Qu’est-ce que l’organisation quand vous ne travaillez plus dans une organisation ?

Anthony Hussenot
Sep 22 · 3 min read

Avec les entreprises virtuelles comme Buffer et les entreprises dont l’activité repose essentiellement sur des travailleurs indépendants comme Delivroo et Uber, il n’est plus possible de réduire l’organisation uniquement à un espace de travail ou une entité juridique. Pourtant l’organisation est une construction sociale essentielle à toute forme de collaboration. Comment comprendre l’organisation lorsqu’il n’y a plus d’espace de travail commun et que les travailleurs sont des nomades et/ou des indépendants ?

L’organisation est remise en cause par les évolutions du travail

Peut-être connaissez-vous Wordpress, un service en ligne qui sert à créer des sites Internet? Aujourd’hui, environ 30% des sites Internet dans le monde ont été créés à partir de cet outil. Automattic, l’entreprise qui commercialise ce service, est ce que l’on appelle une entreprise virtuelle. L’expression est sans doute maladroite, mais elle signifie que la quasi-totalité des 400 employés sont nomades et vivent dans une quarantaine de pays. L’entreprise Uber, quant-à-elle, a environ 6700 salariés dans le monde, mais travaille avec plus de 3 millions de chauffeurs indépendants. Cela signifie que la plupart des collaborateurs d’Uber ne sont pas des salariés.

Ces deux entreprises sont différentes à bien des égards, mais on peut constater que toutes les deux peinent à entrer dans la définition classique de l’organisation. La conception classique qui consiste à réduire l’organisation à un espace, des contrats de travail et une structure de gouvernance ne permet pas de comprendre ces nouveaux phénomènes organisationnels. Automattic n’a pas de bureaux, tandis que l’activité d’Uber est avant tout le résultat du travail des chauffeurs indépendants.

L’organisation devient sans frontière et en constante évolution

Que peut être une organisation, si elle n’est plus un espace partagé et/ou une structure de gouvernance ? C’est à cette question que les théoriciens des organisations tentent de répondre depuis plusieurs années. En proposant de nouveaux concepts tels que « organizing », « organisation partielle » ou « organisationalité », plusieurs auteurs ont tenté de redéfinir l’organisation comme un phénomène ouvert et en constante évolution.

Ce renouvellement intellectuel est un enjeu important, car il permet de comprendre les nouvelles dynamiques de collaboration, notamment lorsque le travailleur sort de l’entreprise pour devenir nomade et/ou indépendant. Avec un marché du travail qui compte de plus en plus de travailleurs indépendants collaborant avec des entreprises ou d’autres indépendants, l’organisation ne peut plus être restreinte à l’entreprise et ne peut plus être comprise comme un phénomène isolé du reste de la société.

Pour éclairer ces évolutions, les écrits du théoricien des organisations Robert Chia sont particulièrement intéressants. Pour ce chercheur, l’organisation est un mouvement créateur dans lequel les identités qui constituent le monde sont définies et configurées. En d’autres termes, l’organisation est ce qui nous permet de définir une réalité intelligible faite de choses, de personnes, de relations (etc.) qui en retour, nous permet d’agir sur cette même réalité.

L’organisation est un récit commun, c’est à dire un passé, un présent et un futur partagés

Afin de repenser l’organisation dans le contexte des nouvelles pratiques de travail, nous avons proposé une approche par les événements — reposant partiellement sur les travaux du théoricien des organisations Tor Hernes. L’idée principale de cette approche est de comprendre l’organisation comme la construction permanente d’un récit dans lequel un passé, un présent et un futur communs sont définis. Ainsi, malgré l’absence d’un espace de travail commun, des collectifs de travail et des modalités d’action peuvent émerger et se maintenir.

Plus précisément, cette approche invite à comprendre l’organisation à partir des événements qui sont mobilisés par les individus pour définir une représentation partagée de leurs activités et ainsi, se coordonner et créer ensemble. Avec cette approche, l’organisation n’est plus un bâtiment et une gouvernance, mais davantage un récit à partir duquel une identité collective et des formes de coordination peuvent être définies. En appréhendant l’organisation comme une temporalité partagée et non un espace, cette approche permet de comprendre ces nouvelles formes de collaboration qui se jouent hors de l’entreprise.

Anthony Hussenot a publié « L’organisation à l’épreuve des makers. Propositions pour une approche par les événements », aux éditions des Presses de l’Université de Laval.

Anthony Hussenot
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