Quand il était

On voudrait encore en rajouter dans le pathos du chanteur décédé, on dit d’un cancer de la langue, on apprend par la même occasion qu’il existe des cancers de la langue, on aimerait du coup dire un peu ce qu’est la langue de Delpech, quelque chose de radicalement inconscient en tant que langue comme justement le cancer est un autre inconscient, celui de la sentence et de la mort, la mort sentence si l’on peut se permettre l’expression.

Delpech comme quelque chose qui sonne quand même mieux que Daech ; quelque chose ou plutôt quelqu’un de bien né de ces vapeurs de la culture populaire, celle qui ne fait rien pour éviter le popu et qui forcément ne l’est pas aussi franchement que ça, populaire. Michel cet autre Michel, ce grand autre de Sardou, celui qui n’a pas fait semblant d’éviter la blessure et s’est vraiment pris la fin des années 70 dans la gueule. Celui qui a chanté le divorce et la femme qui n’aime plus et qui est venu seul dans son petit costume pousser le soupçon d’homosexualité jusqu’aux scènes de chasse de province et des dimanches en Loir et Cher. Celui surtout qui a assumé le mauvais rock roll, sa transcription neuneu et post yéyé et qui incarne merveilleusement ce « destin français », cette naïveté qui tombe de haut, cette rigidité d’un autre âge

Delpech c’est un peu ce Narcisse étourdi par son image et son talent, une fausse candeur au final une absence totale de diplomatie qui fait oublier ses dizaines de tubes fondamentaux, ces perles du récit mélodique qui laissent croire que l’on pourrait bien — si on est assez habile- ramasser « le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière » Pour parler politique, cette possibilité française de jouir et d’entreprendre en restant quelqu’un de bien, c’est de cela dont parlent les chansons de Michel Delpech, de cette fragilité du populaire, de cette façon de vivre en santon figé dans sa posture, à la merci d’une cosmogonie imprévisible. Michel et ses chansons trop profondes pour cette France profonde qui écoute d’une oreille distraite et qui paradoxalement se nourrit de cet art un peu silencieux pour un jour relancer mot pour mot ce qui était quand il était (chanteur).

Permanence embuée du spleen de bistrots puisque c’est ici que tu gis Michel, aux Portes de Paris, avant la grande marée de dix-sept heures, avec ces femmes ironiques, ces chômeurs en pente alcooliques, ce petit peuple oisif qui parle dans cette langue perdue, cette langue camisole de force dont le chanteur révèle tout à la fois le bonheur et les cruels contresens; la souffrance parfaitement jouée qui finit par apparaître entière et douloureuse, cette langue c’est son cancer, cette trop fameuse mélancolie à ne pas être, cette impossibilité catégorique à réunir la pensée et son expression. C’est tout cela Michel, un homme qui n’est pas un artiste, à peine un auteur de variété, un homme qui porte sur ses épaules fragiles le destin d’une humanité qui se décompose et qui finit par mourir de ne pas dire, en messager d’un message devenu inaudible.