La Noyade

Il est une expression, celle de « retour aux sources », qui témoigne d’une position narrative toute particulière, celle d’une rupture profonde des sens.
On parle de chutes d’eau, de courant, de récifs et de vagues, tout du champ lexical de ce qui sombre.
Depuis ce qui se peut enfoui hors de toutes terres, il est tant de mondes et tant d’idées, tant de confrontation à l’idée même de monde.

Certains y voient une légende flibustière de trésors et d’aventures, tout au risque de se perdre et peut-être l’espace, son impossible conquête, en serait la plus juste analogie.
On s’y sait inerte, on désire cette inertie, cette soumission au mouvement premier, celui de la création.
Ca n’a rien d’un attrait à la position divine, à l’image de l’homme, c’est une démarche d’impuissance, par là de découverte.

Cette impuissance se veut lettrée si ce n’est verbeuse, engoncée de phrases si tôt ineptes ; de tant de vraies choses.

Il se dit de ceux qui soudain deviennent aveugles qu’ils n’ont jamais tant vu, au-delà de la perception, et pourtant limité à elle-seule.

Il me semble que l’on devient adulte en réalisant que la fin du monde ne durerait pas un jour.

Il n’y aurait pas de société de l’ultime fougue, hors du communautarisme, chacun pour soi à monde ouvert.

Il n’y aurait ni décompte, ni liberté enfin acquise du fait même de l’échéance.

L’anarchie ne se limite pas à une guerre tacite et bonne enfant dans sa tourmente.
Le dernier ne jouerait pas mieux qu’un autre.

Aussi, au premier jour du reste de sa vie, il décida mourir.

Tant de fois il avait choisi la mort, se tuant au point du crime, de suite incarcéré au centre de bonnes âmes et autres mets de joie – un supplice dont il se soulageait d’être bourreau plutôt que s’en risquer martyr.
Cet élan d’y survivre, d’être seul à partir, l’avait porté jusqu’aux sommets de son intellect, au plus piètre de la pensée, un voyage dont il ne s’était pas senti plus valeureux qu’envoûté.

Il ne lui manquait qu’à risquer cette vie dûment gardée, au mépris de tout et tous, pour eux-seuls peut-être.

L’horizon n’était que large, et la barque fuit déjà.




Les métropoles ont ce charme d’être sombre de tout sauf de lumière.

Sombre de gens, de pollution, d’entre quatre murs et leurs inconnus.
Ici, on se présente par la passion – celle de mener à bien chaque idée, chaque précision sur soi et ce que l’on pense du monde.

L’ailleurs est tout de culture, et on a toujours droit à la sienne.

Le mensonge n’est qu’un bargain, on s’en sert pour obtenir ce que l’on veut plus que trouver ce que l’on cherche.
Il n’est de plus grande paresse que de se savoir loin.

On sait ce que l’on a à donner, rien de ce qu’on pourrait recevoir.
On attend, souvent l’audace, plus souvent encore d’être détrompé de tout – surtout de soi.

Etais-je prêt à partir ?

Etais-je prêt à n’avoir à avouer que mes rêveries les plus intimes, plans sur des comètes auxquelles je n’aurais eu idée de croire, des jeux d’enfant, beaucoup de mime.

« ce n’est pas un jeu »

A prendre le large, je ne pensais qu’oublier la rive.
Mais on cherche toujours une terre, la survie est de terre ferme.

Les contes ne sont vrais qu’en ce qu’ils prouvent, qu’ai-je donc à prouver ?

J’y croyais probablement plus que n’importe qui, serait-ce une mère aimante, à mon destin.

Mon projet était d’être celui qui, le romantique, le déchu – mais de quoi ?

L’imaginaire du voyageur est une direction, qu’importe le risque, une tentative de parvenir au fantasme et d’en être sans cesse surpris.

Me rêvais-je aventurier, ou n’était-ce que l’aventure ?

Me voici au milieu de rien, et tout ce que je puis faire – même de moi –, c’est chercher cette terre quittée à prix d’or.

Serais-je menteur jusqu’au premier trésor ?
Ma langue se délite face au passant, yeux dans les yeux à n’y rien comprendre.

La mer n’a rien de bariolé, quoi qu’en disent ceux qui reviennent.
Elle n’en est pas plus noire, elle bouge : c’est tout.

A vitesses variées, dans un sens ou bien l’autre, que l’on ne soit qu’humain, damnés à nos heures, au temps et sa limite, notre mot-clef : l’obsolète, l’une prochaine fois… Que l’on soit bien plus, à connaître la ruine, l’effondrement de tant de falaise et de glaise et de glace.

Comment ne pas s’appauvrir de tant d’espace, d’histoires qu’aucun n’aurait su lire, alors voir !

Il est de gratte-ciels bleu, presque transparents, de fade crème qui vaudrait des millions pour peu qu’elle appartienne; que de non-sens.

La nuit est plane, mauve, et haute.
Parfois bleue ; les anciens parlaient d’astres blancs et immobiles, et ici, si loin, je ne sais toujours pas où est la lune.

La mer est tout sauf bleue, et quand soudain elle s’éteint, sous la hargne des grand voiles, je vous le dis : l’eau n’est que froide.

Je l’aime.

Mais l’autre, ça ne peut être que lui.
Il adoube, invisible, hantant la moindre errance, de tant de bruit, de sourd, comme l’imbécile en serait aveugle.
Puis, le voilà !
Son infinie mansuétude, plus désuète que la formule-même, son attrape-rêve…
Je suis jaloux, jaloux des vagues, jaloux de n’y avoir eu droit qu’en étant de ceux-là,

"pars vite et reviens tard"

 le droit d’un équipage qui ne me revient pas et dont je n’ai jamais su profiter.

J’aurais sûrement voulu n’être que fruit du labeur, du travail d’une vie, l’intelligentsia du tout ou rien et leurs conséquences : un nanar cultivé et apte !
Apte à entretenir tout de sa folie, m’en faire compagne... plutôt que mener piètre campagne en d’aussi piètres mots.
Je ne suis pas pirate, et Il n’a jamais eu besoin de l’être.
Manquait-il gloire à mon talent, m’aurait-il fallu naître Monstre, héritage du désamour, reconnu de tous et fils de personne ?
J’ai si mal de vous, pour vous, mon Sieur.

J’ai si mal de savoir que vos grandeurs d’âme ne profiteront qu’aux prochains, sûrement pas les vôtres.
J’ai si mal de ne pouvoir que vous traiter d’héro, comme on le ferait d’un parvenus.
Tu n’as rien d’un héro, tu n’existes même pas – et pourtant ! Qui es-tu ?
Des cales, aux ponts, et tout du reste : tu ne seras qu’anonyme.
Triste, triste sir à particule et en une lettre.

Les discours s’enchaînent, avec la fougue du désaccord.


On exprime son avis, la passion de l’avoir conçu, comme on présenterait l’infant au premier venu.
Que de paraphrase, puis de figure, de caractères ineptes.

C’était donc vrai, qu’ils disent !

Le débat m’ennuie, pourtant celui-ci reste en poupe, et je pourrais l’en envier.


J’enviais aussi ceux qui, d’une adolescence féroce, osaient trouver compromis entre songes et latitudes.
L’orage muet semblait fumée sur air blanc, et ma toux empirait.
Je tentais de respirer la vapeur pimentée d’un plat qui me donna un rustre vertige : j’en aurais eu le mal de mer si je n’avais pas décidé d’être matelot avant de comprendre que je n’étais qu’un homme.

Des escales cotonneuses de goudron et d’opium au soleil noir des dîners mondains, on m’a toujours reconnu.
Il ne s’agit ni de fraternité fortuite, ni de "grands esprits qui se rencontrent", comment s’amusent à le glisser d’un miel aigre nombre professeurs et érudits de muflerie.
Parait-il que je me tiens comme les miens, parait-il aussi que ça ne plait pas beaucoup.
Le fait est que je ne viens de nulle part si ce n’est d’où je suis, et que ma généalogie se limite à ce que je daignerai ou non mettre au monde.

Alors, je raconte, entre odeurs, hauteurs et souvenirs écran…

La montagne, car il n’y en a qu’une, ses massifs, qui ne sont que d’arbres, traversés de créatures fantasques au bois sinueux, aux talons de métal.
Je raconte le poix, la brûlure du tabac qui s’ouvre sur la langue, le coup de poing sur l’épaule, et puis : "crache !"
Je raconte les escaliers de pierre blanche et lisse, le poison des baies hirsutes, je me tais, comme pour laisser appensenteur au récit, quand je sais, 
Qu’il ne s’agissait que de roche polie par la pluie, et d’un gosse un peu tout seul qui sentait la forêt lui répondre quand le vent, simplement, se mettait à tourner.
Les filles m’écoutent et semblent envier un désir que je ne me sens pas habiter, un habit de grands mots et d’anecdotes, comme si on ne pouvait pas s’ennuyer à bord, comme si la vie était aussi vaste que le monde.
Et les hommes rient, quelques un, même, entendent - que je ne suis né et ne mourrai ni chez moi, ni chez qui que ce soit d’autre.

Ce soir, j'ai péché.

A bras le corps, embrassé de tout parts, sans rien en dire et pour n’en rien penser.

J'avais emprunté la marinière d'un militaire d'avant guerre, nette et distendue, juste assez pour témoigner du voyage, assez peu pour en taire les vices.

Il ne me regardait pas, mais je le savais voir que j'en voulais un autre.

N’étant pas goujat pour un sous - et dieu sait qu’il en valait trois - , j’ai préféré le médiocre et l’étrange de la chair, d’une viande souple à point nommé.
Je ne croisais ni corps en apnée, ni renacle d’abandon - je donnais de mon temps, et il le faisait sien.

Une pipe et quelques verres plus tard, ses mains pegueuses sur mon front :

- Coeur de chien, pour corps à vendre.
 
 J’ai ri - comme on rit d’avoir été bête; et j’ai fui, sans que jamais il ne se souvienne, ni de moi, ni du visage dont je n’aurais sû dire si j’y voyais torsion de dépit ou pitié m’attendant sur le seuil.

Une femme enlaidie de trop peu de regards, et je me sens faible de n’avoir su - au moins ! - me repaître de celui qui jamais ne saurait vouloir d’elle, et qui, certainement, n’aurait à léguer que la figure obscure de ceux auxquels on ne servirait jamais à soûper.


Nous avions décidé d'une cabine commune où se retrouvaient gros rats de villes lointaines, et chats engagés au faciès.

Le plus jeune s’attachait vite aux formes de vies répugnantes de nos câles, les nourissant et protégeant du plus actif des chasseurs sus-cités, s’attirant nombre attaques nocturnes et courroucées : il en avait gagné le surnom de "Traqué".

Comparé au Gigolo que j’étais sur plus de trois continents, il était plutôt en veine et ne manquait pas de le faire savoir.

Cette cabine de bas-fonds m'était repère à de longues siestes éveillées durant lesquelles je pesais manquements et découvertes, alcools à la fermentation douteuse et fausses tendresses.

Le froid y était prenant comme le serait un bon livre et c’est cette remarque, formulée malgré moi à voix haute, qui me rendit professeur officieux de tout l’équipage quant aux alphabets que nous croisions à terre.

Je n’en connaissais pas le quart et tous m’écoutaient l’oeil vif ou distrait, on m’avoua un jour qu’il ne s’agissait que de ma voix grave et lente, ce qui me plu beaucoup : j’y trouvais là le rythme des mornes mers faisant notre quotidien bien plus que tempêtes et autres épopées de vieux marins qu’on écoutait ressassées, de bars en cantines.


Je peine à rabord.
La nuit était gaie, sans vie, si bien que j’en finis assis, bière de marque obscure entre les cuisses, à contempler que dalle.
Lever l’ancre, pour nous tous, ça ne revient qu’à une chose : demain, et d’ici là, il y a la rue.

On avait coque où dormir, c’en rendait l’attente presque pire.
Insipide, même les quelques rateaux que je m’étais pris sur la route avaient plus de goût que ces culs secs.

Je n’ai jamais été de ceux qui écoutent la musique.
Certes il m’arrive de chanter, il faut bien, mais ça se pose là, et je m’ennuie; toujours.

Un vieux s'exclame d'une langue connue que les femmes, ah ! C'est tant plus beau que nous.
J'm'en fous, je dis, et il se retourne, il sourit, il comprendrait presque.

Après tout, des femmes, il n'en convainc pas plus que moi.

On engage rien pour autant, et j'oublie vite ceux qui restent, ou ceux qui parlent.

Mes pages arrachées, noircies de quasi-mots qui auraient du sens si j'y donnaient du temps, mes fringues un peu trop nettes, plissées sous le genoux - même pas cagneux.
Paye ton charme de matelot, mais ça ne fait pas partie de mes principes de retourner aux étreintes d'hier.

Il y eu la fièvre, et cette fois sa torpeur.
J’entendais, comme hantant d’autres cales que la nôtre et d’autres fonds que l’océan, les machines respirer d’un halètement long, distendu, réverbéré sur des parois qui, je le devinais, n’étaient qu’os de mon crâne.
Le monde hullulait avec bien plus de noirceur que le vent glissé par de fins abitacles, ou l’eau longue des chaudières invisibles de bordels côtiers.

Je me sentais embarqué d'une musique sans mélodie aucune, et ça m'évoquait l'homme qui, de nuit, veille sa boutique comme celui qui semble y danser dans le silence.

Une sirène singea jusqu’à ce que mon visage ruisselant de larmes et de sueurs et d’insipide se martèle, d’abord de doigts prudents qui semblaient coups, puis de toutes les lumières, puis de l’air, et de la fumée d’une cigarette trop humide pour s’allumer.
Les braises brûlaient jusqu’à mon aine, et je priais - milles merci - le bois, tant ma chair se tordait, tant mes yeux s’aveuglaient et lui, lui qui n’était que dur et tiède.

- Est-il vrai que l'on perd tout une fois adulte ?
 
Je regardais Traqué, qui me le rendait, depuis quand ?

- Pas si tu l’oses.
 
Je sentais sa question poursuivre et lui tendis mon mégot, craignant en recoin que ma fuite si peu discrète ait pu lui donner réponse.


Le lendemain, qui n'était qu'un nouveau à-demain du départ, nous partâmes sans joie aucune à bord d'un train de victuailles champêtres tels que blés et oseilles, enfin c'est ce que j'en supposais, n'ayant de l'herbe qu'une expérience aussi intime que limitée, celle de mes siestes d'hiver, lorsqu'aucun n'osait sortir le ventre et qu'il me fallait prétendre ne pas sentir le froid tétaniser sous-ceinture.

Le paysage fade semblait émouvoir le plus vieux, Fantôche, et bien sûr Traqué.
Fantôche parce qu'il était fantomatique et puis aussi très moche, mot-valise aussi mauvais que son l'alcool de double-fond, distillé au bercail, rien que de bienvenue.

Je mimais raser les murs d’impatience, rassuré de paraître nerveux - ma dernière coquetterie - quand une belle dame d’âge indicible se dressa face à moi, avec un de ces regards, vous savez, ceux où on ne sait se sentir mur ou portail. 
Je m’écartais, elle aussi, comme pour jouer aux inconnus qui échouent l’esquive, chose qui m’aurait sûrement amusé si elle n’avait pas une paire de seins plus gonflés que mes cernes et des jambes vertigineusement en-bas, permettez l’oxymore.

Ce fut ma première rencontre avec Estrella, hôtesse de son état, bien décidée à faire de moi son aventure du voyage.
J’en reste étonné, après tout : elle eu son compte, et me fit soumettre comme jamais je n’aurais osé le craindre.
Soumettre aux aléas de ses pulsions qui n’avaient rien d’envie ni de plaisir, soumettre à sa grâce étrange et plurielle, soumettre à son départ précipité, qui, je le savais déjà, n’était qu’à plus tard.

Le marché était incongru de milles et unes merveilles importées et déjà si entamées de vie qu'on s'en sentait faisandé soi-même, chose confirmée par les tâches de jus et de moucherons faussement exotiques au menton de Traqué.

Nous n'avions rien dépensé et étions repus pour deux jours au moins, deux heures au plus honnête.

Le sol fatigué fendait juste nos talons que nous étions déjà en tailleurs, derrière un bosquet, saoûls et très malheureux.

Non seulement nous n’avions pas soif, mais la mer était si loin qu’il nous aurait fallu des jours de marche pour en deviner l’iode.
Fantôche fut le premier à râler et d’un râle si long, si guttural, que chaque chat sembla s’en retourner d’un bond.

Ces bêtes n'auraient pas remué pour la fin du monde.

Il nous fallait attendre les premières heures pour daigner bouger sans attirer l’attention de quelque flicaille ennuyée, et personne n’aime un marin qui ne pêche pas - surtout quand il n’a ni l’idée ni l’énergie de falsifier le moindre papier - ça dure pas, le papier - et je serre les poches qu’en sont pleines, pour toi : tu le sais.

Traqué, affublé d'un sacré mal de terre, vomissait conglomérat de sang sur conglomérat de fruits pendant que nous le traînions, tant bien que mal, la tête dans un baluchon.

Notre équipage aurait su à quoi s'attendre, ce n'était pas le cas du wagonier qui cru bien nous voir glisser un macchabé dans le bétail.

Après avoir considéré le teint brun-brique de notre camarade, il fut conclu qu’on aurait encore plus d’emmerdes le laissant là; c’est ainsi que nous pûmes nous en retourner, avec bénédiction du chauffeur et hauts le coeur volubiles.

Si bien que je m'endormis tout contre un mouton au trait grossier et au poil si touffu qu'on l'en devinait favori mal-aimé - rien ne déroge au joug des belles gueules.
Ca n'a rien de doux, vous savez, un mouton, c'est très habité, d'ailleurs.

Au fait de ma sieste, caracolé et irrité, je me dis : "mais c'est qu'il va mourir, ce petit", et d'entre les cils, Fantôche, appliqué comme une jeune mère, à hydrater ce corps minuscule, le plaquer au bord des rails - on reconnaissait là l'ancien bandit - pour ne point tâcher la marchandise, à sauter l'omelette de ses bras cabossés.

Traqué, conscient malgré lui, semblait chercher à placer ses yeux en face des trous, tout honteux et souillé, parce qu'il faut le dire : il n'avait jamais tant eu l'air d'un gosse que dans l'étreinte de ce corsaire de dernière chance.

Alors, je me moque, et longuement.
Il pourra s'en venger, s'en redorer le blason, n'en déplaise aux philantropes persuadés qu'une tendresse affligée soigne l'orgueil d'un enfant.

Nous avions tous nos affaires, nos adieux faméliques, nos convictions juste pubères.
En d’autres mots, il y avait de la mélancolie dans l’air, et c’en devenait irrespirable.

Je n'ai jamais été de ceux qui s'en offusquent, bien que cela souvent m'agace.

La mélancolie est une denrée rare, une de ces préciosités qui ne comptent pas, qui se provoquent.
C’est pourtant pas un secret d’impatient, ça ne se rend pas, encore moins avec le poing.
On s’y adonne tous un jour ou l’autre, certains y voient le fatum, d’autres une corvée, d’autres encore le respire comme on respire la peur.

Dieu sait que j'ai peur de la perdre, ma mélancolie, qu'elle m'appartienne, qu'elle ai besoin de moi.
J'ai une peur vorace d'être responsable, serait-ce une seconde, de ce qui reste beau dans le dégueulasse.

Je m'en sens comme ce crétin de Narcisse, à lorgner son reflet jusqu'à s'en prendre une.

C'est pas comme si j'allais m'enticher du caracul, et on en est tous à rouler des cigarettes au slibard.

Toi, tu sortirais les violons, tu nous citerais Verlun, me dirais - "laine, il vaut bien peu, mais t'aurais vu son gars", et puis je t'aurais baisé comme si j'en avais quelque chose à foutre.

J'aurais jamais pu t'avoir en citant le Bateau Ivre, seulement Ma Bohème, j'ai pas inventé l'eau chaude.

Alors pourquoi c'est toi qu'est resté à terre, pourquoi ?

Tu ne verras pas le Titanic, l’abordage et les tempêtes, tu ne me verras pas plus poète que ces morts-nés, tu seras juste le seul à savoir comment je m’appelle, et je ne recevrai aucune de tes lettres.

Je ne sais pas mentir,

"Tu fermeras l'oeil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs, 
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs (...)"

Traqué sourit comme un débile, je l’ai déclamée à l’écolière, et il ne sait même pas lire.


On se demandait tous quand Fantôche finirait pendu aux cordages.

Il regardait le vent, lui causait, grognait, aussi - beaucoup.
Des fois, on se demandait si il s’était pas coincé les bras dans les barreaux, en taule, tant sa poigne était arc-boutée, trouée à en effrayer les petites.
Il était même tordu : ses côtes étaient toutes là, mais que d’un côté.
Ses poumons, on eût dit qu’ils voulaient sortir de son dos, et puis ses jambes, des mats, des vrais.

On aurait jamais vaincu la mer sans ces jambes-là.

Il avait vu passer des ribambelles de gosses, même par dessus bord, souvent par les parents.

Traqué, une fois dans l'eau, il avait nagé - mieux que nous tous !

Ca devait dater d’en Haut, d’avant qu’il descende, disait Fantôche.
Il nageait que son père tombait la culotte.

Chez nous, c’était pas de nager l’essentiel : c’était de pouvoir y garder l’oeil ouvert.
Tout ce qu’on trouvait de brillant, sous l’eau, c’était du verre, mais on ne sait jamais ce qui nous attend là dessous.
Le pire, c’est les noyés, ils t’attrapent, ils conjurent, ils implorent tout des cieux et t’emportent avec eux.
Les requins, les baleines, tout ça c’est des catastrophes qui s’évitent.
Un homme qui meurt, il te poursuit jusqu’à la fin du monde.

Moi, je la voulais la fin du monde, et je la voulais seul.

C’était pas un secret non plus, après tout, quand je le disais, y’en avait pas un qui comprenait, même parmi les miens.
Ils voulaient l’autre bout du monde, crever sur l’épaule d’Atlas, un truc très spirituel, forcément très orphelin.

La fin, le bout, dans tous les cas, on y revient : c'est loin.

Cela dit, la fin justifie t-elle le moyen, comme ils disent ?

La fin est le moyen, à se la jouer existentialiste on oublie vite que personne ne nous a rien demandé.
Tout ce que ça justifie c'est de rester le connard qu'on a toujours été, s'en trouver charmant à en marier la plus belle femme du monde.

On se refait pas : je resterai le Gigolo, si possible jusqu’à la fin.


On ment toujours quand on raconte le ciel.
L’été bleu, l’hiver blanc, entre les deux, c’est gris ; ça rayonne parfois.

Quand je le vois, il a des bleus.

Un cocard qui s’étend jusqu’aux pluies, le rouge et le noir, le bleuâtre et le verdâtre.
Puis d’en bas, on ne voit rien, des cordes et des coups, qu’on soit au sec ou qu’on y courre.

Ce soir, on hésite.

Si on part dès maintenant, on pourrait ne jamais revenir.
Si on part dès demain, ça ne sera que plus tard.

D’ici là, c’est déjà sombre.
Ca a claqué, et puis le noir.
On doit bien être au troisième jour pour qu’il fasse si noir, je m’en demanderais presque si Dieu, jusqu’au dimanche, n’était pas occupé à battre un fidèle.
On me regarde comme l’outrage-même : c’est aujourd’hui qu’il nous tabasse, qu’il abandonne, t’as loupé le déluge.

Décidé comme pas deux, alors qu'on était trois - quel hasard ; nous voilà sur le pont.

Je ne veux pas louper le déluge.

Il tambourinne aux fenêtres, faudrait vraiment aimer personne pour ne pas ouvrir la porte.
Je n'aime pas grand monde.

Et Fantôche, qui me dit : "t’en as pas marre de parler d’en Haut, on se renverse", 
Il ment comme il respire, mal, et pourtant, tenir la barre, c’est le devoir d’une vie.

J’y tiens beaucoup.

Nous étions sur le navire d'un autre.
Et quelle marquise, quelle frégate !
Quelle superbe à briser les flots, on y attendrait l'orage et la poix comme Hercule son fléaux.

On m’arrêtait, à chaque détour, pressentait le chemin le plus long et me prenait de court.
Là, cela fusait ; qui es-tu, qu’as-tu vu, à boire ma soupe mets y du tiens.

On m’intronisait conteur de vagues idées, de fantasmes ignorants, de contrées si autres qu’elles en semblaient fausses.

Et quand je me prenais d'une triviale vérité, à clamer que la pluie roule, que certains lui tendent le pied, que certains la prie de jour comme de nuit, que d'autres encore s'y réveillent, s'y purgent, que parfois on s'y sent sale même de l'intérieur, que ça monte et s'enfonce jusque six pieds sous terre, que ça fume, s'évapore, qu'on écrit sur le verre...
Comme ces souffleurs de vitrail sublime, sans oublier celui sous trappe ; aux barques de rue et même l'exode !

Il parait que je parle comme un fou, il parait que les mots me viennent de trop.

Je m'excuse d'être ingrat, et alors, et donc, savez-vous ?

Qu'il se fait des fenêtres plus longues qu'une claire-voie, et que d'aimables artisans y tracent des figures ; des icônes, milles couleurs qui, en fin de journée, semblent projeter au sol la grâce des idôles.
Qu'en certains lieux, le saltimbanque est artiste du plus grand, qu'il se masque, entouré de murs creux, et hurle !
Les plus dignes pensées et fébriles péchés, du premier venu au dernier à partir, des rois, aux dieux, et des crimes d'amour.

Il se fait tard et les enfants se taisent, l'oeil qui penche et qui gonfle.
Je dis, "va t-en", oust.

La mer change avec le voilier.

Pile quand je n'attendais plus l'heure, un vieux gars que je ne verrais que deux fois sur ce vaisseau vint s'asseoir à mes côtés.
Ni trop près, ni trop loin, comme si il sentait quels sièges ne lui étaient pas réservés, ou qu'il avait déjà déterminé du sien bien avant notre rencontre.

Un bateau, de nuit, ça donne envie de faire la planche.
On sent l'eau se casser sous nos pieds, le bois qui sursaute, tout ceci sans y voir assez clair pour craindre glisser ou s'étonner d'à quel point les miroitements sont hauts et la coque impitoyable.
On se colle, tout puissants, tout contre la rembarde.
Mais lui, c'est moi qu'il semblait craindre renverser, ma bulle de marin, et peut-être simplement d'homme.

Il venait pas d’ici, il avait la peau bleue.
On n’aurait pu parler de noir, c’était trop vif, trop froid, trop peu humain comme animal ; en général, on a toujours la fourrure d’un bestiaux.
Lui, j’aurais parlé d’heure, sûrement que je ne l’attendais plus et qu’elle ne pouvait que se présenter.
Aussi, dans deux heures, quand il serait presque temps de se réveiller pour de vrai, tout autour de nous sera aussi bleu que lui.

Il ne disait rien, je n’aurais pas osé l’en pressentir apte, entre fausse conscience de ce qu’on fait à la langue d’un gars comme lui et détermination à ne pas user de la mienne.
Un grand gabarit, plus souple que détendu, alerte à ma présence, en démonstration totale de fais-comme-si-j’étais-pas-là.

Je l’avais bien assez regardé comme ça, manquerait plus qu’il comprenne que je suis pédé comme un phoque, je me prêtais donc au jeu, et ça, il le remarqua tout de suite.
Que ce soit par romantisme ou solitude réprimée, je le considérais comme mon premier ami à bord.
Je n’aurais eu idée d’éponger les flots avec lui, encore moins risquer ma vie pour la sienne et en attendre la pareille.

On était juste insomniaques, parfois ça suffit, parfois ça gâche tout.

Je repense à Fantôche et sa crainte des méta-soliloques, voilà que ça s’étend au bastingage ; je me sentais vengé et puéril, ça remet à sa place.

Au final, vingt minutes et il avait disparu.

Que je ne sache plus compter ou qu'il soit déjà parti, le fait est que je finis endormi jusqu'à en faire trébucher plusieurs - ça ressemble à rien de plus qu'un tas de cordes, celui qui attend plein-jour pour se lever.