Blade Runner 2949 : Chronique

Blade Runner 2049, réalisé par Denis Villeneuve

Depuis quelques années déjà, la mode est aux suites de films et séries déjà bien datés. Ainsi, tant Indiana Jones que la Fête à la maison ont eu le droit à leurs suites, pas toujours très bien inspirées. Blade Runner 2049 vient rejoindre ce cortège succédant avec brio au mythique Blade Runner de 1982.

Commençons par un petite mise en garde : cette critique contiendra des éléments clés du scénario alors afin de ne rien divulgacher de l’oeuvre, je vous encourage à ne poursuivre que si vous avez déjà vu le film.

Blade Runner premier du nom est l’adaptation de la nouvelle Les androïdes rêvent ils de moutons électriques? de Phillip K. Dick, réalisée par Riddley Scott en 1982. Ce film raconte les aventures de Deckard, officier de police spécialisé dans la désactivation musclée des unités Replicant qui ne se conforment pas à leurs instructions, un Blade Runner. En effet, après plusieurs rébellions de Replicants, il a été décidé, outre leur durée de vie extrêmement limitée, de supprimer toute unité qui dévierait un tant soit peu de ses paramètres d’exécution. Il se voit attribuée la tâche d’arrêter quatre Replicants en cavale après avoir piraté un convoi et tué ses 23 occupants ; quatre Replicants mus par la quête de dépasser leur condition d’androïde et de se libérer de la fatalité en rencontrant leur créateur afin de voir supprimer leur date d’expiration. Sur le chemin de cette mission, Deckard rencontre une Replicant comme aucun autre, Rachel, une androïde qui ignore tout de sa nature, une androïde qui se pense humaine et que Tyrell a doté des souvenirs de sa propre nièce. Deckard, pris en étau entre les quêtes de sens et vie des uns et des autres, tombe amoureux de cette dernière et s’enfuit avec elle.

Blade Runner 2049 prend place 30 après ces événements : après la mort de Tyrell, sa société alors faillite est rachetée par le groupe Wallace qui a repris la production de Replicants en sus de ses autres activités. Ses nouveaux modèles de Replicant se veulent plus obéissants et plus sûrs, mais d’anciens modèles produits par Tyrell et dépourvus de date d’expiration sont encore en cavale et les Blade Runner les poursuivent toujours.

Ryan Gosling incarne l’un de ces Blade Runner, l’agent K, Ryan Gosling incarne un Replicant. C’est dire à quel point ces nouveaux modèles sont fidèles à leurs instructions. Celui ci nettoie le monde de ses congénères sans la moindre émotion. Le spectre du passé n’étant jamais loin, il est tout de même soumis à des tests réguliers pour vérifier que ses réactions sont toujours conformes à ses paramètres.

Au cours de l’une de ses missions, il trouve le cadavre d’une Replicant toute particulière, une Replicant qui a eu un enfant, une Replicant dont chacun devine bien vite qu’il s’agit de Rachel. La découverte change tout, absolument tout, c’est une découverte aussi importante que la capacité à redessiner l’intégralité de son ADN. Pensez-vous, les Replicants pourraient s’affranchir de l’homme pour assurer la continuité des leurs, ils ne seraient plus produits, mais nés. S’en suit la traque de ce Replicant, ce Replicant particulier, ce Replicant humain.

Pourquoi humain? Car finalement Blade Runner 2049 comme son ascendant est avant tout un conte sur la condition humaine et sur la quête de sens. Le premier film avait mis au centre de son univers le rapport au sacré et l’opposition entre l’homme et Dieu. C’était avant tout une fable philosophique qui traitait de religion et de la quête du divin qui est en chacun de nous. Les quatre Replicants traqués par Deckard représentant l’humain qui cherche à dépasser sa propre condition mortelle pour atteindre celle de son créateur, Dieu, Tyrell. Tout y amenait, jusqu’à son domicile et siège social de son entreprise, représenté tel une cathédrale au milieu d’un monde qui se perd. Si Tyrell était une représentation de Dieu, il était aussi une représentation du père de famille, particulièrement à l’égard de Rachel, dont la quête de sens tournait moins autour de sa condition mortelle que de sa propre identité. Ce second aspect moins en avant dans le premier film l’est beaucoup plus dans ce second.

En effet, Denis Villeneuve a choisi de reprendre les thématiques du premier film et de les inverser. Ce qui était essentiel dans le premier est devenu accessoire et ce qui était accessoire est devenu essentiel. Ainsi Wallace remplace Tyrell, aussi bien en tant que personnage qu’en tant que symbole : Wallace représente la figure divine, il donne et prend la vie, il crée et supervise tout (sa société semble notamment présente sur tous les pans de l’économie). A ce niveau, Blade Runner 2049 va beaucoup plus loin que son prédécesseur dans la symbolique, tant dans les dialogues que dans les images, les plans, les couleurs, les sons. Wallace est Dieu et sa société est l’Eglise. Chaque plan au sein de ses locaux se dote de cette même lumière dorée et chaude qui contraste avec celle du reste du film, les rayons de lumières qui viennent frapper l’eau au sein de son bureau ne sont pas sans rappeler la lumière qui traverse les vitraux d’une église et Wallace lui même entre ses longues tirades sur son rôle de créateur et sa cécité compensée par des mini drones lui donnant un côté omniscient ne laisse trahir aucune illusion sur son rôle dans l’oeuvre. Mais si la représentation est accentuée, le rôle réel de Wallace au sein de la progression scénaristique est en retrait et sa quête de l’enfant de Rachel et Deckard vise à comprendre le phénomène qui a amené à sa naissance pour doter ses créations de cette même capacité et ainsi accomplir son rôle divin.

La quête d’identité, qui était portée par Rachel dans le premier film, passe ici au premier plan à travers la quête de K. En effet, alors que lui est assignée la tâche de supprimer l’enfant Replicant afin d’éviter une révolution, celui ci va trouver une similarité toute perturbante entre le passé de ce dernier et ses propres souvenirs, ce qui l’amènera à l’évidente conclusion qu’il est ce Replicant miraculeux. Il part donc à la recherche de son père, l’ancien agent Deckard qui vit désormais en ermite dans une zone contaminée. Cette quête est contrariée lorsqu’il découvre que ses souvenirs lui ont bel et bien été implantés et que l’enfant en question n’est autre que celle qui les a créé, Anna Stelline, celle qui crée les souvenirs des Replicant pour Wallace, celle qui met une part d’elle dans chacun d’eux, une part de cette humanité.

Car c’est bien là que l’oeuvre brille ; c’est dans le sens qu’elle donne à la quête de ses personnages, celle de l’identité, celle de la recherche de soi, celle de toute vie. Denis Villeneuve fait de cette quête une quête commune, celle de tous les Replicants et donc celle de toute l’humanité, en faisant partager ces souvenirs premiers. Ainsi est posée une idée : celle que les uns et les autres ne sont pas porteurs d’un péché originel mais bien d’une grandeur particulière qui les précède.

L’autre grande force de l’oeuvre c’est de ne jamais trahir son prédécesseur et modèle et de rester toujours cohérent avec lui même. Aucune incohérence de scénario (sinon les enregistrements du casino, toujours présents malgré le blackout, mais c’est un détail), aucune erreur qui viendrait trahir le propos ou jeter le spectateur en dehors de l’oeuvre. Rachel est le seul Replicant a avoir enfanté, et elle est aussi le seul Replicant a avoir porté des souvenirs qui n’étaient pas les siens puisque Tyrell l’a doté des souvenirs de sa nièces, chose désormais interdite. En effet, les souvenirs implantés dans les Replicants doivent être des souvenirs purement artificiels et non des reproductions de souvenirs réels afin d’éviter toute crise identitaire.

Mais voilà, c’est cette crise identitaire qui a amené Rachel dans cette histoire d’amour comme c’est cette crise identitaire qui a amené K dans sa quête d’un modèle paternel. Ainsi Anna Stelline en dotant chaque Replicant de vrais souvenirs, a doté chacun d’une identité, elle ouvre la possibilité à chaque Replicant de dépasser sa condition, elle a planté les graines du changement. Car au fond c’est là la morale de cette oeuvre : cette quête identitaire est la quête de toute une vie et c’est la quête de toute vie. Denis Villeneuve a poursuivi la fable philosophique de son prédécesseur en fable psychologique. La romance entre K et Joy, probablement la partie la moins réussie du film, illustre cette transition entre le personnage de K, dépourvu d’identité propre, exécutant ses missions sans jamais les questionner et vivant une romance “préfabriquée”, et le personnage construit et indépendant qu’il devient, doté de ses idées, ses motivations et son identité.

Le film reste aussi fidèle à son prédécesseur dans tous ses aspects techniques ; l’imagerie et le son sont travaillés à l’extrême, chaque plan est magnifique et l’univers sonore, de la musique aux bruitages, répond au cadrage et à la couleur avec grâce. Ce que fait Blade Runner 2049 c’est créer sa propre identité en s’inspirant de son ascendant, tant au niveau de la musique, que du son ou des couleurs, tant au niveau de la représentation divine avec Wallace que des quêtes de ses personnages, tant au niveau des tests d’intégrité imposés à K, à l’ambiance volontairement agressive et oppressante, qu’aux scènes de contemplation ou au carton textuel qui ouvre le film.

Car c’est ça que fait Blade Runner 2049, il porte dans sa propre conception la quête d’identité de ses personnages : comment se construire sa propre identité en dépassant celle de ses prédécesseurs, de ses parents et de son créateur ?

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