Blandine, 34 ans, à l’étranger depuis 2004, au Canada (Montréal) depuis 2015.

Lorsque j’ai quitté l’île Maurice à 21 ans pour aller poursuivre mes études à Montpellier, en France, je n’avais pas imaginé qu’un jour je serai en train d’écrire un témoignage disant que cela fait maintenant 13 ans que je n’y vis plus.

Je ne sais pas trop si je pensais retourner un jour au pays. Tout ce que je sais, c’est que j’ai vécu mon adolescence dans un environnement scolaire où nous rêvions presque toutes (je dis toutes puisque nous n’étions que des filles au collège de lorette de Quatre Bornes) d’aller étudier à l’étranger. Nous avions toutes contribué assidûment à cette culture de départ pour l’étranger. Le fantasme de la vie à l’étranger n’était pas toujours relié aux études que nous voulions poursuivre, mais au choix de pays, de la culture que nous voulions épouser.

Je rêve d’une île Maurice où partir aurait été pour moi une option d’épanouissement et n’aurait pas été la seule option envisageable .

Comme beaucoup, j’étais une adepte de la culture française à l’époque : la France l’avait emporté, d’où mon choix de Montpellier. Je me souviens encore des différentes phases de mon parcours en France. Un choc, le choc de la solitude, et encore mon frère étudiait à l’époque à Toulouse! Ensuite, l’adaptation graduelle à mon nouveau monde, les rencontres avec des mauriciennes qui m’ont donné de rire à la mauricienne, qui m’ont permis de rêver grâce à des soirées à thème (nous nous sommes tapées les trois heures de Devdas un soir; je ne sais pas si je l’aurais fait à Maurice), qui m’ont rappelé qu’à l’étranger, nous sommes tous mauriciens, avec son mélange d’artefacts que nos différences ont apportés. Il n’y a plus de classe, de qui parle créole ou français à la maison, nous parlions toutes les langues qui convenaient au rire et à la bonne humeur. En fait, c’est à l’étranger que l’ile Maurice est devenu pour moi le construit social dont je rêvais comme pays.

La troisième phase en France a été cette croisée où on se demande si on rentre à Maurice ou si on continue l’aventure. J’ai continué. Je suis allée faire ma maitrise en Angleterre, j’ai fini par y vivre 6–7 années pendant lesquelles j’ai aussi vécu temporairement en Italie et en Irlande. Une drôle de période, une période me rappelant une période d’adolescence : déconnectée de ma culture mauricienne, même si paradoxalement, je m’étais rapprochée de mes parents, surtout de ma mère grâce à la technologie. C’est comme si la France m’avait permis de faire un petit deuil, et qu’en Angleterre je commençais à me forger l’identité d’une émigrée, une émigrée qui commençait à développer des accents étrangers en s’exprimant dans les langues européennes. Leicester me permettait de reconnaître mon statut d’étrangère et de l’apprécier puisque c’est une ville anglaise très pluri-ethnique. J’ai vécu à l’anglaise, jusqu’à ce que je commence mon doctorat. Comme quoi, les études nous façonnent.

Je découvris des cas d’injustices pour les travailleurs de centres d’appels à Maurice (le cas Infinity- 2011), je m’intéressais en tant que chercheuse universitaire aux politiques publiques pour l’éducation et l’emploi, je m’intéressais à l’employabilité des jeunes, aux opportunités de développer des carrières qui valaient la peine : je me rendis compte de la chance que j’avais eue de partir, malgré le gros sacrifice de prêts bancaires qu’avaient dû faire mes parents pour ma maîtrise en Angleterre à la base. J’en étais triste. L’on parlait d’une économie mauricienne résiliente, mais les jeunes mauriciens qui y contribuaient étaient souvent ceux qui auraient voulu partir, pour gagner plus, pour avoir une plus grande variété de choix de carrière, pour apprendre plus.

J’ai eu la chance de rentrer souvent à Maurice grâce à la recherche pendant mon doctorat. Et ce fut pendant dans ces années (2012–2013) que je me sentis étrangère à Maurice, à ma grande tristesse. Une déconnexion, une difficulté à me faire accepter pour ce que j’étais devenue. Les vieux intellectuels de Maurice nous voient comme des imposteurs qui sont partis et qui prétendent s’intéresser au sort du pays, les jeunes nous envient ou nous trouvent trop différents, la famille exprime des regrets de notre absence prolongée. Tristesse, culpabilité, vulnérabilité… si seulement partir de Maurice signifiait aussi la garder près de nous, signifiait notre implication à son développement. Ou alors si partir de Maurice n’avait pas été une option qui allait de soi, si seulement Maurice avait connu un progrès social qui correspondait à son progrès économique dont on fait l’éloge aujourd’hui….

Maurice me manque, ma famille aussi. Voir grandir mes neveux, voir vieillir mes parents, évoluer avec eux plutôt que de toujours tenter de justifier nos décalages, seraient ce que je souhaiterais le plus. Toutefois, c’est également une colère et une frustration qui m’animent quand je pense à Maurice. Arrivée à Montréal, la phase où je me sens comme une adulte (je comparais plus tôt mon parcours en Angleterre comme une forme d’adolescence dans mon parcours d’émigrée), où je pense savoir ce que je ne veux plus. Je comprends maintenant pourquoi je suis partie : j’aurais voulu qu’il en soit autrement, que la fuite des cerveaux ne soit pas un fait accompli à Maurice, comme il l’est aujourd’hui. J’ai retrouvé des amis mauriciens à Montréal, nous nous rencontrons assez souvent. A Montréal également, nous sommes de toutes les couleurs mauriciennes et de toutes ses cultures, nous nous aimons et nous nous soutenons ainsi. Nous évoquons même plus de questions sur nos différences. J’ai redécouvert les soirées à thème, les rires à la mauricienne, les expressions en créole, le jeu de la déconstruction de certains ségas ultra-folklo lors de soirées arrosées, mais je n’ai pas encore fait la paix avec les raisons qui m’ont poussée de manière systématique à vivre loin de mon cocon familial.

Je rêve d’une île Maurice où partir aurait été pour moi une option d’épanouissement et n’aurait pas été la seule option envisageable .

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