Avec Emmanuel Macron, la concurrence n’est plus l’injuste mal-aimée de la campagne présidentielle

La concurrence est la mal-aimée des débats présidentiels : les mécanismes concurrentiels sont parfois accusés de privilégier les consommateurs au détriment des salariés, en oubliant que nous sommes l’un et l’autre. En réalité, la politique de concurrence est fondamentalement protectrice non seulement des consommateurs mais aussi des entreprises, qu’elle protège des pratiques de cartels et d’abus dont elles sont les premières victimes. Ce sont les règles du jeu concurrentiel qui permettent d’assurer la « démocratie économique » sur les marchés, puisque ce sont ces règles qui permettent par exemple à un nouvel entrant de contester le pouvoir de marché des entreprises installées. Le pouvoir de marché est bien un pouvoir, et c’est la concurrence qui permet qu’il soit remis en cause !

La critique infondée de la concurrence est maniée par ceux qui voudraient faire reculer l’Europe, assimilée souvent à la contrainte « bruxelloise », et pour qui les règles de la concurrence libre et non faussée seraient seules responsables de la désindustrialisation française. Face à ce qu’elles présentent comme une « idéologie » de la concurrence, ces voix voudraient revenir au protectionnisme, favoriser les entreprises françaises, barrer la route aux « importations chinoises » vues comme un tout néfaste, et pensent ainsi permettre le retour de l’industrie et celui de l’emploi.

Cette vision, qui pousse à la fermeture de notre pays aux mouvements des hommes et des marchandises, trouve un écho aussi bien à droite qu’à gauche : Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon promettent tous deux la mise en place de mesures protectionnistes tandis qu’un soutien de François Fillon prétend imposer le français sur les chantiers pour favoriser les entreprises nationales lors des appels d’offre.

Ce n’est pas la première fois que la concurrence est ainsi accusée et sert de point d’appui à des promesses électorales qui pensent trouver une solution simple au problème de l’emploi en réduisant les importations de la part des pays à bas coût, ou encore protéger des professions menacées par le changement technologique ou sociétal en accumulant les réglementations malthusiennes. Mais ces mesures de fermeture sont très coûteuses pour le consommateur puisqu’elles renchérissent le prix des produits et des services. Elles sont également inefficaces pour sauvegarder des emplois. Une étude a ainsi estimé le coût par emploi sauvé dans les 20 secteurs les plus protégés des importations aux Etats-Unis. D’un côté, le coût annuel total du protectionnisme pour les consommateurs s’élève à 44 milliards de dollars. De l’autre, il a permis de sauver 191 764 emplois dans ces secteurs; cela donne un coût par emploi sauvé de 230 000 dollars ! Si ces mesures prétendant limiter la concurrence pour protéger les emplois semblent emprunter une voie simple et de bon sens, elles sont en réalité inefficaces et terriblement coûteuses. Par ailleurs, les entreprises aussi sont victimes lorsque la concurrence est insuffisante : lorsque les prix des produits intermédiaires augmentent, les entreprises utilisatrices sont contraintes de réduire leurs achats, donc leur production et in fine l’emploi ! On ne joue donc pas impunément avec les règles de la concurrence. Pour autant, l’angélisme n’est pas de mise en cette matière : si la concurrence permet d’abaisser les prix et de stimuler l’innovation, elle ne gomme pas les inégalités entre entreprises dans l’accès au marché ou dans la négociation avec des partenaires commerciaux.

Le programme d’Emmanuel Macron repose sur une vision équilibrée des règles de la concurrence en refusant simultanément d’avoir une foi aveugle dans les bienfaits du marché et en n’adoptant pas non plus une vision repoussoir de la concurrence, qui ferait de l’Europe une construction à abattre. C’est essentiellement du fait d’une compétitivité insuffisante et d’un mauvais positionnement qualité — prix que la France a perdu des parts de marché à l’export, en particulier dans le secteur industriel. C’est évident si on la compare à sa voisine l’Allemagne, qui a su développer son industrie et exporter en étant pourtant soumise à la même pression concurrentielle des « pays à bas coûts ».

Cette vision balancée permet par exemple à Emmanuel Macron de proposer un rééquilibrage des relations entre les producteurs et la grande distribution par la constitution d’organisations de producteurs agricoles. Mais cette approche va plus loin en ménageant l’équilibre entre l’ouverture à la concurrence et la protection des personnes. Dans le domaine du numérique ainsi, de nouveaux métiers ou de nouvelles manières de produire les services viennent bousculer les anciens. Les VTC prennent des parts de marché aux taxis traditionnels par exemple ; s’ils y sont parvenus, c’est bien sûr parce qu’ils offrent aux consommateurs des services plus adaptés aux nouvelles mobilités urbaines et aux nouveaux modèles de consommation et de déplacement : moins de la moitié des parisiens (39% en 2015) ont une voiture ! Plutôt que de limiter l’emprise de ces nouveaux services, ce qui serait préjudiciable aux consommateurs, mieux vaut accompagner cette nouvelle concurrence, en offrant une protection sociale renforcée aux professionnels impactés et en organisant une cohabitation équilibrée entre les différents professionnels, ou en les aidant à s’adapter aux nouvelles technologies numériques.

Seule une approche positive et offensive permettra à notre pays de profiter des avantages de la concurrence, tant au bénéfice des ménages (par la baisse des prix et l’arrivée continue d’innovations sur le marché) que des entreprises (élévation de la qualité des produits, capacité à proposer au marché des procédés ou des services innovants). Fermer les frontières et les marchés appauvrirait à coup sûr salariés et consommateurs.

Anne Perrot

Economiste

Ancienne Vice Présidente de l’Autorité de la concurrence