LA VIE EN NOIR (French) (4)

Chapitre IV : Seuls au monde

Lunes était à présent seul. Plus aucun bruit, son père était parti. Il ne savait pas quoi faire. Il se dirigea vers les fenêtres. Impossible de les ouvrir, une clé était nécessaire. Il couru vers la porte, dans un élan de désespoir. Il frappa, frappa, frappa, de toutes ses forces, mais rien n’y faisait. Personne ne devait l’entendre. Et même si quelqu’un eut ouï le bruit, l’individu, sage, se serait tenu loin du onzième étage. Mais Lunes n’abandonnerait pas. Il ne baisserait pas les bras. Il ne pouvait pas se permettre de laisser son père livré à lui-même dans l’état dans lequel il était. Il ne se le pardonnerait pas. Pas une deuxième fois. Il avait déjà été lâche auparavant, il ne devait pas perdre son courage à nouveau. C’est ainsi qu’il entreprit de chercher, inlassablement, parmi l’immonde désordre qui jonchait le sol de la pièce, quoi que ce soit qui lui permettrait de sortir de cet endroit, et de partir à la recherche de son père.


Il était trop tard. Il avait fait aussi vite qu’il avait pu. Dès qu’il avait entendu le grondement de l’explosion, et qu’il avait compris où elle avait eu lieu, il s’était précipité, de toutes ses forces, le plus rapidement possible, jusqu’à la plage. Et maintenant il se tenait là, les bras ballants, le long du corps, inertes. Il n’avait même pas la force de pleurer. Son épuisement était tel qu’il n’arrivait pas à réellement sentir l’immense tristesse, le sentiment acide d’impuissance qui le submergeaient. Il resta immobile, silencieux, les yeux vides fixés sur l’aerovan en flammes. Au bout de quelques dizaines de minutes, durant lesquelles le seul son audible était celui des crépitements des flammes assassines, une main, qui enveloppa délicatement la sienne, le sortit de sa torpeur, accompagnée d’une voix douce et réconfortante, qui lui murmura de le suivre. Son regard se réanima, et balaya le sable écarlate. Une larme coula le long de sa joue. Il ferma les yeux, et se laissa entraîner, à l’aveuglette. Il avait confiance.

Plus rien ne peut mal tourner.

“Maman ? Où est Papa ? Il n’est toujours pas rentré ?”

Hélène s’efforçait de ne pas laisser son inquiétude paraître sur son visage. Elle répéta, lassée, et impuissante, à son fils de retourner se coucher. Celui-ci s’exécuta, docile, avant de s’arrêter au fond du couloir, devant la porte de sa chambre.

“Maman ? Tu peux me chanter une chanson ? Je n’arriverai pas à dormir sinon.”

Hélène retint la peur brûlante qui venait chatouiller le rebord de ses cils. Son fils, bien qu’il tentait de le cacher, était également tourmenté, il savait que quelque chose n’allait pas. Il avait maintenant sept ans, et cela faisait trois ans qu’il n’avait pas réclamé la moindre berceuse. Il dormais à présent même sans sa veilleuse. Elle s’approcha, et l’escorta jusque dans son lit. Une fois qu’il fut bien emmitouflé dans les couvertures, elle s’allongea à ses côtés, et entama sa chanson préférée, celle qu’elle lui avait toujours chanté.

Little boy, little boy, don’t cry
Tomorrow again the sun will shine
Everything’s gonna be just fine
And free the birds in the sky will fly

Elle répéta le couplet une troisième fois, mais Lunes s’était déjà endormi.


“Lunes ? Qu’est-ce qu’il y a ?”

Marie s’approcha, affolée. Le jeune homme convulsait, les yeux grands ouverts, vitreux, fixés vers un point lointain. Quand la jeune femme l’agrippa pour qu’il ne se blesse pas, il se mit violemment à vomir. Il commençait à s’étouffer quand Marie le retourna sur le côté. Il dégurgita ainsi pendant quelques minutes, durant lesquelles Marie resta silencieuse et le maintint fermement, sans éprouver le moindre dégoût. Elle observait, et se concentrait minutieusement. Elle attendait l’accalmie. Lorsque Lunes se tranquillisa, et revint progressivement à lui, elle l’aida à s’asseoir, et s’en alla chercher une serviette de bain, du savon, et des vêtements propres.

“Que s’est-il passé ?”

Interloqué, Lunes ne comprenait pas pourquoi il était recouvert de vomissures, et pourquoi sa tête était aussi douloureuse. Il sentait chaque battement de cœur résonner dans son crâne, et avait l’impression qu’à chaque contraction cardiaque, ses tempes se fissuraient un peu plus, et que ça tête exploserait d’un moment à l’autre. Il avait du mal à garder l’équilibre. Il tanguait régulièrement, dangereusement, à droite puis à gauche, et Marie le redressait, à chaque fois. Sa vision était trouble, et il ne parvenait pas à distinguer les formes qui s’étendaient devant ses yeux, étant donné qu’elles se tordaient et se fondaient les unes avec les autres, imprévisiblement, au rythme de son pouls. Il se sentait menacé, il n’avait plus aucun repère. Il commença à respirer de plus en plus rapidement, et Marie reconnut immédiatement les débuts d’une crise d’angoisse. Elle se jeta sur lui, et il se débattit quand elle l’enlaça. Mais, dès qu’il sentit son parfum, il s’arrêta net, passa une main timide dans ses cheveux et, une fois sûr que c’était elle, il plongea son visage dans le creux de son cou, puis se mit à pleurer, avant de se laisser tomber dans les bras de Morphée.


Marie était sûre d’avoir entendu un bruit sourd retentir, à deux ou trois reprises. Lorsqu’elle s’était approchée de la porte, pour en déterminer la provenance, sa mère lui avait lancé un regard inquiet et désapprobateur. Elle savait d’où ça venait. Elle en avait déjà entendu, souvent. Marie surmonta son appréhension et laissa libre cours à sa curiosité. On lui avait toujours dit de se tenir loin du dernier étage. Mais en fait, la raison pour laquelle elle n’y était jamais montée n’étaient pas les nombreuses et fréquentes mises en garde, mais sa peur panique du noir. Là-haut, aucun éclairage. Les ténèbres complètes. Elle entendit des pas pressés dévaler l’escalier de marbre. Elle attendit que le calme revint, d’avoir entendu la fermeture de l’ascenseur. Malgré les sueurs froides qui coulaient le long de son dos, elle se fit violence et appuya sur la poignée. Elle ignora la supplication éteinte de sa mère qui accompagnait sa main alors qu’elle ouvrait la porte, elle ne se retourna pas. Elle poussa le bois le plus silencieusement possible. Les éclairages du dixième étage n’étaient pas allumés. Elle commença à paniquer, et regarda partout autour d’elle, angoissée. Dans la pénombre nocturne, elle n’arrivait pas bien à distinguer les formes. Elle aimait le soleil, la lumière. Soudain, elle y vit plus clair. Le nuage qui obstruait les rayonnements lunaires s’éloignait. Elle se rassura, et entama la montée aux Enfers.


“Ma chérie ? Tu es là ?
— Oui, nous sommes ici, dans la cuisine !
— Qu’est-ce que c’est que ce bordel !? Qu’est-ce que ce connard fait là !?”

Une assiette s’écrasa sur le sol. Puis un cri. Des chaises fracassées sur la table, des verres s’éclatant gracieusement sur les murs, des pleurs hystériques et innocents. Du sang, beaucoup de sang. Et encore des larmes.

Lunes avait sept ans. Son père rentra tôt dans l’après-midi. C’était un mercredi, il faisait beau. Le soleil frappait fort, il n’y avait aucun nuage. Hélène venait de le récupérer à l’école. L’enfant s’appliquait sagement à ses devoirs quand l’Oncle était arrivé, une heure plus tôt. Il lui avait couru dans les bras, sans avoir la moindre idée du drame qui allait suivre, et de toutes les horreurs qui s’étaient déjà produites par la main de cet homme. L’Oncle avait joué avec l’innocent, ne lui cachant pas son regard de meurtrier malsain, que le gosse, de toute façon, ne serait pas parvenu à détecter. La mère avait fait de thé, obéissante, suivant les ordres froids de l’homme. Il lui avait aussi demandé des œufs, et elle s’était exécuté sur le champ. La mère, elle, était parfaitement consciente du danger qui pesait, muet comme la Mort, au-dessus du pavillon. Elle patientait, les tripes serrées, que son mari rentre, et qu’ils règlent ça entre eux, loin de la maison. Elle savait pertinemment qui était le monstre qui était assis à sa table, s’amusant à défier son fils au bras de fer. Mais elle ne pouvait rien faire, et elle ne devait pas s’en mêler, elle devait protéger Lunes. Alors elle se taisait, et jouait la femme au foyer polie et soumise. Elle savait aussi où son homme avait passé la nuit, et elle savait également que c’était la raison pour laquelle James se tenait en face d’elle. Txomin avait encore fait une connerie. Et elle le détestait pour ça. Parce que James était enfin remontés jusqu’à eux. Parce qu’il avait brisé sa promesse. Parce qu’il les avait mis face à la menace qui reniflait leur piste depuis trois longues années, de fuite, et de planque. Tout ça pour rien. Ce soir, c’était fini, elle le savait. Elle mourait d’envie de s’enfuir loin de là, avec son fils, et de tout recommencer. Mais elle n’en aurait jamais l’occasion.