Anou vote à l’écoute de la diaspora : témoignage de Saad

Cela fait à peu près quinze ans que je ne vis plus à Maurice. Comme tant d’autres avant moi, j’étais parti avec l’idée de faire des études et ensuite travailler quelques années, avant de finalement rentrer au pays.

C’est ce que je me disais lorsque j’ai fait mes « aurevoirs » à la famille et aux amis avant de prendre l’avion. L’ailleurs m’avait toujours fasciné, moi qui n’avais jamais voyagé jusque-là. Pourtant, je n’avais aucune raison de vouloir m’établir dans un pays étranger étant donné qu’à Maurice, j’avais grandi en ne manquant jamais de rien, ni à manger, ni d’amour, ni d’amitiés. La vérité c’est qu’à cet âge, je voyais les gens qui ne revenaient pas comme ceux qui, quelque part, avaient abandonné les leurs. Je ne voulais pas partager ce destin avec eux. Mais je pense que déjà j’avais réalisé que partir pour l’inconnu tout en planifiant l’avenir n’avait aucun sens. Effectivement, après des études de Sociologie en France, puis en Angleterre, j’ai atterri au Canada où j’ai finalement posé mes bagages.

Je suis marié et père de deux jeunes garçons et ma vie, mon temps surtout est consacré largement à cette grande responsabilité qu’est d’essayer de travailler à deux pour ne pas créer des monstres de consommation et inculquer quelque conscience à nos chérubins. Ma femme est née au Canada de parents Mauriciens et je me retrouve dans une situation particulière où même si je suis loin de Maurice, je ne suis jamais loin des Mauriciens, étant donné que plus ou moins toute la belle-famille est établie dans la région du Grand Toronto. Et puis, sachez que même dans le Nouveau Monde, quelque désir de parler un peu trop franchement en créole au supermarché peut vous coûter cher. Ne soyez pas étonné d’être repris sèchement par la caissière. Malgré cela, être entouré de Mauriciens et leur culture masque à peine le fait que l’on est loin de Maurice.

Cela fait plus de 10 ans que je ne suis pas rentré et effectivement, mon pays me manque, même si je pense que le Canada offre de merveilleuses opportunités de vie, et que j’y ai désormais de fortes attaches. La question du retour est pour moi de celles qui ne se concluront jamais vraiment, jusqu’au retour ou non-retour éventuel. Je ne projette effectivement pas de rentrer prochainement, mais tout comme lorsque je suis parti, je continue à croire que l’on ne sait de quoi l’avenir est fait. Souvent, on me dit que peut-être, je ne pourrais pas me réadapter à la vie mauricienne. Pour moi, le simple fait d’aborder cette question résonne dans ma conscience comme un parfum de trahison.

Comment moi, Curepipien de souche, pourrais-je tout à coup ne plus pouvoir vivre à Maurice? Me suis-je oublié à ce point où je me sens incapable de vivre dans le pays qui a bercé mes années formatrices?

C’est vrai que je digérerais difficilement être associé à ce protagoniste du séga « Réprend mo mari Anglais ». Mais cela, c’est quelque chose de très intime à chacun, car la vérité c’est que la vie à Maurice peut effectivement être un enfer, en raison notamment de la façon dont le pays est géré. Les Mauriciens qui sont à l’étranger ne sont pas uniquement des migrants économiques. Tant de personnes partent par ce qu’ils pensent qu’à Maurice, ils n’auront pas les opportunités d’exploiter tout leur potentiel, car ils n’ont pas les bons contacts, ou le bon patronyme; parce qu’ils pensent que l’éducation à Maurice a des lacunes par rapport à ce qui se fait ailleurs; parce qu’ils se disent que les mentalités sont trop souvent aveuglées par une sorte de cupidité rampante. Je comprends cela et je suis conscient que l’île que j’ai quittée n’est plus, et qu’un regard nostalgique serait synonyme de désenchantement, de désillusion et de déception. Effectivement, nous observons régulièrement s’exprimer les drames d’un leadership à court d’idées, de compétences et d’intégrité qui chaque jour devient un peu moins capable d’inspirer des gens de plus en plus impassibles. Et pourtant, j’ai rencontré trop de Mauriciens formidables sur mes sentiers que je ne croirais jamais que la situation à Maurice ne peut être améliorée. Cet île et ses habitants ont un potentiel auquel je crois, qui m’interdit de penser que nous sommes condamnés à n’être que des spectateurs de notre propre déchéance.

C’est vrai que lorsque l’on est à l’étranger, la question de ce que c’est que d’être Mauricien, notre ‘Mauricianité’, se pose plus naturellement. À tort certes, car la question est pertinente indépendamment de la géographie. Cette identité s’exprime pour moi moins dans des pratiques symboliques telles que l’amour du quadricolore ou « boire Pepsi mange feuilleté » le 12 mars. Être Mauricien ne dépend pas selon moi de nos goûts culinaires ni de notre choix de musique, car ce ne sont là que des manifestations culturelles qui ne capturent pas l’essence de ce que c’est que d’être Mauricien. Certains symboles sont fragiles.

La vérité, c’est que je mange des samousas avec du sirop d’érable et je pense que le séga est surtout commercial. Cela porte-t-il atteinte au fait que je me définis, entre autres, comme Mauricien? Ce qui nous lie, c’est surtout l’attachement à une terre et l’affection pour les gens qui y vivent. L’attachement à un lieu, parce que notre nature d’humain est ainsi faite, et une culture. Une culture, pas un folklore que nous Mauriciens de l’étranger aidons trop souvent à véhiculer et qui n’est pas constructif psychologiquement pour ceux qui sont loin. Définir ce que nous appelons désormais ‘Mauricianisme’ par une suite de clichés culturels que nous pouvons énumérer ne peut pas fonder les bases d’une identité durable. Notre quotidien est restreint généralement au local et lorsque l’on est délocalisé, notre identité s’effrite si elle ne repose pas sur des valeurs qui peuvent encore avoir du sens au-delà des océans.

La culture Mauricienne, c’est d’abord une vision du monde et des valeurs transposables, éternelles.

L’alternative, c’est être destiné à s’occidentaliser sans vraiment devenir Occidental, ou graduellement s’avouer que l’épithète « Mauricien » ne convient plus à définir notre personne, parce que le temps et l’ailleurs auront eu raison d’une identité construite sur du sable.

Je pense que l’initiative d’assurer une représentation parlementaire pour les Mauriciens de l’étranger est un pari gagnant pour tous les Mauriciens. L’acte de vote a le potentiel de devenir un symbole fort qui nous relie à Maurice, à la terre et aux gens. Outre un droit octroyé, le vote symbolise aussi une responsabilité, celles des Mauriciens de l’étranger qui s’impliqueraient davantage dans la construction d’une Ile Maurice plus juste.

Une responsabilité aussi de s’associer aux gens de bonne volonté à Maurice pour qui nous pouvons être des alliés utiles dans leur rôle d’agent du changement. Plus concrètement, on parle d’inspirer éventuellement des investissements financiers par les Mauriciens de l’étranger qui, étant donné leurs attaches sur l’île, auraient intérêt à contribuer au bien-être général plutôt que de vouloir adopter des attitudes parasitaires comme ceux à qui on livre terres, plages et main d’œuvre. On parle là aussi d’échanges intellectuels afin d’enrichir le débat à Maurice pour enfin pouvoir penser une solution au statut quo qui ne sert qu’une poignée d’une poignée d’élites. Et finalement, des échanges culturels pour que les Mauriciens de l’étranger puissent exploiter leur lieu de résidence adoptif afin de faciliter l’exportation de ce qui se fait de mieux à Maurice.

Établir le droit de vote des Mauriciens de l’étranger, c’est amorcer la réconciliation de ceux qui sont partis, et la création d’opportunités pour tous les Mauriciens.

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