LA VIE EN NOIR (French) (1)

Chapitre I : La première nuit de Lunes

Lunes était un jeune homme insouciant, qui obéissait à ce qu’on lui ordonnait. Il ne posait pas de questions. Il écoutait, recevait, sans jamais intervenir. Il ne donnait son avis que si on le lui demandait. Il était discret. Non pas qu’il ne voulait pas se faire remarquer, simplement qu’il n’en voyait pas l’utilité. Il se laissait porter par le courant sans lutter, sans chercher à pointer les défauts, inévitables et nécessaires, du monde dans lequel il vivait. Il pensait que cela ne sert à rien de protester, si l’on ne fait rien pour changer cela même qui nous révolte. Ainsi, avait-il peu d’estime pour son père, vieux débauché que l’on ne trouvait qu’au bar du coin, assis chaque heure de chaque jour sur le même tabouret bancale au cuir usé, la même chope de bière fissurée que d’habitude à la main, crachant sa haine et sa rage de la “perverted society” qu’il méprisait tant. Et pourtant, bien qu’il eu passé les quinze dernières années à se plaindre, à critiquer, à s’indigner du bas de son comptoir miteux couvert d’alcool séché, jamais il n’avait osé s’en prendre aux steadymen. Des rumeurs étaient parvenues aux oreilles de Lunes, selon lesquelles son père aurait fait partie, dans sa jeunesse, des fireflies, un groupe terroriste anti-système qui, à l’époque, en 2033, peu avant de se faire exterminer par les steadymen, alors appelés firemen, avait tenté le plus gros coup d’État jamais produit auparavant dans toute l’Histoire de la United Nation, connu sous le nom de Great Riot. Mais bien entendu, Lunes n’en avait jamais cru un mot. Son père, rondouillard et flasque, n’avait rien du jeune prodige dont il avait eu les échos. De plus, lorsque qu’un jour il lui en avait parlé, ce dernier s’était esclaffé et lui répondit qu’à ce moment-là, il ne vivait même pas à New York, la capitale en ce temps-là. Et si cela n’était pas encore suffisant, comment pourrait-il être encore en vie ? Et pourquoi n’avait-il pas encore été arrêté par la District Police ? Certes, son père avait eu deux trois ennuis avec les steadymen, mais ce n’avait été dû qu’à des délits, trop fréquents au goût de Lunes, d’ivresse et d’indécence. En même temps, Lunes ne pouvait reprocher à son père, cet homme ridiculement aigri par la vie, de pisser sur les aeromobiles de ces hommes qu’il aimait surnommer les “legal bastards”, quand elles atterrissaient, innocemment, devant son bar, et que c’était la seule façon qu’il avait trouvée de se rebeller.

“Hurry up, kid!

La voix de son géniteur inutile résonna, brisant la quiétude des ondes mélodieuses qui berçaient ses tympans. Il se redressa, las, et tapota la couverture de flanelle qui ornait son lit, jusqu’à ce que la trace de son corps en eut disparu. Il aimait effacer ses empreintes, sans vraiment en connaître la raison. Il sentait, depuis toujours, ce danger latent, cette vibration létale et mystérieuse (l’imaginait-il ?), qui, inéluctablement, gagnait du terrain chaque instant et s’approchait, sournoisement, sans qu’il put anticiper, ni le moment de son offensive, ni la direction d’où elle proviendrait.

Il marcha, aux côtés de son père, muet, et pensif. Quelque chose clochait. Son paternel affichait un sourire radieux, presque inquiétant. Lunes s’étonnait qu’il semble si joyeux, étant donné qu’il détestait tant la United Nation, et qu’il passait son temps à la remettre en cause, de manières plus ou moins pertinentes. Et pourtant, en ce jour de cinquantième anniversaire du pays mondial, il était celui qui avait entrepris d’assister à la cérémonie, obligeant même son fils à faire l’impasse sur ses révisions. Le jeune homme était intrigué, et se demandait ce qui animait un tel enthousiasme chez son père, éternel pessimiste et geignard, mais il préféra rester silencieux, et ne pas soulever la question. Probablement soupçonnait-il, et craignait-il la réponse qu’il lui réservait.


Le port était bondé de foule, et les quais débordaient, au point que Lunes se demandait si cela n’était pas dangereux, que les parents entraînent les enfants si près du bord. Les cris étaient incessants, de même que la bousculade. Il sentait un léger vertige, mais n’aurait su déterminer s’il provenait de son excitation croissante, ou de l’oppressante sensation qui grandissait alors que les rangs se resserraient, à mesure que les retardataires arrivaient, et fusionnaient avec la masse humaine déjà trop compacte.

Le maire entama son discours, s’empressa de couvrir le gouvernement d’éloges et laissa place, une fois qu’il eut fini son apologie, à l’hologramme présidentiel qui, après avoir cité la fameuse devise mondiale “United we stand, divided we fall.”, et avoir effectué le salut présidentiel trois fois, fit solennellement signe du chef et le lancement des festivités fut ordonné. Une célébrité chanta alors, gravement, les trois strophes de l’hymne mondial, accompagnée d’un chœur passionné, et des hurlements d’émoi exacerbé de l’ensemble des citoyens new-yorkais, et sans doute en était-il pareillement dans toutes les autres villes à travers le monde.

Alors que les dernières notes s’éteignaient, et que Lunes préparait ses lunettes afin de filmer le feu d’artifice qui s’annonçait somptueux, son père le tira violemment, et avant que le jeune homme n’ait eu le temps de se poser la moindre question, il se retrouva dans une course effrénée pendant laquelle il ne pouvait se concentrer que sur le chemin sinueux que son père frayait à travers les patriotes fascinés par le spectacle céleste.


Lunes se retrouva aux côtés de son père, adossé au mur décrépi d’un vieil entrepôt, à quelques dizaines de mètres seulement de la masse humaine, toujours fiévreuse et hurlante. Il était quelque peu déçu de ne pas pouvoir prendre part à la célébration. Et alors qu’il tournait vers son père, un regard questionneur prêt à lui demander des comptes, ce dernier posa une main sur son épaule et, de ses deux yeux vifs et scintillants d’excitation, lui indiqua où diriger ses pupilles. Lunes, interrogatif et curieux malgré lui, suivi la directive visuelle et, à son incommensurable horreur, subit le témoignage forcé d’une scène qu’il n’oublierait jamais, de par la violence et la monstruosité qui s’ensuivirent, mais aussi car ce qu’il observa, non sans une certaine contemplation malsaine de sa part, fut la Mort elle-même, et il se trouvait au premier rang de ceux qui survécurent.

Ce soir-là, son innocence s’embrasa comme une bougie violée par la flamme du savoir. La haine dont il fut témoin, ne fut cependant pas plus douloureuse que la simple connaissance elle-même, qu’il s’était pourtant tellement bien gardé de fréquenter. Au moment où le feu de la colère, celui de la vengeance rancunière, lécha puis dévora ses voisins, ses camarades de classe, l’ensemble de ses colocataires urbains, se délectant de leur agonie lente et atroce, il su que sa vie prenait un tournant, imprévu, et irréparable. Son esprit, guidé par un instinct de survie refoulé jusqu’alors, salua d’un adieu terrorisé, bien que soulagé, l’enfance si pure et si malheureusement dépourvue de clairvoyance, d’un adolescent qui fêterait ses seize ans trois jours plus tard.

What the heck was that?

Encore abasourdi par le bruit sourd des explosions et des coups de feu, le cœur au bord des lèvres par l’odeur nauséabonde des braises cadavériques encore chaudes, et une cascade acide d’incompréhension arrosant ses joues blanchies par l’immondice de ce que ses yeux avaient vu, Lunes avait-il à peine réussi à balbutier ces mots, que ses jambes fléchirent et ses paupières crièrent au repos.


Quand il se réveilla, après s’être frotté les yeux dans la vanité du désir que tout cela ne fut qu’un cauchemar éphémère et imaginaire, la puanteur dans laquelle baignait la métropole fit preuve de la réalité des heures passées. Il était coupable, et il ne se le pardonnerait jamais. Il avait fermé les yeux sur les agissements de son père, et il le savait. Il l’avait toujours su. Il avait été le confident privilégié de son paternel tout le temps de la planification du désastre qui serait plus tard connu sous le nom de Bloody Anniversary, mais il s’était toujours complu dans l’illusion que ce dernier était fou, et qu’il ne le berçait que d’aspirations séniles et futiles. Il avait toujours préféré se rassurer en se disant que les atrocités qui sortaient de la bouche vomissante de vapeurs d’alcool de son père n’étaient qu’une manifestation de la rancœur de ce dernier. Mais jamais il ne s’était autorisé à prendre le temps de considérer le pourquoi de tant de rage. Aujourd’hui toutefois, son âme avait pu témoigner de la vérité de ses propos.

“Pourquoi ?”

Son père soupira, puis lui dirigea un regard compréhensif et bienveillant.

“La vie était mieux en noir, dans l’obscurité de l’ignorance réconfortante, pas vrai ?”

Il s’approcha et l’enlaça.

“Je savais que tu ne serais pas capable de comprendre, ils t’ont lobotomisé avec leur propagande à la con, après tout, comme tout le reste de la Bright Youth. Mais aujourd’hui, il était temps que tu apprennes enfin.”

Il attrapa un paquet de cigarettes vieux et usé dans la poche gauche de son blouson. Il en sortit une calmement, l’amena à sa bouche et l’alluma avec un Zippo argenté sur lequel luisait un dragon chinois courroucé. Lunes s’apprêtait à lui rappeler que le tabac était interdit par la loi, mais il lui suffisait de balayer le décor des yeux pour se souvenir que de toute façon, plus personne ne pouvait empêcher son père de faire ce que bon lui semblait. Cette nuit-là, il pouvait contempler un nouveau monde, complètement inédit. Il lui paraissait que les règles s’étaient évaporées avec les gémissements des gisants. Et il se sentait, pour la première fois, étrangement libre. Tout était à présent permis.