Quelques réponses aux questions sur le numérique pour les partis politiques

Je n’ai surtout pas le temps, mais Yves, Clément et Martine, vous avez réussi à m’allumer avec vos huit questions. Je suis un optimiste crasse, alors je me laisse rarement gagner par le cynisme et je vais tenter des pistes de réponse pour au moins les cinq premières questions.

Les questions pour ceux qui ne les ont pas vues: http://www.yveswilliams.com/blogue/2018/09/18/huit-questions-sur-le-numerique-pour-les-partis-politiques/ ;

Mes pistes de réponses en quelques lignes.

A. Innovation

Que proposez-vous pour que les beaux discours en faveur de l’innovation ne s’évanouissent pas chaque fois que l’innovation se transforme en très profonds et très rapides bouleversements sociaux ou industriels?

Comme CFD, je suis étonné que l’État tombe des nues en voyant exploser Uber. Je suis parfaitement d’accord avec Pierre-Luc Lachance sur l’importance de la mise en commun d’incubateurs et avec Patrice-Guy sur le fait qu’il faut cesser de parler techno et s’intéresser à l’encadrement réglementaire.

Comment se fait-il qu’on parle encore d’Uber? Uber, c’était hier. Aujourd’hui, c’est d’intelligence artificielle, de Blockchain et d’objets connectés dont on devrait parler.

Innovation est encore trop synonyme de Recherche & développement. La R&D au Canada est un modèle brisé: on finance des technologies magnifiques, des brevets que personne n’arrive à commercialiser. de la propriété intellectuelle. J’ai croisé tellement de chercheurs brillants qui étaient des artisans et des amoureux de leur solution et incapables de se projeter dans le marché.

À quand un fonds de financement dédié à la recherche et l’expérimentation de nouveaux modèles d’affaires? À quand la possibilité de tester des modèles et d’être soutenu dans ces recherches?

Nicolas Colin a bien documenté pourquoi ce modèle est brisé dans le monde numérique. Les entrepreneurs ont comme qualité de jongler avec les maillons faibles des chaînes de valeur. Ils essaient de trouver des opportunités de services à offrir et de court-circuiter les acteurs traditionnels. Au démarrage, ils vont s’appuyer sur les plateformes déjà en place, Stripe pour les paiements, Azure pour l’hébergement. Quand leur solution commence à générer de la traction, c’est là que la R&D est utile: pour passer outre aux blocages, gagner en robustesse, stabilité.

L’État comme accélérateur de la recherche de modèles d’affaires, c’est possible. Qu’on pense au bac à sable réglementaire créé par l’AMF pour soutenir les FinTech dans l’industrie financière.

B — STRATÉGIE NUMÉRIQUE ET ADMINISTRATION PUBLIQUE

On entend beaucoup d’insatisfaction par rapport à la manière dont l’administration publique a intégré les technologies numériques jusqu’à présent. L’administration publique qui n’est pas particulièrement reconnue pour son agilité, sa transparence et son innovation. Est-ce justifié selon vous? Pourquoi? Quel geste faudra-t-il poser pour transformer le fonctionnement de l’État de manière à ce qu’il utilise plus efficace?

Réponse courte à une question complexe: il faut rapprocher l’État des innovateurs. Et les innovateurs sont actifs dans et autour de l’écosystème des startups, entre autres. J’aime l’exemple de la SOQUIJ qui a choisi de développer des startups internes pour s’attaquer au défi de la modernisation de la Justice pour laquelle Québec a investi 500 millions$.

Malheureusement, on s’en tient à des portes closes, aux équipes internes, alors qu’il y a tellement de talent ailleurs que dans les ministères. À quand des activités de type “Reverse pitch” de l’administration publique auprès des startups québécoises?

C — ACCÈS À L’INFORMATION

C’est pas mal unanime : la loi d’accès à l’information, et les processus qui lui sont associés sont de plus en plus désuets — et les plus récentes tentatives de mise à jour se sont soldées par un échec.

Dans ce contexte, ne serait-il pas plus simple de définir par une loi-cadre qui précise que tous les documents produits par l’État québécois doivent être publics et accessibles sans restriction dans un délai raisonnable, à moins de justifications explicites? Et sinon, pourquoi?

Ici, je rappelle que nos gouvernements ont abdiqué une partie majeure de leur souveraineté au profit de multinationales privées, les GAFA et c’est d’eux dont il faudrait parler. Comment en est-on arrivé à déléguer à Facebook le soin de protéger la démocratie?

Olivier Ertzscheid publiait une tribune récemment qui devrait guider nos réflexions.

En substance, il rappelle qu’aujourd’hui, les algorithmes reposent sur des jeux de données propriétaires et qu’ils sont donc totalement opaques. Que nous avons perdu le combat qui consistait à limiter l’impact de l’empreinte algorithmique sur nos vies privées et intimes. Et que le combat qu’il nous faut mener, c’est de limiter l’impact de l’empreinte algorithmique décisionnelle sur notre vie publique, sur nos infrastructures sociales communes et sur notre destin collectif.

Les données ouvertes en sont une composante importante, mais il faut aller beaucoup plus loin, jusqu’à ce que l’État légifère et exige l’ouverture pour tous et devienne le promoteur d’un index indépendant du Web, une autre idée folle, mais ô combien inspirante du M. Ertzscheid.

Je suis toujours étonné que l’État ne s’investisse pas plus dans le Blockchain, au-delà des tarifs d’électricité pour l’industrie du minage. Une base de données décentralisée, transparente, publique, permettant de garantir la confidentialité des utilisateurs, n’est-ce pas ce qu’on recherche au gouvernement? Même la revue Forbes y voit un potentiel pour la démocratie. C’est tout dire.

D — COMMERCE EN LIGNE

Le défi du commerce en ligne est complexe. Les difficultés actuelles ne tiennent pas seulement dans la timidité des commerçants locaux à faire le virage qui s’impose pour suivre leur clientèle. Le défi tient aussi à la concentration très forte dans le commerce en ligne dans les mains de quelques gros joueurs. Ex. 50 % du commerce en ligne américain passe présentement par la plateforme Amazon.

Doit-on encourager en priorité la transformation numérique des commerçants par programmes d’accompagnement, de transfert de connaissances (et de compétences) avec un plus grand soutien financier?

Il faut cesser de parler de transformation numérique et parler de commerce numérique. Récemment, j’ai eu à imaginer des stratégies de transformation numérique de commerçants. J’y ai croisé un commerçant qui avait déjà sa boutique en ligne, qui générait des ventes et dominait son marché, mais qui n’avait pas compris que son commerce numérique avait le potentiel de devenir le numéro 1 mondial dans son secteur d’activité. À condition de cesser de se percevoir comme un gestionnaire de magasins, mais comme un e-commerçant.

Cet entrepreneur traditionnel ne connaissait rien du monde des startups et les commissaires qui l’entouraient rien non plus. Il faut décloisonner ces deux mondes et cesser de réfléchir le commerce en ligne comme une optimisation des opérations par le biais du numérique. Encore une fois, ça nous ramène à la recherche d’un modèle d’affaires capable de scaler rapidement et de se déployer à l’international.

E — CULTURE

Croyez-vous que le numérique sera globalement positif ou négatif pour les créateurs québécois? Il s’agit plutôt d’une menace ou d’une opportunité pour notre culture nationale?

Dans ce contexte, comment les nouvelles formes de diffusion des produits culturels reconfigurent-elles notre identité culturelle? Doit-on revoir notre façon de penser et définir notre culture nationale?

Netflix a capté la relation avec le consommateur culturel, et la majeure partie de la valeur, et il transforme peu à peu les acteurs de l’industrie télévisuelle en sous-traitants. Notre industrie culturelle est en crise parce qu’elle a perdu ses capacités de générer des revenus. Que l’État se contente d’investir toujours plus à produire plus de contenus de meilleure qualité, c’est une forme de socialisation du risque. Netflix n’a plus qu’à attendre de voir ce qui fonctionne, ce qui lève, pour ensuite acheter cette production culturelle et en extraire toute la plus-value.

Netflix n’est pas notre ami. C’est l’entreprise de tête qui dicte de plus en plus les conditions aux sous-traitants de la chaîne de valeur que sont nos producteurs, créateurs.

Nous avons perdu la première bataille contre les GAFA et Netflix. La guerre n’est pas finie, mais il faut financer les expérimentations de nouveaux mécanismes de distribution. Malheureusement, hors du constat, j’ai peu de solutions concrètes à offrir…

D’autres ont des solutions qui nous permettraient de rêver un peu?