Forcés de redoubler, année de césure, fin des études… La galère des années Master pour les étudiants français.

Antoine Pelé
Jul 10, 2017 · 8 min read
Crédit: Faculté Paris-Sud

Ils sont les grands oubliés du système LMD (Licence, Master, Doctorat). Jusque là, la sélection pour les étudiants en Master ne se faisait qu’entre la première et la seconde année du deuxième cycle. Mais une loi votée en décembre, en place pour la rentrée 2017 vient chambouler l’ensemble des cursus. Cette proposition de loi vient permettre aux universités la sélection dès l’entrée du master, et a pour but, à terme, d’éliminer la seconde barrière au profit de la seule première sélection. Si le président de la Conférences des présidents d’université Gilles Roussel, annonçait en mars qu’il «ne devrait pas y avoir trop de difficultés à la rentrée», il semblerait que la réalité soit toute autre. Reportage auprès d’étudiants de licence et de master, complètement désabusés par ces sélections, et en proie à la fin prématurée de leurs études.

Une sélection encore floue, et à la charge des universités : La réforme du Master 1 est compliquée à mettre en place.

Aujourd’hui, l’entrée à l’université est ouverte à tous, même si certaines facultés commencent à effectuer une sélection via APB durant l’année de terminale. Si ce n’est pas le cas, la sélection se fait par l’échec, durant les premiers mois de l’entrée à l’université. Il faut alors s’accrocher, tant la concurrence est rude. La faculté, l’endroit préféré des clichés quant aux supposées peu d’heures de travail réserve quelques surprises que l’on préférerait mettre de côté. Jusque là, tous les élèves ayant réussi à obtenir le sésame de la licence, était admis en première année de master. Année de transition vers la seconde, celle de la spécialisation et aussi de la sélection. Cette première année de master permet à de nombreux étudiants de passer des concours, qui ouvrent l’accès des candidatures dès la première année. Elle offrait donc de nombreuses possibilités à tous ceux qui y en avaient l’accès. Mais voilà que cette réforme de la première année de master est venue chamboulée l’organisation des facultés, et des cursus. Les universités souhaitant instaurer des quotas pour la première année de master ont du déterminer une capacité d’accueil, des critères de sélection… Le tout s’est fait de façon extrêmement rapide. La loi a été votée avant Noël et les candidatures pour les masters ont ouvert dès mars pour certaines filières. Il a fallu travailler vite, et parfois repousser la sélection du master 1 à la rentrée 2018. Cependant, certaines universités ont refusé d’appliquer ce système de sélection dès la première année de master pour la rentrée, et pour les années à venir. L’entrée en première année de master se fait encore de plein droit pour de nombreuses filières, comme celles de droit, sauf exceptions. Mais il y a un soucis d’uniformité au niveau national, puisque chaque faculté décide de la politique qu’elle mène. Sélection en master 1 et en master 2, seule sélection en master 2 ou seule sélection en master 1, les possibilités font vite tourner la tête des étudiants qui viennent d’obtenir le sésame de la licence. Le problème qui se pose, c’est que certains se retrouvent sans rien pour la rentrée. Leur faculté a décidé de mettre en place la réforme du Master 1 pour la rentrée, et les critères de sélection sont parfois compliqués à comprendre. C’est le cas d’Axel, étudiant en biologie et organisme des populations à Lille, qui a postulé dans 3 masters de biodiversité à travers le pays. Il a été refusé dans ces trois cursus, n’ayant « pas les pré-requis nécessaires pour la formation demandée ». Bon élève au lycée, étudiant sérieux à la faculté, il se retrouve refusé dans des masters alors que de moins bons élèves, passés par les rattrapages, lui sont passés devant. Écœuré par cette réforme du master, il trouve qu’on «ne peut pas pousser les personnes à faire des études, les encourager en leur disant qu’ils peuvent le faire alors qu’en réalité le nombre de places disponibles en Master 1 est ridicule par rapport aux nombre d’étudiants en Licence 3 ». Parfois, moins d’un tiers des étudiants ayant validés leur troisième année sont acceptés dans le master de leur propre faculté. De plus, sa faculté refuse de lui faire redoubler, Axel ne voulant pas passer une année sans rien faire. Mais après le refus de l’administration, sa seule solution est de “faire un stage ou trouver du boulot en attendant de re postuler l’année prochaine”. L’histoire ne dit pas s’il sera accepté en juin prochain. Hakim, étudiant toulousain, s’est retrouvé dans la même situation. Après sa troisième année, il s’est vu refuser l’entrée dans un master. Mais finalement, grâce à la connaissance des « responsables de formations », il a réussi à obtenir un master. Soulagé, il ajoute « qu’avec du forcing et du piston, on peut réussir à obtenir un de nos voeux et contourner les procédures officielles », avant de conclure : « Les sélections sont très opaques et c’est pour ça que les refus sont parfois incompréhensibles ».

Il semblerait qu’une solution soit prévue concernant les élèves qui se retrouveraient dans aucun master à la rentrée : le droit à la poursuite d’études. Il s’agit d’une procédure pour les élèves n’ayant aucune solution pour la rentrée. La procédure, disponible sur trouvermonmaster.gouv.fr, permet de saisir le recteur qui devra impérativement proposer à l’élève trois masters selon son domaine d’études. De plus, il est précisé que l’une des trois propositions concerne « en priorité l’établissement dans lequel l’étudiant a obtenu sa licence lorsque l’offre de formation dans cet établissement le permet et, à défaut, un établissement de la région académique dans laquelle il a obtenu sa licence », peut-on lire dans un article du Monde. Axel, que nous avons rencontré, nous indique avoir sollicité cette procédure, et « être dans l’attente ». Cependant, il précise que « les propositions sont des domaines très larges » et finalement, ce n’est pas du tout ce qu’il veut faire. Pour ces étudiants, c’est finalement ça, ou rien. Mais cette réforme fait débat au sein même des élèves. Marion y a réfléchi et se demande si «ce recours au rectorat ne viendrait pas “favoriser” certains étudiants plutôt que d’autres ». Elle précise, que « si une personne obtient au moins une réponse favorable à l’une de ses candidatures à un master, elle est obligé de l’accepter et ne peut bénéficier de la procédure auprès du rectorat ». Pour une personne qui n’a aucun master, intervient la procédure du droit à la poursuite d’études. Elle y critique le système : « entre un étudiant qui est admis dans une fac “moins bien cotée” et un étudiant qui a des refus partout mais qui finira de toute façon à La Sorbonne (ndlr: une faculté prestigieuse parisienne) “parce que c’est sa fac d’origine” je trouve ça un peu injuste ». En effet, il si l’élève reçoit des propositions de sa faculté cotée, il est préférable d’y rester plutôt que d’accepter un master dans une faculté moins reconnue. Si cette procédure permet effectivement de contourner le système, est-ce que les étudiants utiliseront cette technique afin de rester dans leur faculté prestigieuse ? La question se pose, et n’a encore aucune réponse.

Le problème de la sélection en Master 2, l’éternel blocage de nombreux étudiants.

“Je me trouve après avoir effectué deux licences et une maîtrise dans l’impossibilité de trouver un M2 et donc de finir mes études. Je me trouve en échec total. Je suis complètement sous le choc”.

Nous sommes dans l’année de transition. Celle ou normalement, la barrière de la sélection de M2 disparaît au profit de celle de la première année. Mais pour beaucoup d’étudiants, cette sélection au M2 reste un éternel blocage à la poursuite d’études. Il n’existe pas de procédure similaire au droit à la poursuite d’études pour les étudiants qui ont déjà un M1. Les voilà bloqués dans leur cursus, et en proie à la fin de leur scolarité, avec un diplôme qui n’a aucune valeur. Babacar a obtenu sa licence de droit avec mention, et s’est dirigé vers un master du droit des affaires. Après cette première année, il décide de « postuler dans 23 M2 dans les quatre coins de la France », sans aucune réponse favorable. Il décide de faire un nouveau master 1, en droit du patrimoine mais encore une fois, il n’est accepté dans aucune seconde année. Mais il l’assure : « Ce n’est pas la fin de mes études j’ai eu un M1 en 2015 et je continuerai à étudier jusqu’à avoir mon M2 », et pense refaire un troisième master, s’il n’obtient aucune réponse. Pour Julie, étudiante à Aix en Provence, c’est une situation toute autant compliquée. Déboussolée, elle trouve la sélection en M2 « totalement inconcevable », et a « l’impression d’avoir un demi diplôme avec mon M1 ». La question qui se pose est terrible : « maintenant on fait quoi ?! ». Entre les dates de dossier qui s’arrêtent avant la publication des résultats de sa faculté, les complications administratives, une vingtaine de candidatures, Julie n’a que pour solution d’accepter un master qui ne lui plaît pas, « avec très peu de débouchés ». Mais finalement, quand on n’a pas le choix, on ne fait qu’accepter. Une étudiante, qui souhaite témoigner anonymement, trouve que la sélection se fait toute seule, à cause des abandons et des échecs durant la licence. La sélection en master 2, « n’a pas lieu d’être étant donné que sans M2 il n’est pas possible de travailler ». Après avoir postulé dans plus de dix master 2, elle ne sait pas quoi faire à la rentrée. Désespérée, elle avoue être une « survivante du master 1 ». Quant à Joy, étudiante à Bordeaux, elle termine sa première année de master. Elle a été refusé dans ses demandes de deuxième année, malgré des résultats encourageants. Elle a souhaité refaire un master 1 pour ne pas être sans rien à la rentrée, mais s’est vue refuser toutes ses candidatures, au motif qu’elle avait déjà validé sa première année.A la rentrée, elle ne sait pas quoi faire, et «se voir mettre autant d’obstacles à la fin du parcours ça décourage, avec un bac+4 en droit, je ne peux rien faire ». Le coup à encaisser est dur, et Mona, abattue, est « sous le choc ». Après avoir obtenu un master 1 de relations internationales, elle a souhaité postuler dans un master 2 de science politique, ou d’histoire, mais ne s’est vu opposer que des refus. Elle témoigne: « je continue à postuler pour des masters, en deuxième session. Malheureusement se ne sont pas mes premiers choix. En effet, je ne postule désormais que pour des candidatures en M1 ». Sans M2, elle est dans l’impossibilité de finir ses études. « Je suis en échec total, je suis sous le choc ». Elle est à bout, de nerfs et de fatigue. « Les frais de dossiers sont onéreux et l’effort que ces derniers prennent, reste épuisant. J’ai constitué 14 projets de recherches, 14 dossiers de candidatures, 14 lettres de motivations ».

Pour tous ces étudiants, c’est un coup de massue. Celui qui vous assomme, celui qui vous décourage et vous arrête dans votre lancée. Alors plusieurs questions se posent. Que faire? Décrocher un diplôme qui finalement n’est pas celui que l’on souhaite? Tout arrêter après tant d’efforts? On se remet aussi en cause, on se pose des questions sur soi, sur son cursus. Alors on ne baisse pas les bras, mais on se rend compte dans quelle galère on s’est embarquée. On se rend compte finalement, qu’après avoir tenter d’obtenir l’idéal, on se confronte au réel abyssal.

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    Étudiant 📚 et (parfois) blogueur 🔍. Futur journaliste 🎙. L'objectivité n'existe pas, l'honnêteté oui.

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