Biélorussie 2020: pour en finir avec la dernière dictature d’Europe

Anna Stépanoff
Aug 14 · 12 min read

Des événements graves secouent la Biélorussie. Un dictateur battu aux élections s’accroche au pouvoir par la force et déclare la guerre à “son” peuple. Une prise de position décisive de la communauté internationale en soutien à la démocratie dans ce pays et la reconnaissance officielle de la nouvelle Présidente Svetlana Tikhanovskaïa sont indispensables.

Voici la vidéo qui résume les événements actuels en Biélorussie.

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Le 9 août se sont tenues les élections présidentielles en Biélorussie. Alexandre Loukachenko affirme avoir été réélu pour la sixième fois, après 26 ans de présidence ininterrompue, avec 80,1% dès le premier tour. Ce chiffre n’est qu’un profond mensonge qui couronne une suite hallucinante de fraudes et d’entorses à la loi et au bon sens.

L’espoir perdu et retrouvé

La Biélorussie est mon pays de naissance. J’y ai fait toute ma scolarité. J’y ai connu la chute de l’Union Soviétique en 1991 et l’effervescence nationale qui s’en est suivie. L’indépendance tant désirée permettait tant d’espoirs.

Ce renouveau n’a pas duré longtemps, car dès 1994, Loukachenko, élu président, referma la chape de plomb qui semblait s’ouvrir.

Cinq ans plus tard, j’ai quitté le pays. A ce moment-là, il étais devenu clair que le régime allait durer de longues années. Depuis cette époque la Biélorussie fait figure de “dernière dictature de l’Europe”. Personnellement, je ne pouvais pas être fière de mon pays et j’en étais triste…

Et voilà qu’il y a quelques mois, en 2020, l’espoir renaît. Les élections présidentielles de cette année ne se sont pas déroulées comme les précédentes, que Loukachenko avait pris l’habitude de remporter, à coups de falsifications, en toute impunité.

Les élections de 2020

Cette fois-ci, beaucoup de Biélorusses ne veulent plus de ce régime, épuisés par le déclin économique sans fin. Sergueï Tikhanovski, l’un des candidats de cette présidentielle, a sillonné le pays depuis mars 2019 avec sa caméra et l’a bien montré à travers ses nombreux reportages sur Youtube.

L’épidémie récente de la COVID-19 a été un déclencheur. Loukachenko s’est obstiné à nier l’existence du virus. Aucun confinement n’a été instauré, aucune statistique fiable du nombre de cas ou de décès n’a été publiée, aucune aide financière n’a été accordée ni aux entreprises, ni aux individus, face au ralentissement économique. Il continue de serrer les mains des passants devant les caméras en fanfaronnant: “Ceux qui serrent la main de Loukachenko ne tomberont pas malades!”

Le mépris du président pour les vies humaines, son manque d’intérêt pour les hôpitaux et pour la protection des médecins ont choqué les Biélorusses. La population s’est mobilisée en organisant des cagnottes citoyennes pour acheter des masques et des gants aux médecins.

Dans ce contexte, les falsifications habituelles des élections devenaient moins acceptables.

Cette fois-ci, l’opposition s’est révélée plus résiliente, plus créative et plus déterminée. Trois figures se distinguent au début de la campagne électorale :

  • Sergueï Tikhanovski, youtubeur engagé au plus près des difficultés des habitants des régions,
  • Viktor Babariko, un ancien banquier, homme prospère et intelligent, soutenu par le monde des affaires et la classe moyenne éduquée,
  • Valery Tsepkalo, un ancien proche de Loukachenko, ayant participé à la création, à Minsk, d’une zone économique ouverte aux start-ups et aux nouvelles technologies.

Comment se débarrasser de ses adversaires

Le régime va tenter d’éliminer ces menaces l’une après l’autre. Sergueï Tikhanovski est emprisonné dès le mois de mai, lors d’un coup monté, avant même d’avoir pu déposer sa candidature pour la présidentielle. Son épouse, Svetlana Tikhanovskaïa, auparavant modeste femme au foyer, décide alors de prendre le relais de son mari et de conduire son équipe électorale.

Le deuxième, Viktor Babariko, a réussi à rassembler plus de 450 000 signatures et a réuni plusieurs milliers de bénévoles autour de son équipe. Selon des sondages non officiels (car les sondages politiques sont interdits dans le pays), il est devenu en quelques mois la personnalité la plus populaire de l’opposition et est donné gagnant contre Loukachenko. Le 11 juillet 2020, il est lui aussi arrêté sur les accusations de corruption et de crimes économiques. Sa candidature est invalidée.

Enfin, le troisième et dernier candidat sérieux, Valery Tsepkalo est rejeté pour n’avoir pas franchi la barre de 100 000 signatures nécessaires pour présenter sa candidature. Son équipe en avait pourtant rassemblé près de 200 000, mais plus de la moitié ont été invalidées par la commission électorale. Ayant subi lui aussi des menaces d’arrestation, il préfère fuir le pays avec ses enfants le 24 juillet 2020.

Le courage d’une femme

Après ce rouleau compresseur d’arrestations, de menaces et de falsifications, des différents opposants sérieux en lice, seule la femme de Sergueï Tikhanovski, Svetlana Tikhanovskaïa, obtient l’autorisation de concourir aux élections présidentielles. Cette simple femme paraît inoffensive au régime.

Le mépris de Loukachenko pour les femmes est connu. “La femme est là pour décorer notre vie” a-t-il déclaré. Sa relation aux femmes est d’ailleurs très particulière. Les mères de ses enfants sont inconnues du public. Il ne cache pas son amour pour les belles jeunes femmes, à tel point qu’il a fondé une école nationale de mannequins, qu’il fréquente personnellement et où il entretient des relations avec certaines de ses élèves…

Mais Svetlana Tikhanovskaïa s’est révélée une opposante redoutable! Quelques jours après l’invalidation des autres candidats, elle parvient à réunir autour d’elle les 3 équipes en s’assurant du soutien de la femme de Valery Tsepkalo, Véronique, et de la cheffe de cabinet de campagne de Viktor Babariko, Maria Kolesnikova. Ces 3 femmes courageuses forment un front uni qui va galvaniser les foules. Leur programme est simple: obtenir la libération de tous les prisonniers politiques et l’organisation de nouvelles élections présidentielles libres.

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De gauche à droite : Maria Kolesnikova, Svetlana Tikhanovskaïa et Véronique Tsepkalo

A la vue de l’image de ces trois femmes réunies le 16 juillet 2020, mon cœur a sauté de joie. Je les ai admirées. Elles m’ont rendu la fierté d’être Biélorusse.

Des meetings historiques

En quelques semaines, les équipes réunies autour de Svetlana Tikhanovskaïa ont enchaîné des dizaines de meetings. Au rythme de trois par jour, sans relâche, elles ont sillonné les grandes villes et les bourgades de quelques milliers d’habitants. A chaque passage la mobilisation grandissait, les foules devenaient de plus en plus nombreuses et la peur de sortir dans les rues commençait à se dissiper. L’apothéose de ces rassemblements fut le dernier meeting à Minsk, dans la capitale, le 30 juillet 2020 qui a rassemblé plus de 60 000 participants. Un tel rassemblement est inouï pour la Biélorussie où les moindres manifestations sont brutalement réprimées depuis de nombreuses années.

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Le meeting de Minsk le 30 juillet 2020

Le pouvoir comprend alors son erreur d’avoir accordé à cette “pauvre femme” la possibilité de concourir aux présidentielles. Ses derniers meetings sont sabotés: de grands travaux de canalisations ou de voirie sont subitement entrepris sur les places où ils devaient se tenir. Ailleurs, des festivités sont programmées en soutien au régime pour occuper les lieux.

Pour le 8 août, la veille des élections, le régime réserve toutes les places publiques possibles dans la plupart des villes en y programmant des concerts avec des chanteurs et musiciens de différents pays, en y engageant des budgets colossaux. L’opposition se mobilise pour prévenir les musiciens de cette instrumentalisation. Au final, aucun concert n’a lieu le 8 août, les musiciens ayant décliné l’invitation des autorités biélorusses.

Tel fut le dernier acte avant les élections.

Comment falsifier les résultats des élections en 5 étapes

En 26 ans, le régime a eu le temps de roder la mécanique de falsification des résultats des élections. En voici les 5 étapes clés :

  1. La première consiste en organisation des élections anticipées pendant 5 jours avant le jour principal des élections. Pendant toute une semaine, avec un nombre minimal d’observateurs, les Biélorusses ont été appelés et souvent forcés à voter par anticipation, sous la menace de perte de l’emploi pour les fonctionnaires. Le nombre de votant par anticipation a été systématiquement gonflé de 2, 3, voire 10 fois. Cette méthode permet des bourrage d’urnes massifs en faveur de Loukachenko…
  2. Deuxièmement, les urnes recueillant les votes sont scellées comme il se doit, mais seulement d’un côté. On les ouvre aisément par derrière. Beaucoup d’entre elles ne sont pas transparentes rendant invisible un éventuel bourrage.
  3. Pour une falsification massive et réussie, la commission électorale doit également être gagnée à “la cause”. En Biélorussie, ce sont des enseignants des écoles publiques qui sont en très grande majorité mobilisés pour l’organisation des élections dans des bureaux de votes installés dans des écoles. Entre le bâton du licenciement et des représailles politiques et la carotte de la prime pour l’obtention de résultats “corrects”, une grande majorité des enseignants a joué le jeu de la falsification. Des milliers d’anciens élèves expriment aujourd’hui leur déception et colère de voir leurs enseignants collaborer au mensonge d’Etat. Pour en témoigner, ils rendent leurs diplômes et leurs médailles d’honneur sur les portes des écoles. Affublés du mot “Honte!” les portraits des enseignants collaborateurs du régime sont placardés dans les rues et sur les réseaux sociaux.
  4. Pour parfaire le dispositif, il faut se débarrasser des scrutateurs indépendants. Prenant soudain au sérieux le risque épidémique, les autorités réduisirent le nombre de scrutateurs par bureau de vote à 5 le jour J et à 3 lors des élections anticipées. Toutes les places ont été prises par avance par les scrutateurs officiels. Les indépendants ont dû se contenter d’observer de l’extérieur, parfois avec des jumelles et sur un tabouret de fortune. Les observateurs internationaux n’ont même pas été invités.
  5. De nombreux bulletins invalides ont été distribués aux personnes manifestement partisans de l’opposition : il suffit pour cela d’un petit point au stylo sur le bulletin.

Les ripostes de l’opposition

L’opposition biélorusse n’est pas composée des partis politiques, mais de simples citoyens désireux de voir des élections libres, elle a pourtant fait preuve d’une grande créativité pour tenter de désamorcer ces stratagèmes .

Une plateforme indépendante, Golos (“Voix”), a été créée pour permettre à chacun de faire comptabiliser anonymement sa voix d’une manière alternative. Plus de 1 million de personnes (sur 9 millions de Biélorusses) s’y sont inscrits en quelques jours.

Des milliers de scrutateurs indépendants ont suivi tant bien que mal le déroulé des élections et ont enregistré et documenté plusieurs milliers d’infractions.

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Un observateur indépendant des élections

Les résultats

Le 9 août au soir, une centaine de bureaux de vote ont affiché des résultats non falsifiés. D’autres n’ont publié aucun résultat, faute d’accord entre les membres des commissions. Mais la majorité des bureaux a suivi les consignes en donnant la victoire à Loukachenko dès le premier tour.

Les résultats des bureaux non falsifiés indiquent une large victoire pour Svetlana Tikhanovskaïa (entre 50 et 90%). Quelques urnes transparentes ont pu être photographiées : les bulletins pour l’opposante y sont manifestement majoritaires. Ses partisans avaient convenu de plier leur bulletin en accordéon afin de les rendre visibles. Enfin, tous les partisans de la candidate alternative portaient le bracelet blanc le jour des élections. Il était ainsi plus aisé de les identifier et les décompter pour les observateurs indépendants.

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Une urne remplie de bulletins pliés en accordéon

Un enregistrement clandestin d’une discussion à huis clos des membres d’une commission électorale a été diffusée. On y entend que les résultats des deux candidats principaux, Loukachenko et Tikhanovskaïa, ont tout simplement été inversés pour satisfaire le pouvoir en place!

Les manifestations

Une fraude d’une telle ampleur est inouïe, décevante et même désespérante. Je savais depuis longtemps que les élections étaient falsifiées, mais cette fois les preuves se comptent par milliers. Tout le mécanisme du trucage est maintenant flagrant.

Plusieurs initiatives telles que Golos déjà cité, mais aussi des chaînes publiques de Telegram ont permis de les révéler au grand jour.

Dans de telles conditions, annoncer un résultat de 80% pour Loukachenko est une sombre plaisanterie. Les Biélorusses n’acceptent pas ce résultat frauduleux. Ils se sont rendus massivement dans la rue dès le soir du 9 août, puis les jours suivants, dans l’espoir que leur voix soit entendue. Leur seule demande est de connaître les vrais résultats.

Mais le pouvoir les réprime avec violence pour imposer la terreur. Plus de 6 000 personnes ont été arrêtés, molestés et parfois torturés, un millier ont été blessés, plusieurs sont morts. Les forces de l’ordre ont tiré sur le peuple avec des balles en caoutchouc, des bombes lacrymogènes et assourdissantes, mais aussi de vraies armes à feu, selon les derniers témoignages.

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Plusieurs journalistes, y compris internationaux, ont été blessés ou arrêtés. Des hommes, mais aussi des femmes, des personnes âgées et des enfants ont été battus. Le régime s’est engagé dans une véritable guerre contre son peuple. Il est devenu aujourd’hui évident que la police et l’armée ne sont pas près de se ranger du côté du peuple, malgré quelques engagements individuels.

Tous les observateurs indépendants et les membres des comités de soutien des candidats alternatifs risquent aujourd’hui l’arrestation, sous prétexte d’organisation de violences dans les rues. Pour les chefs de file, la peine de mort n’est pas exclue, puisqu’elle existe toujours en Biélorussie et les jugements ainsi que les exécutions se réalisent très rapidement. La situation en Biélorussie rappelle malheureusement les répressions staliniennes.

La nouvelle Présidente

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Svetlana Tikhanovskaïa lors d’un meeting à Minsk le 30 juillet 2020

Reconnaître les résultats officiels frauduleux n’a aucun sens. La plupart des Biélorusses considèrent déjà Tikhanovskaïa comme leur véritable Présidente.

Pourtant, sous les menaces du régime, elle a dû quitter précipitamment le pays et se réfugier en Lituanie. Elle a bien fait, car elle a préservé ainsi sa liberté et la vie de ses proches, en particulier de son mari emprisonné. Ce départ à l’étranger ne nuit nullement à son nouveau statut.

Le rôle de la communauté internationale

Les Biélorusses sont aujourd’hui prisonniers d’un régime dictatorial qui ne peut dorénavant conserver son pouvoir que par la force brutale et la fermeture hermétique du pays. Il a coupé internet dans tout le pays pendant plusieurs jours et a démontré qu’il est prêt à tourner les armes contre son peuple. Jusqu’où ira-t-il ?

Peut-on se permettre d’avoir une “Corée du Nord” aux portes de l’Union Européenne ? Est-il possible au XXIe siècle de laisser en Europe un tyran emprisonner son peuple? Ce petit pays se trouve à la croisée de plusieurs cultures, entre la Russie et la Pologne, entre l’orthodoxie et le catholicisme. Quel déséquilibre mondial pourrait entraîner le durcissement de la dictature de Loukachenko ?

Les sanctions n’ont aucun effet sur le régime. Il s’en moque. Elles n’atteignent que le peuple en empirant son sort. Les négociations entre le régime et l’opposition n’ont aucun sens, car on ne peut pas négocier avec un criminel.

Il est urgent que la communauté internationale refuse ouvertement les résultats officiels des élections en Biélorussie et qu’elle n’accepte plus la légitimité de Loukachenko.

Il est urgent que la communauté internationale reconnaisse Svetlana Tikhanovskaïa comme la seule Présidente légitime de la Biélorussie afin qu’elle organise selon son souhait des élections libres.

Il est urgent enfin que la communauté internationale se réunisse pour apporter son soutien au peuple biélorusse dans la restauration de la paix dans ce pays aux portes de l’Union Européenne.

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