moment donné la seule trace de notre civilisation. Nous n’avions produit rien qui puisse durer autant. Notre époque sera connue comme « le temps des radiations » ou, qui sait, on nous nommera « les hommes qui jouaient avec les atomes ». Ou bien « l’âge des imbéciles ».

Cela dit, il faut bien rappeler qu’Onkalo ne résoudra pas nos problèmes, ni ceux liés au nucléaire, pour lequel les déchets ne sont qu’une simple partie de la question. Si l’on veut chercher pour Onkalo une signification, un sens, ou tout simplement une fonction indirecte, on pourrait affirmer que ce dernier peut nous permettre de reconsidérer l’idée d’un futur ouvert et axé sur l’idée de projet, c’est-à-dire, probablement, sur l’une des rares héritages de la modernité que vaut la peine de sauvegarder à tout prix. À Onkalo on ne prend pas en compte le destin de l’humanité, mais celui de la planète entière, avec ou sans nous. Pour la première fois les êtres humains sont en train de réaliser concrètement, de manière laïque et pondérée, quelque chose qui transcende radicalement nos temporalités historiques et biologiques. Pour faire cela ils sont en train d’utiliser le seul instrument intellectuel et cognitifs dont on dispose : le gigantesque imaginaire collectif produit par l’interaction constante entre réalité et fiction.

Comme on a dit, Onkalo accueillera les déchets radioactifs jusqu’à l’année 2120. Ensuite il sera soudé et rendu à toutes les incertitudes que l’on vient d’évoquer. Avant 2120 une décision devra en tout cas être prise : communiquer, oublier, mythifier, décrire… En un siècle se joue le destin d’Onkalo.

En un siècle, peut-être, se joue notre destin et celui de toute la planète.

[1] Ce texte, inspiré du documentaire Into Eternity de Michael Madsen (2010), est traduit du blog italien La Grande Estinzione disponible à la page https://lagrandestinzione.wordpress.com/2019/07/19/immaginare-leternita/

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