Faire de sa vie une oeuvre d’art

Principe esthétique pour une vie libre

En Juillet dernier j’ai été surprise et très heureuse de recevoir une invitation signée de la main de Jacques Attali, qui m’invitait en tant que conférencière au Positive Economy Forum édition 2016, au Havre. Je n’ai malheureusement pas pu y donner suite pour cette année, mes journées (et mes nuits) étant présentement bien remplies par une charmante et minuscule personne née en Juillet dernier. Grande adepte de la pensée de Monsieur Attali, j’en ai profité pour me replonger dans quelques-unes de ses conférences. Comme à chaque fois, je suis frappée d’être parvenue aux mêmes conclusions que lui, à mon niveau bien sûr. La lucidité de sa pensée m’a, une fois de plus, inspirée pour écrire sur le cheminement d’artiste et la nécessité de faire de sa vie une oeuvre d’art.

Quand j’ai commencé à vouloir vivre ailleurs (vers 18 ans), j’ai aussi été prise d’un immense vertige. La trouille, celle de grandir, de faire un pas en dehors de la voix toute tracée, du parcours de la bonne élève, la terreur intérieure d’admettre l’illusion d’appartenance et de sécurité qu’entretiennent nos aînés pour nous.

De l’enfance protégée au vaste monde, il n’y a qu’un pas, mais bon dieu qu’il est vertigineux. J’ai commencé par un petit pas tout timide, pas très courageux. Un pas-nounet. Pif, là, juste sur le côté, pour voir. Comme on sort la tête d’un train en marche, mais pas trop.

Ce petit pas tout timide s’est transformé en petite marche. J’ai fait un autre pas, et puis encore un autre. Un peu plus affirmé. Un petit pas en arrière de temps en temps aussi. Revenir, repartir. Plus loin. Plus longtemps. Ailleurs. Sans filets. Sans alibi. Canada, Nouvelle-Zélande. Kirghizie. Jordanie. Merde, le monde est donc si vaste ! Les attaches évoluent. Les intentions aussi. Et puis je me suis retrouvée tirée en arrière par un gigantesque élastique dont j’ignorais la présence jusque là. Ca arrive, dans la vie, il paraît.

Retour en France trop tôt, mal venu, rupture brutale, fin brutale d’une histoire d’amour culturelle avortée. Depuis ce retour je me disais que “mon oeuvre d’art” était fichue. Que je ne pourrais plus, désormais, continuer d’y travailler, puisque j’étais de nouveau engluée dans la conformité écrasante d’un pays sans âme. CON-FOR-MI-TE. Quel horrible mot, quelle horrible réalité quand on a pris l’habitude de nourrir son âme vagagonde ! Vous connaissez le dessinateur Boulet ? “Lourd est le parpaing de la réalité sur la tartelette aux fraises de nos illusions”. Voilà, c’est très drôle parce que c’est très vrai. Je me gavais de tartelette aux fraises là, voyez-vous. Et j’ai pris un parpaing dans la tronche.

En plein sevrage forcé, j’ai fait une crise de manque. Ca n’a pas été une partie de plaisir, ni pour moi, ni pour mon entourage. Là, pour vous dire, je sors tout juste de désintox. Quoique. On peut arrêter de prendre la drogue, mais on reste dépendant. On sera en manque pour toujours. Sauf que pour faire plaisir aux autres on a arrêté de se plaindre. Mais la souffrance est toujours là. Il faut qu’elle sorte. Il faut écrire, il faut parler, il faut entreprendre, il faut créer, il faut comprendre.

Pourquoi ? Après tout, qu’y avait-il de si différent au Canada ou en Nouvelle-Zélande que je ne puisse trouver ici ?

Pour être honnête, rien.

C’était moi qui était différente. J’avais l’impression d’être un être libre. De m’être affranchie. De pouvoir choisir de mener une existence normale, enfin, sans avoir sans cesse à me justifier de tout, à m’excuser d’exister, de gagner de l’argent, d’avoir un lieu à moi, d’être décalée dans ma façon de penser ou de parler, de changer d’avis. Avoir mon style. Avoir mon temps. Pouvoir partir, bouger, revenir, mais pas trop. Se maintenir à bonne distance de tout ce qui aspire, rend coupable ou rapetisse. Etre libre de n’être personne et potentiellement tout le monde à la fois, si ça me chante.

J’avais réussi à ré-enchanter le monde parce qu’il était exotique, frai, nouveau, plein de promesses et pas de limites. Parce que j’avais ma fierté pour moi. Celle de vivre de mon travail, de disposer de mon temps, de faire des choix. D’être aussi considérée comme une personne, à part entière. Celle d’appartenir, enfin, au monde.

De toute notre vie, la personne que nous passons finalement le moins de temps à séduire, à connaître, à satisfaire vraiment et profondément, c’est nous. On attend toujours des autres qu’ils viennent remplir nos manques. Le mari, l’amant, l’épouse, le parent, l’enfant, l’ami… Pourtant, quand on décide de devenir l’artiste de sa propre vie, c’est soi qu’on nourrit chaque jour. C’est comme une histoire d’amour. On est enivré, tout devient beau, attirant, sexy. Tout donne envie. Le monde terne et accablant devient coloré, ouvert, prometteur.

Il nous invite. Il nous accepte.

On apprend à se dire “oui”.

Cette démarche là, quand elle est continue, quotidienne, travaillée, répétée, défendue, c’est celle de l’artiste.

Etre artiste, ça va plus loin que de produire de l’art. D’ailleurs, faut-il vraiment produire pour exister ? En tant qu’artiste, en tant qu’être humain accompli ?

Etre artiste, c’est le contraire de vouloir décider de sa vie par la raison. Quand on a compris que la rationnalité pure est une hérésie, il n’y a pas d’autre choix possible vers l’épanouissement.

L’artiste ne décide pas, pas plus qu’il ne laisse le système décider pour lui. Il choisit de s’écouter. Mieux, il choisit de faire de cette voix intérieur son guide.

Sa démarche n’a pour seul objectif que de le grandir lui-même, de l’intérieur, pour pouvoir faire grandir les autres avec lui.

Il fait de sa mission celle de se laisser guider par la part inconsciente de lui-même. Sans savoir où cela le ménera. Sans pouvoir le dire aux autres, puisqu’il ne le sait pas lui-même.

Il ne prévoit pas. Il vit. Et rien d’autre. La plénitude se passe de commentaires.

L’artiste choisit de laisser la vie le mener, en confiance, en écoutant ses intuitions intérieures, s’inspirant du monde extérieur. Il n’écoute ni les paroles, ni les jugements. Il fait taire les peurs que les autres projettent sur lui. Son intelligence est enfin mise au service de la créativité, du beau, de l’utile aussi.

L’art ne peut pas être inutile. Il l’est déjà, d’abord et avant tout pour son créateur.

La démarche artistique n’a parfois rien de commun avec le monde de l’art, c’est à dire celui des objets qui existent sur un marché, qu’on s’expose, qu’on vend, qu’on critique, ces objets inertes, déjà morts, inutiles à l’artiste lui-même, puisqu’il a fini de les créer. Les gens qui visitent des expositions contemplent des cadavres.

La démarche artistique est ce qui nous guide au plus profond de nous-mêmes. Ce qui resterait si on nous enlevait tout le reste. Ce qui nous fait continuer, persister, insister, souffrir, crier, partir, revenir, être seul, ne rien comprendre, devenir fou, parfois, mais continuer vers soi quand même.

Parce que n’importe quel autre choix serait un abandon de soi. Et quand on ne décide plus, les autres décident pour nous.

Revendiquer l’irrationnalité et la beauté de nos choix, car ils nous grandissent.

Qui n’a pas de plus grande fierté, en bout de course, que ce qu’il a fait de plus fou, de plus intense, de plus beau dans sa vie ?

La démarche artistique n’est pas un objectif. C’est un moyen de rester debout toute sa vie durant. C’est la dignité d’être soi envers et contre tout.

C’est le plaisir secret et inexplicable de savoir quelque chose que les autres ne savent pas. D’être dans la merde, parfois, et d’aimer ça.

C’est prendre des risques, foncer vers l’inconnu, toujours choisir la troisième option quand il n’y en a que deux, dire merde au confort, garder près de son coeur ce qui compte, se contenter du minimum, dehors comme dedans.

Etre artiste, c’est entreprendre sa vie avec des couilles. Rire aux coups durs. Insulter la bêtise quand on la croise. S’offrir un morceau de complicité avec soi-même, même si c’est trois minutes par jour. Et créer. Toujours. Encore. Chaque jour. Jusqu’à user le crayon jusqu’à la gomme.



Géographe de formation, Anne-Laure Fréant est la fondatrice de retourenfrance.fr et l’auteur du Guide du retour en France 2016. Elle anime une communauté de 6000 personnes revenues de l’étranger sur les média sociaux, conseille quotidiennement ceux qui “reviennent d’ailleurs”, écrit des articles sur les intelligences multiples, le travail de demain, les personnalités atypiques et anime aussi un podcast qui parle des “Z’atYpiques” !
Lui écrire : annelaure@retourenfrance.fr

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