Liberté, égalité, maternité.

J’ai un vice. Enfin, j’en ai plusieurs, mais je pense que celui-là est le plus mauvais : je scrute les contenus qui défilent sur ma page Facebook, et dès que j’en vois un que j’estime être particulièrement polémique, je vais lire les commentaires.

Si je fais ça, c’est autant pour assouvir une sorte de curiosité malsaine, pour prendre le pouls autour d’un sujet donné. C’est comme ça que je suis tombée sur cette interview de Yvonne Knibiehler, réalisée par Renée Greusard, à propos de la maternité et de ces voix qui commencent à s’élever pour dire que ce n’est finalement pas si rose (comme celle de Emma, et de sa bd troublante d’honnêteté sur le congé maternité), mais aussi sur ces mères parfaites qui fleurissent sur Instagram.

Après avoir lu l’article (que je vous recommande), je me suis demandé comment se positionnaient les commentateurs face à un tel discours. Je n’ai pas été déçue, puisque je suis tombée sur ce commentaire :

Un troll de plus, me suis-je d’abord dit. Mais en même temps, l’existence même de trolls sur un sujet comme celui-là, au croisement du féminisme et de la parentalité n’est-il pas un signal ? Celui que les choses voudraient avancer, mais qu’il y a des grains de sable dans les rouages qui bloquent tout ?

Oui. Définitivement oui.

Je dirais même plus, ce n’est pas un grain de sable qui bloque : c’est carrément un rocher, un conglomérat d’ignorance, de privilèges niés et d’idées reçues dures comme de la pierre.

En l’occurrence, ce que j’ai compris du message de ce garçon, puis d’autres garçons qui lui ont emboîté le pas (que des hommes, étonnant, non ?), c’est que nous autres, féministes, nous étions coupables de vouloir remettre en question la nature même de la maternité.

La nature de la maternité : voilà une idée à laquelle je me retrouve confrontée, jour après jour depuis le début de ma grossesse. C’est l’idée du grand tout maternel, de la mère instinctive, animale et sacrificielle, de la femme dont le grand dessein est d’être la matrice. Un rôle un peu mystique, qui fascine autant qu’il effraie, et qui nous incombe à nous, femmes, parce que nous détenons un utérus, et le don de porter un bébé en nous. Un rôle qui fait partie de notre nature profonde, contre lequel il est tabou d’aller : se révolter contre ce statut, ce serait nier ce pour quoi on existe, c’est tout bonnement inconcevable. 
Et pourtant : l’instinct maternel n’existe pas.

Comme le dit très bien Françoise Héritier :

« Le terme instinct, au sens strict, suppose que l’on soit conduit, malgré soi, à un certain type de comportements qui seraient liés à notre espèce. Cela est valable pour les animaux, mais ne l’est pas pour l’espèce humaine. Parce que l’homme est doté d’une conscience, d’un libre-arbitre, de sentiments… Il s’agit donc de volontés, et non d’instincts. Des volontés qui peuvent d’ailleurs être absentes. »

Blasphème ! La mère serait donc une construction sociale et culturelle, et la nature n’aurait pas grand-chose à voir là-dedans. Ce n’est pas mieux ou moins bien. C’est juste une question de contexte. Mais aussi de choix. Pas dans tous les cas, ni pour tout le monde, malheureusement, j’en ai conscience. Comme aurait pu le dire Simone, on ne naît pas parent : on le devient.

Quand je regarde mon gros ventre, je ne me sens pas Mère le moins du monde. Je me sens surtout assaillie de questions, de doutes, de peur et de culpabilité. Je sens aussi le poids des choix que je vais avoir à faire, et des batailles que je vais devoir mener. Pour être le meilleur guide pour mon enfant à venir et pour être en même temps, sans avoir à choisir, la femme accomplie que j’aspire à être. Je pense aux relations que je vais construire avec ce petit être à venir, tout en pensant à mon avenir social et professionnel. Ce faisant, j’ai bien conscience d’être aux antipodes de ce qu’on attend de la Mère. Mais cette femme douce et épanouie, qui ne vit qu’au travers de ses enfants et qui en plus se complaît dans ce rôle existe-t-elle ? Non. « Mère » n’est qu’une facette, et pas toujours la plus importante de ce qui fait une femme. En tout cas, pas chez moi. Mais j’ai l’arrogance de penser que cela ne fera pas de moi une mauvaise mère. Bien au contraire.

Est-ce féministe que de penser ainsi ? J’en ai bien l’impression. L’un des points névralgiques du féminisme tel que je le conçois, c’est celui du choix pour toutes et chacune. Le choix de disposer de son corps et de décider ou non de devenir mère. Le choix dans ma conception de la parentalité. Le choix d’être multiple, et de décider du nombre de casquettes que j’ai envie de porter, sans limites de nombre ou d’importance (femme, professionnelle, amante, mère, amie…). Le choix d’être moi-même, de l’exprimer, et de guider mon enfant à venir dans l’expression de ce qu’il sera, parce que c’est ce que j’estime juste. Tout est contre nature ici, mais est-ce possible ou mal d’agir ainsi ? Non, puisque nous vivons dans une civilisation sociale hyper codifiée dans laquelle la nature n’a plus vraiment de place depuis des siècles, si ce n’est plus.

Alors, pour répondre au troll de Facebook, s’il me lit, je dirais simplement que questionner la maternité, la parentalité et la place qu’elle occupe non seulement dans nos vies mais dans notre société, ce n’est pas avoir peur de perdre quoi que ce soit. C’est se battre pour tout gagner.

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