La valse à mille swipes

Antoine Géraud
4 min readMay 23, 2018
Chelsea Beck

Dimanche 5 mai, 21h06. Il fait chaud, le soleil passe son bras par la fenêtre. J’ai encore en bouche le goût du cordon bleu sous vide. Je m’ennuie, je ne sais que faire. La télé passe des programmes que j’ai déjà vus il y a 10 ans. J’aimerais partir, aller ailleurs, rencontrer de nouvelles personnes. Mais je suis cloué là, n’ayant pour d’autres horizons que mes écrans. Mes écrans, dont celui de mon smartphone. Tristesse sous-vide aussi.

Je l’agrippe, effectue le swipe de déverrouillage, et me rends illico presto sur l’application au logo rouge. Rouge comme le feu et la tentation. Elle est là, cachée sur la 3eme page : Tinder. Tinder, Tinder, Tinder. Love me Tinder. Tinder, l’application facile, pas farouche pour un sou. L’application animale, animale car elle ne demande pas beaucoup de jugeote : un pouce, deux mouvements, et c’est parti pour une danse, une danse solitaire, une valse à mille swipe. Un coup à droite, un coup à gauche, très souvent à droite, et les visages défilent, les uns après les autres. Quel voyage ! Miranda, Carla, Charlotte, Louise, Li-Ming, j’en ai le tournis. De Chine en Australie, en passant par le Maroc et l’Argentine, j’en vois les courbes mais en ignore les senteurs. Aucune d’entre elles ne me connait, mais je les connais toutes. Je les contemple, les désire, les imagine. Mais rien ne se passe, les visages défilent, comme les meubles La Redoute que je feuilletais dans mon enfance. D’ailleurs, comme les meubles, ces visages ne bougent pas, ne sentent pas, ne m’émeuvent pas. Ils sont juste là, devant moi, apathiques. Cela ne me fait rien mais pourtant je continue, frénétiquement, illusoirement. Je suis avide de conquête, tel Napoléon sur son destrier, je suis sur mon iPhone 7 flambant neuf. Seul mon pouce vit, en ce dimanche soir. Mon cerveau ne reçoit rien, mon corps ne frissonne pas. C’est donc ça, faire des rencontres ? Seul, en jogging sur mon canapé, la tête mal rasée, les cheveux sales de la veille ? De quoi ai-je l’air ? Prétendre pour prendre, je ne ressemble en rien à mon profil. Il n’est que le reflet de ce que j’aimerais être. Un homme entouré d’amis, toujours bien sappé, toujours le mot pour rire. Pourtant je suis seul ce soir, mal habillé et je ne fais rire personne.

Je me rappelle encore les histoires que me racontait ma famille quand il s’agissait de parler des premières rencontres de couple.

« Nous étions dans la rue, avec des amis, et ton père est venu me parler. J’ai cru que mon coeur allait lâcher.»

« Nous nous tournions autour jusqu’au jour où j’ai décidé d’aller lui dire ce que je pensais. Quel stress, quelle émotion, mais quelle délivrance quand il m’avoua les mêmes sentiments »

Que j’aimerais vivre cela. Des émotions, des vraies. Ne pas me dissimuler derrière un écran, ne cherchant qu’une reconnaissance à coup de match, de like et de comments. C’est pas ça la vie, si ? Non. Regarde Antoine, toutes ces chansons d’amour, tous ces peintres, ces sculpteurs, ces poètes, ils parlent tous d’une seule et même chose : l’amour, les yeux dans les yeux, peau contre peau, souffle contre souffle. Puis rappelle-toi, toi aussi tu as vécu ce genre de chose, n’est-ce pas ? C’était bien avant que tu t’inscrives sur ces sites de rencontres, bien avant que tu ne goûtes à la dating apocalypse.

C’est vrai, je m’en rappelle. J’étais dans une boite dont j’ai oublié le nom. Légèrement éméché, je marchais vers le bar et j’ai vu cette fille. De mes propres yeux oui ! Non, ce n’était pas un écran qui reflétait son image, elle était bien là, en 3D. Ses cheveux noirs et bouclés qui reposaient sur ses épaules, un bras accoudé sur le bar, un verre dans l’autre main, elle parlait énergiquement à un mec. Ses cheveux bougeaient en même temps que ses propos glissaient de sa bouche. Elle semblait sûre d’elle et elle avait de quoi. Je m’avançais vers elle, le coeur battant. Elle me regardait. Je la toisais, mais je me taisais. Peu importe, puisque c’est elle qui fit le premier pas (les femmes sont courageuses, c’est une certitude), laissant le mec de côté.

Est-ce utile de raconter la suite ? Jacques Brel le dira toujours mieux que moi :

« Au premier temps de la valse
Toute seule tu souris déjà
Au premier temps de la valse
Je suis seul, mais je t’aperçois
Et Paris qui bat la mesure
Paris qui mesure notre émoi
Et Paris qui bat la mesure
Me murmure murmure tout bas
Une valse à trois temps
Qui s’offre encore le temps
Qui s’offre encore le temps
De s’offrir des détours
Du côté de l’amour »

Après cela, nous sommes restés longtemps ensemble. Mais ça, c’était avant. Avant que je n’aie eu le réflexe stupide de m’inscrire sur ces services de consommation à outrance, ces services écrasant à coup de pieds et de millions l’émotion d’une première rencontre. Négligeant, oubliant et méprisant. N’ayant pour seul et unique objectif que nous nous connections numériquement, mais que nous nous voyions jamais. Veulent-ils vraiment que nous fassions de belles rencontres ? Après tout, comment gagneraient-ils de l’argent si nous étions tous en couple et amoureux ? Ils n’en gagneraient pas. Ils méprisent cela, et ne veulent pas notre bonheur. Soyez connecté pardi, mais restez isolé. Ils font tout pour nous rendre accro, nous offrant la facilité d’un rêve inatteignable, tout en nous assurant et rassurant à coup de dépenses publicitaires qu’un jour, oui un jour, ça sera notre tour. Mais cela fait 2 ans que j’attends mon tour.

C’en est trop. Notre amourette est terminée Tinder. Il est des ruptures essentielles dans la vie.

Il est 21:24 et je te dis adieu; retourne dans les abimes de l’Appstore; je m’en vais créer Abricot.

Cet article vous a plu ? Laissez des “claps” et la suite arrivera bientôt…🍑

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