L’ESPACE PUBLIC : DE L’EXPÉRIMENTATION À L’ÉMANCIPATION CITOYENNE


Budget participatifs, conseils citoyens, démarches de co-construction … Depuis plusieurs années, en France, les instances visant à inclure les citoyens dans la fabrique de la cité se développent. En parallèle, des initiatives citoyennes de réappropriation des espaces collectifs de façon ludique et créative. Des transformations, à la fois du cadre réglementaire et politique, et de la manière de faire et d’innover sont en cours.

ÎL(OT) DE MARS #préfiguration d’usage #démarche collaborative ©alt.Urbaine

De nouvelles méthodes apparaissent dans le paysage de l’urbanisme. Parmi elles, l’urbanisme transitoire, pratique rendue célèbre en France en autre par l’initiative des Grands voisins à Paris. En 2015, le site de l’ancien hôpital Saint-Vincent de Paul est investi par les associations Aurore, Plateau urbain et Yes We Camp. Ce lieu désaffecté reprend vie est devient pendant près de 3 ans un véritable laboratoire d’expérimentation urbaine et sociale. Ce village d’irréductibles utopistes a permis de loger plusieurs centaines de personnes en situation de vulnérabilité, d’associations, de start-up, d’artisans et d’artistes, tout en accueillant le grand public pour tester de nouveaux usages au cœur de Paris. Depuis décembre 2017, le village a fermé ses portes pour laisser place au projet urbain initial. Ce type d’occupation transitoire, permettant de faire vivre un espace en attendant sa réhabilitation et donne une nouvelle dynamique au quartier. Dans le cadre de l’expérimentation parisienne, le projet urbain initial a évolué sous l’influence des usages testés. Ainsi, alors qu’en 2016 la construction d’un hébergement d’urgence dans le 16ème arrondissement fait gronder certains riverains, le maintien du centre d’accueil d’urgence amorcé par les grands voisins dans le futur écoquartier a été acté sans opposition.

La multiplication de ce type d’initiatives a toutefois de quoi poser certaines questions. Dans un article publié en décembre 2017, le Monde s’interroge : “les usages qui se développent pendant la période transitoire servent-ils vraiment à irriguer l’aménagement futur ou sont-ils une aimable parenthèse de liberté, vite refermée pour laisser place à une urbanisation commerciale standardisée ?” Le coup de projecteur permis par de telles actions profite pleinement aux propriétaires fonciers qui d’une part évite les coups de gestion d’un site laissé à l’abandon, et d’autre part bénéficient d’une publicité positive (et gratuite) et de la redynamisation du quartier avant même de s’y implanter. “Entre optimisation foncière et projet participatif” il est encore difficile de réellement savoir ce qu’il en est.

Aménager progressivement, se donner le droit d’essayer

Outre atlantique, en parallèle de ces laboratoires urbains à ciel ouvert, une autre méthodologie d’aménagement se développe : le “tactical urbanism”. Cet urbanisme tactique, (trop) souvent associé à l’urbanisme transitoire, se différencie par la taille des espaces concernés d’une part, mais aussi par sa finalité. Il ne s’agit pas ici d’occuper temporairement une friche dans l’attente de travaux, mais bien de co-construire de façon collaborative et itérative des solutions d’aménagement pour résoudre des dysfonctionnement sur des espaces publics de proximité. Sur le principe de “Short term action, long term change”, l’urbanisme tactique utilise des aménagements légers, évolutifs et réversibles pour tester in-situ de nouveaux usages. Cette phase d’expérimentation, observée et évaluée, a pour objectif de dépasser les représentations individuelles qui généralement cristallisent la concertation.

PLACE ÉPHÉMÈRE GAMBETTA #activation d’espace #préfiguration d’usage #récolte de paroles ©alt.Urbaine

Les échanges se concentrent sur quelque chose de tangible, et se construisent autour des envies et des contraintes de l’ensemble des acteurs concernés, qui sont activement impliqués tout au long de la démarche. L’urbanisme tactique est une méthodologie d’aménagement utilisée dans les villes Nord-Américaines, notamment pour accompagner les projets de réduction de la place de la voiture en ville. Le programme “Pavement to park”, mis en place en 2010 à San Francisco, où les espaces dédiés à la voiture représentent près de 25% des espaces publics de la ville, en est un bon exemple. Inspiré du mouvement PARK(ing) DAY, le programme vise à tester le potentiel d’espaces sur la voirie, en les transformant rapidement et à moindre coût en espace public piétonnier convivial. Le programme “Pavement to Parks” replace le dialogue public et le rôle des espaces publics dans la vie et la vitalité de la ville. Les expériences commencent généralement par de courtes fermetures d’une semaine, pendant lesquelles les parties inutilisées de la rue sont aménagés avec des matériaux réversibles et peu coûteux. Les expériences réussies sont ensuite prolongées pendant un an ou plus. Grâce à la mobilisation des habitants et des acteurs locaux, certaines places sont maintenant en transition vers un statut permanent, et de nouveaux emplacements sont en discussion.

A l’heure où le débat autour de la place de la voiture en ville et de son stationnement sont un sujet sensible, il est intéressant de constater que dans une ville “tout voiture” comme San Francisco la reconquête de l’espace par le piéton semble en marche. Alors que l’on assiste à la dévitalisation des villes moyennes en France, se donner le droit à l’erreur et inclure chacune des parties prenantes dans le projet apparaissent comme des éléments essentiels pour rendre les quartiers plus dynamiques, plus agréables et en meilleure santé économique et publique.

Renforcer le vivre ensemble à travers la conception des espaces publics.

Derrière ces nouvelles pratiques de l’urbain, un même objectif : celui de recréer chez les citoyens le sentiment qu’il est possible d’agir dans son espace public. Il s’agit de redonner aux citoyens conscience du rôle qu’ils ont à jouer dans la conception, l’animation et la gestion de leur cadre de vie, et de leur donner envie de jouer ce rôle. “Dans la plupart des villes, le processus administratif et la complexité réglementaire ont de quoi décourager toute personne qui voudrait installer un mobilier pour ses voisins, que ce soit dans un parc ou même sur son propre terrain! L’idée d’agir sur son environnement et de créer un espace à son image est perçue comme étant hors de portée pour la plupart des gens.” Pourtant, cette approche de l’aménagement des espaces publics par et pour les citoyens trouve échos dans les villes anglo-saxonnes, c’est ce qu’on appelle le “Placemaking”. Difficilement traduisible en français, le placemaking est une approche qui va plus loin que la simple “fabrique d’un lieu”. Il s’agit de considérer les espaces publics comme l’ossature urbaine et sociale de nos villes, à travers laquelle se tisse et se maintient le vivre ensemble. Les événements qui ont marqué Paris en 2015 et 2016 en sont un bel exemple. Les places des grandes villes françaises sont devenues en quelques heures les lieux de rassemblement spontané, symbole d’unité nationale. A plus petite échelle, les espaces publics dans nos quartiers ont cette même vocation, celle de faire en sorte que malgré les différences d’usages et d’usagers, nous partageons un même environnement, nous appartenons à une même communauté. La valeur ajoutée de la démarche de placemaking tient dans l’état d’esprit à adopter. Il s’agit d’abord de regarder, écouter et poser des questions aux personnes qui vivent et travaillent dans un espace particulier pour découvrir leurs besoins et leurs désirs. Ces informations sont ensuite utilisées pour élaborer et porter une vision commune aussi bien en termes de conception, que de gestion et d’animation, en s’assurant que sa mise en œuvre favorisera l’appropriation et la vie du lieu par ses usagers. Enfin, en utilisant les principes de l’urbanisme tactique, la mise en œuvre commence par de petites interventions et améliorations rapides et peu coûteuses de manière à apporter concrètement des plus-values aux espaces publics. En plaçant les usages actuels et souhaités au cœur de la réflexion, les projets sont plus concrets et rythmés et sont ainsi à la portée des citoyens qui gagnent en pouvoir d’agir.

LE SQUARE L.MAISONNAT SE RÉINVENTE #évaluation collective #atelier de design collaboratif ©alt.Urbaine

Aujourd’hui ces pratiques, très inclusives, sont principalement utilisées dans les quartiers et villes d’Amérique et d’Europe du Nord. Mais la philosophie « placemaking » est maintenant inscrite dans le nouvel agenda urbain signé en Octobre 2016 lors d’Habitat III : “Nous nous engageons à favoriser l’aménagement d’espaces publics de qualité, sûrs, ouverts à tous, accessibles et verts, qui sont des moteurs du développement économique et social, afin d’exploiter durablement le potentiel dont ils disposent en ce qui concerne l’augmentation de la valeur socioéconomique, notamment la valeur des propriétés, et de faciliter le commerce et les investissements publics et privés ainsi que la création de moyens de subsistance pour tous.”

Un élément marquant pour le rôle des espaces publics dans l’amélioration du cadre de vie urbain qui est en phase de devenir une préoccupation majeure dans le développement durable de villes où il fait bon vivre, pour soi et avec les autres.