Le camping comme alternative d’habitat

« J’AI CHOISI DE VIVRE PLUS MODESTEMENT, MAIS LIBRE »

Des caravanes au milieu d’immeubles, des logements comme une autre. Au camping Trois Pucelles en banlieue grenobloise, 25 sur 64 emplacements sont occupés par des résidents permanents. © Anja MAIWALD

En France, 700 000 personnes vivent dans des campings. Si la résidence à l’année est illégale, elle est largement tolérée. Car ce qui est un choix délibéré pour les uns, est une contrainte financière pour beaucoup d’autres, qui ne peuvent se loger autrement. Rencontre avec Cindy, qui a dû échanger son appartement contre un camping-car.

Un camping au mois de février. Silence inhabituel, terrains déserts, caravanes recouvertes de bâches, stores fermés, chaises empilées : le camping Trois Pucelles, dans la banlieue de Grenoble, paraît vide. Et pourtant, vingt-cinq résidents y vivent toute l’année, été comme hiver. Derrière sa porte close, Cindy* réaménage son camping-car. Pas facile de ranger sa vie entière dans 15m². Depuis septembre 2015, la sexagénaire a fait de ce camping son domicile. « La retraite approchait et je savais que je n’allais pas pouvoir rester dans mon appartement. Plutôt que de ne plus pouvoir payer le chauffage et l’électricité comme tant d’autres, j’ai choisi de vivre plus modestement, mais libre. »

Pendant des mois, Cindy a jonglé entre son travail dans la fonction publique et sa vie au camping. Elle a gardé son déménagement secret, et n’en parle toujours qu’à ses amis proches. « Les gens penseraient aux caravanes de romanichels. »

Pour investir dans son propre camping-car, qu’elle a acheté d’occasion et qui lui a demandé des heures de bricolage, elle a revendu sa voiture et tous ses meubles. De toute façon, « il faut savoir réduire à l’essentiel » ses possessions, souffle-t-elle en montrant des placards minutieusement rangés.

Dans sa maison sur roues, tout est à sa place. Sur quelques mètres s’enchaînent salon, kitchenette, point d’eau et lit. L’équivalent d’un studio minuscule, mais à prix imbattable : pour 280€ par mois, le camping Trois Pucelles offre à Cindy et à beaucoup d’autres dans sa situation un pied à terre, des sanitaires, de l’électricité, du chauffage.

« Je sais que c’est illégal d’héberger les gens à l’année », assume la gérante, Mme Amico. « Mais le camping est une roue de secours pour eux. » Si le code de l’urbanisme interdit toute location au-delà de onze mois, les résidents permanents représentent pourtant une bonne partie de son chiffre d’affaires. Et elle ne leur demande qu’une somme modérée : « Nous accueillons beaucoup de gens qui travaillent, des sans-abris aussi. Nous ne pouvons pas les assommer ».

Cindy, elle, qui a préféré rester anonyme, s’inquiète d’être poursuivie en justice. Mais pour elle, le camping est un domicile comme un autre : « Je paie un loyer qui inclut l’eau et l’électricité, je paie mes impôts, je fais venir mon courrier — je ne vis pas dans l’inégalité non plus ! ».

Un camping-car branché à l’eau et à l’électricité, c’est un studio version minimale : un toit, des sanitaires, du chauffage à 280€ par mois. © Anja MAIWALD

Casser la routine de la vie en ville

Même si elle a l’impression de retrouver au camping toutes les commodités d’un appartement (« Je n’ai jamais eu de sèche-linge avant ! »), les dernières semaines de grand froid ont été dures. Elle se rappelle de périodes où l’arrivée d’eau gelait et le cocon chaud du camping-car semblait vite limité. « En hiver, les journées paraissent longues. Il faut aimer se distraire, bouquiner, discuter avec ses voisins. »

Vivant seule, Cindy est la seule femme dans son coin du camping, entourée d’hommes. Mais en saluant les messieurs qui passent, elle décrit un sentiment de grande sécurité et de camaraderie : « Il y a un esprit de communauté ici que je ne connaissais pas en ville, beaucoup d’échange et d’entre-aide qu’il n’y a pas en immeuble ».

Dans l’espace limité d’un camping-car, les lieux de vie se réduisent à l’essentiel. Mais ils se déplacent avec leur habitant. © Anja MAIWALD

Quand elle pèse contraintes et avantages de la vie en camping, et en se rappelant de son petit salaire d’antan, Cindy regrette aujourd’hui de ne pas avoir opté pour ce mode de vie plus tôt. Car avec la restriction vient la liberté : « J’en suis arrivée là en grande partie par nécessité, mais c’était aussi un projet. Cela faisait longtemps que je voulais partir en vadrouille. J’étais enfermée dans la routine de la vie normée et du confort d’un appartement — aujourd’hui, je sors de ma porte et je suis en pleine nature, je débranche la prise et je pars quand je veux, où je veux. C’est aussi ça, la vie de retraité : pas un sou, mais libre de faire ce qu’on veut », sourit-elle.

Elle rêve de s’installer en Bretagne, d’explorer les pays de l’Est, de faire tous les voyages qu’elle n’aurait pas pu financer avec un appartement sur le dos. Pour le moment, elle évite de penser à ce qui sera plus tard, quand la vieillesse va mettre fin à son « aventure ». « Ce qui est sûr, c’est que je ne fais rien comme les autres », réfléchit-elle en esquissant un sourire timide. « J’ai toujours été rebelle. »

*prénom changé pour garantir l’anonymat de la source

16/02/2017, Anja MAIWALD

“My home is my castle”, où qu’il soit, aussi grand qu’il soit. © Anja MAIWALD