(1) Un type que j’aimais bien …

C’est un type que j’aimais bien ; un garçon qui a sans doute marqué ma vie, comme peut le faire une chanson que l’on découvre par hasard à la radio et qui finit par accrocher et s’accrocher aux souvenirs, à en devenir la bande-son. Disons qu’il s’appelait Gill et que je l’ai rencontré vers l’âge de 12 ans, à la fin des années 70, pendant cette brève période durant laquelle, comme dit un petit film de promotion du parc de loisirs Euro Disney, on arrive à un âge où l’on n’est plus tout à fait un enfant mais pas encore un adolescent. Freud a écrit les Trois essais sur la théorie sexuelle une soixantaine d’années auparavant, en 1905, pour dire que les enfants ont une sexualité, ce qui était terrible à entendre à l’époque et qui est presque redevenu inaudible aujourd’hui.

Que l’enfant aurait du désir sexuel, qu’il serait sur la route de la découverte de ce désir, et que si la curiosité est un défaut, il n’est pas vilain, mais enfantin. Sans doute les gens de Disney y pensent aussi lorsqu’il affirment, dans ce film rappelant la gratuité du parc pour les moins de 12 ans, qu’à cet âge-là, les enfants sont toujours prêts à partager quelque chose de fort avec leurs parents. Des « sensations », notamment. Plus tard, l’ami Gill se fera le spécialiste des petites histoires d’enfants qui rencontrent la sexualité presque malgré eux, à la façon d’un chat se confrontant innocemment à des évènements en forme de pelote de laine où malheureusement la candeur n’est pas de mise, où tout est toujours grave mais aussi gravement emberlificoté au point peut-être qu’il faut sans cesse établir une distance entre ce que l’on ressent et ce que l’on raconte.

Gill aimait le punk parce que c’était plus sale que le reste, il aimait investir des univers franchement décalés comme ces albums brindezingue que Zappa sortait à l’époque : Joe’s Garage que l’on comprenait à peine tellement nous étions étrangers au freak post-hippie. Dans le fracas de nos quinze ans, nous parlions une langue venue d’un univers qui n’existait pas encore et qui, finalement, n’apparaîtrait qu’en arrière plan, un bref instant, avant de disparaître définitivement (mais n’est-ce pas cela l’adolescence ?). Nous étions à peine des sujets, lovés dans cette sorte de transit glacé qu’évoquait l’un des premiers albums de Cure : la photo de frigo de la pochette en fond rose censée représenter Michael Dempsey le bassiste (tandis que Lol Tolhurst le batteur faisait l’aspirateur et Robert Smith la lampe). Dans cet album incarnant une sorte de tournant et de tourment du rock’n’roll, on prenait la tangente – sans espoir de retour- avec le délire parodique de Joe’s Garage, construit comme l’un de ces rêves qui auraient certainement intéressé Sigmund Freud. Nous aimions tout et n’importe quoi parce que peut-être nous n’étions nous-mêmes un peu tout et n’importe quoi. Dans Joe’s Garage, le personnage central est un guitariste, puni de sa position de musicien par les assauts sexuels puis religieux d’intégristes catholiques qui finissent par le convaincre que le plaisir charnel ne peut être atteint qu’avec des machines. C’est Stick it out qui conte notamment les ébats du héros avec un robot qu’il finira par détruire et qui provoquera du coup son arrestation par la police. Suivra une série de partouzes organisées par l’aumônier de la prison (Dong for Yuda, Keep it Greasey et Outside Now) avant que l’histoire ne s’achève, mal, au bord de la folie, lorsque le héros réalise que sa musique n’existe pas, qu’elle joue seulement « dans sa tête », dans son imagination. Un dernier solo signe la fin de l’aventure de celui qui se retrouve alors employé dans une usine de fabrication de muffins, disparaissant lentement de la scène alors que s’élève une musique d’un genre publicitaire.

Je me souviens du jour où Gill avait acquis un exemplaire de Joe’s Garage. Il sortait de chez notre dealer attitré, qui nous fascinait par ses attitudes de petite frappe et sa grande culture musicale, qu’il partageait volontiers à coup de sentences mystérieuses et de détails pointus qui nous déportaient littéralement de notre étroite didactique pop, essentiellement fondée sur le hard rock, puisque c’était d’ici que nous venions, nous qui étions nés après Led Zeppelin et avant les Ramones. Parce qu’il avait peut-être Ian Curtis, il avait peut-être Blondie, mais la musique c’était d’abord de la guitare électrique grand guignol.

(Fantômes de la renommée, Mediapop éditions, extrait)