Charlène

J’ai rencontré Charlène le premier jour de mon arrivée à la Clinique. Il y a quelques années, j’aurais pensé qu’elle était l’incarnation de la meuf cool. Elle a cette nonchalance, cet air qui semble tous nous dire « je vous emmerde », qui lui donnent un coté incroyablement sexy, peu importe ses baggys, ses cheveux emmêlés et sa peau brouillée. Elle a les cheveux teints en bleu. « J’ai pas attendu ces deux bouffonnes de la Vie d’Adèle pour me faire une couleur » me dit-elle, me toisant de haut en bas comme si j’étais la fille la plus banale et chiante du monde. Elle affronte tout le monde. En permanence, on a l’impression qu’elle va tous nous dire d’aller nous faire foutre avec nos airs moroses et nos tenues lisses. Mais Charlène est un ange.
Il ne m’a pas fallu longtemps pour qu’elle me propose de fumer une cigarette avec elle « Tu veux fumer une clope avec moi ou t’es le genre de nana qui fume pas ? »
Charlène ne sait pas ce qu’elle fait là. Elle a trop bu. En deux ans, elle a du engloutir des milliers de litres de bière, le tout arrosé de sexe sans capote et de conduite en état d’ivresse. Le 31 Décembre 2015, elle déambulait en sous vêtement, ivre, sur le toit de son immeuble. Elle s’est dit qu’il était peut être temps d’aller faire un tour dans cette clinique que sa mère lui avait recommandée il y a cinq ans déjà.
Parce que Charlène boit depuis qu’elle a douze ans. Elle se livre, totalement, me parle de ses innombrables cuites, des « blowjobs » (en anglais dans le texte) à des inconnus, « juste pour le fun », des vols à l’étalage, des bagarres. Elle me parle de tout ça comme si ça ne l’atteignait pas. Elle me défie, elle essaye de déchiffrer la surprise, le dégoût sur mon visage. Mais il ne vient pas.
Je vois bien que ça l’énerve. Elle aimerait bien que je m’indigne, que je lui dise, du haut des mes 29 ans, que c’est mal, que je tente de lui faire la morale. Elle rêverait de m’envoyer chier. Seulement voilà, je l’aime bien Charlène. J’ai envie qu’elle continue son petit manège, qu’elle m’envoie en pleine face ses conneries. Il fait zéro degré, on a toutes les deux très froid, mais elle ne lâche rien. Elle a envie de voir jusqu’où elle peut aller.
Elle me tend son portable : « Tiens, mate la photo que mon plan cul m’envoie ».
Arrêt sur image. Gros plan sur la queue en érection d’un type qu’elle a appelé « Dick n°2 » dans son répertoire.
Je souris : « Jolie queue ».
Charlène fulmine, enrage et se lève d’un coup pour rejoindre sa chambre. Je crois qu’elle en a eu assez de se battre dans le vide contre un adversaire imaginaire.
Deux heures plus tard, elle revient, me fusille du regard et me lâche, les yeux rivés vers le sol : « Mon père est mort quand j’avais dix ans. Je crois que j’ai pété les plombs ».
On retourne fumer clope sur clope et on boit le décafféiné infâme de la clinique. Je lui raconte mon histoire du début à la fin. Je lui dis que je suis avocate et elle lève les yeux sur moi, surprise : « Putain, mais t’es cool en vrai comme meuf, toi ».
J’ai une furieuse envie de la prendre par l’épaule et de lui dire qu’elle arrêtera de boire un jour. Ou peut être pas, mais que ça ira quand même. Mais je sais bien que ce n’est pas mon rôle, que je ne dois plus être celle qui essaye de sauver les autres. Que je suis ici pour moi. Alors je me tais, et on se marre en voyant passer Vincent, bipolaire en pleine décompression qui cite Nietzche, Booba et sa mère dans la même phrase.
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