Pourquoi la réforme des retraites devrait être accompagnée d’une réflexion sur le travail?

Anthony Hussenot
Oct 7 · 3 min read

Avec des carrières plus diversifiées et incertaines, nul doute qu’il nous faut à nouveau revenir sur le sujet du système des retraites. Chacun sait aussi qu’il s’agit d’un sujet explosif. D’ailleurs, à peine le rapport Delevoye a-t-il été dévoilé que des grèves ont été annoncées. Un projet de loi devrait suivre — instaurant notamment un système universel de retraite par points, mais pour le moment le gouvernement semble prendre son temps avant de donner des détails sur celui-ci.

Pourtant, chaque profession fait déjà ses calculs sur la base des préconisations du rapport Delevoye pour savoir si elle va y perdre ou non. L’enjeu est de taille : il s’agit d’évaluer à partir de quand chacun d’entre nous pourra partir à la retraite. D’ailleurs, l’un des principaux points de crispation est la question de l’âge de départ à la retraite. En fait, cette nervosité à l’égard de la question de la retraite en dit long sur notre rapport au travail. Si cette question est si sensible, c’est parce que la retraite sonne pour beaucoup comme une libération ; tandis que le nombre d’années de cotisation est synonyme de l’effort qu’il reste encore à fournir. En termes d’âge de départ à la retraite, cela signifie que le plus tôt est le mieux.

Derrière la question de la retraite se cache ainsi notre rapport au travail, perçu comme étant un pénible effort et non un épanouissement personnel et/ou une participation à un projet de société jugé positif. D’ailleurs, l’étymologie la plus communément admise — mais contestée — du mot travail est tripalium, c’est-à-dire instrument de torture. Avec une telle connotation du mot travail, il n’est pas étonnant de constater que la retraite est souvent vécue comme un échappatoire.

Si la retraite et le travail semblent être les deux facettes d’une même pièce, ils sont pourtant traités comme deux sujets distincts. La question de la retraite a été peu évoquée lors de la réforme du code du travail par ordonnances en 2017 ; tandis que la question du travail est aujourd’hui absente ou implicite de la réforme du système des retraites. Or, le lien qu’il y a entre le travail et la retraite devrait nous conduire à accompagner la réforme des retraites d’une réflexion sur notre rapport au travail.

Seule une réflexion sur la place et le rôle du travail dans notre vie et dans la société pourrait décrisper les négociations relatives aux retraites. Le chantier est sans doute immense. Il dépasse largement l’agenda de la réforme des retraites en cours et touche à des pratiques et représentations profondément ancrées. Cela étant, le contexte est propice à cette réflexion et deux opportunités — parmi d’autres — peuvent être saisies pour ouvrir le débat.

D’une part, le nécessaire tournant écologique est sans doute une chance pour donner du sens à de nombreuses activités professionnelles. La souffrance au travail et plus généralement le manque de sens au travail provient du sentiment de ne pas participer à une activité émancipatrice qui aurait un impact positif sur la société. Ce sont en partie les fameux « bullshit jobs » dénoncés par l’anthropologue David Graeber. Le tournant écologique nous conduit à repenser non seulement notre rapport à la nature, mais aussi à autrui, à l’économie, à la technologie, à la consommation, à la production, etc. Avec le tournant écologique, c’est une nouvelle société qui se dessine dans laquelle notre façon de travailler pourrait considérablement évoluer.

D’autre part, l’automatisation est une seconde opportunité pour repenser notre rapport au travail. Bien sûr, le remplacement des travailleurs par des machines entraîne parfois la perte d’emplois et d’importantes difficultés économiques et sociales pour celles et ceux qui en sont victimes. Il nous faut bien évidemment trouver des solutions pour ces personnes. Cela étant, l’automatisation est aussi une chance pour mettre fin à des activités professionnelles basées sur des tâches mécanisées et répétitives. On le sait, ces activités sont rarement une source d’épanouissement pour les personnes.

En ce sens, le tournant écologique et l’automatisation permettent d’imaginer de nouvelles activités professionnelles dans lesquelles les personnes pourraient trouver un sens à leur travail et être libérées des tâches les moins gratifiantes. In fine, l’objectif est de ne plus faire du départ à la retraite une libération chèrement payée, mais simplement un choix de vie qui appartient à chacun.

Anthony Hussenot

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Let’s make the world of work more fulfilling — Professor in organization studies at Université Côte d’Azur — Surfing and yoga enthusiast!

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