Presque oui
« When I was a little boy, the devil call my name » (Paul Simon, Loves Me Like a Rock).

(Extrait de “Fantômes de la renommée, page 37 à 42. Photos : King Krule)
Gill revient encore sur cette journée « particulière » où je comprends peu à peu qu’il avait été bien naïf ; parti pour une séance de photo comme pour enfin devenir celui que confusément il voulait être (il se mit à rire). Des photos de nus, des corps adolescent en clair obscur, la lumière d’un sexe en érection noir et blanc. Il me regarde un instant avant de lever ses doigts en signe de victoire, 1979 ! Il avait quatorze ans et vingt ans plus tard, il allait entrer dans le détail des évènements. Alors comment dire, comment fait-il pour dire et qu’est-ce qu’il y a à dire au fond… Lui pas bander du tout et l’autre vouloir le stimuler comme sur n’importe quel plateau de shooting; avec les mains et puis avec sa bouche et Gill toujours dans son copinage adolescent, cette façon de s’imaginer avec un bon pote qui aurait un peu trop fumé, « s’il te plaît, arrête », et l’autre vraiment parti cette fois, « à fond » comme l’on dit d’un homme qui ne va pas s’arrêter au point où il en est, parce que puisqu’on en est là maintenant (présent progressif, présent qui a déjà trop progressé ?) ; on va fatalement aller jusqu’au bout / tu ne crois pas / si on en est déjà là / c’est qu’il y a une raison / alors tu vas fermer ta gueule ma parole / ou bien tu vas pleurer pour quelque chose . C’est toute l’histoire de la découverte de la sexualité, d’une frontière dépassée par mégarde et autour de laquelle une menace absolue se fait finalement entendre. Un piège du fantasme où l’on finit par ne plus savoir : pleurer pour quelque chose mais justement, pour quoi ? De quelle chose s’agit-il alors que partait brutalement en couille la grande question philosophique du XXe siècle, athée et occidentale : Pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que rien ? Motus et bouche cousue. Tu ne vas rien comprendre évidemment puisqu’il n’y a rien . Et c’est là, face à ce rien, cet absolument rien, à quoi tu semblais alors renvoyer ton professeur de désir, que le drame tourne à l’eau de boudin, que « le vilain mari tue le prince charmant » (la chanson de Claude Nougaro, Une petite fille, 1964, ma date de naissance) et que celui-ci finit par s’épuiser, à vrai dire un peu vexé ; à prendre des airs de femme dont on refuse l’amour débordant (Joyce Monroe alias Kathy Baker, la voisine séductrice dans « Edward aux mains d’argent », 1990). Un peu comme si du sordide fait divers tu glissais dans le demi-vaudeville, cette panade de la frustration mutique où les amours un peu improvisés finissent par échouer.

On ne va pas en faire un drame n’est ce pas ? Tu racontes que tu te relèves alors, revenu d’un autre monde, avec sur les épaules une discrète culpabilité que te renvoyait ton « Grand Autre », lèvres pincées tournant la page du désir et des menaces qui l’avaient accompagnées. Rétraction, glaciation, silence lourd de sous-entendus durant lequel tu te vois finalement congédié comme un mauvais amant, peut-être cruel, ou peut-être seulement incompétent. C’est ce que je crois comprendre lorsque coupant ton récit, tu reviens sur tes 14 ans et à cette photo « à faire » et qui s’achève nulle part, pour tout dire qui ne s’achève pas du tout et demeure interrogative, tout en suspension. Cette photo, impossible à fixer sur un support moral ou matériel, sur laquelle tu n’auras aucun droit et dont tu ne sauras rien du développement à venir, une photo était-ce vraiment toi ou un autre personnage qui semblait recouvert d’une cape d’invisibilité et emporté ailleurs, comme si quelqu’un l’avait dérobée (non pas en lui enlevant sa robe comme on pourrait imaginer d’une façon un peu puérile en examinant le verbe « dérober », mais en la volant ; en se l’appropriant sans demander un quelconque consentement).
Plus tard, Gill m’écrira sur sa messagerie devenue google : « j’aimerais tant que toutes les images disparaissent après que soit consumé le strict instant de leurs sobres apparitions ; avant que ne se fige dans une quelconque mémoire la substance du passé, parce que j’en suis à ce stade où je voudrais que rien ne puisse adhérer ni même persister du souvenir qu’une photographie serait censée représenter. » S’il y en a un que la technologie photographique intégrée au téléphone portable a épargné, c’est bien Gill qui de sa vie ne prendra plus jamais un cliché. Et ce qui complique encore cette édifiante affaire dont les pièces auraient pu être versées au dossier de la théorie de L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (Walter Benjamin, 1955, édition posthume) et de son développement à propos de la désincarnation des objets de l’art, ceux du cinéma et bien sûr ceux de la photographie, c’est cette dernière scène durant laquelle Gill quitte l’appartement d’Éric et se voit remettre quelques billets de banque froissés, qu’il accepte sans comprendre, dans cette candeur qui finit par devenir un peu stupide et qui achève de rendre incompréhensible ce qui vient tout juste d’arriver… pourquoi être payé et pourquoi l’être pour quelque chose de raté ? Et l’autre qui lui murmure doucement que c’est pour le « reste », pour le dérangement en quelque sorte.

Gill insiste . À l’époque, il ne comprend pas qui paie quoi. Il reprend une gorgée de vin et entreprend de décrypter l’enchaînement des évènements telle qu’une succession de psys a tenté de le reconstituer pour lui, a posteriori. Cette façon de noyer le viol dans son impossibilité génitale, l’avocat d’Éric aurait eu tôt fait de requalifier les faits en attouchements et même, de pousser la logique jurisprudentielle jusqu’à se demander si une pénétration à ce point invertie (non pas une bite dans un cul récalcitrant mais un pénis rétracté dans une bouche désirante, notez bien la différence de catégorie) pouvait encore être considérée comme telle. Sans rire, n’apparaitrait-il pas alors, sous l’imprécision du témoignage d’un mineur « un peu paumé », ce qui ressemblerait plutôt à un « coup monté » ? Éric, méritait-il vraiment que l’on s’acharne sur lui ? Parce que s’il s’agissait de décrire les « enfances malheureuses », il aurait eu de quoi rassasier les juges et montrer que finalement « quand on vient d’où il vient », il ne s’en sort pas si mal Éric. Et la réponse que Gill avait cherchée, ce qu’il avait voulu jusqu’au point de ne plus le vouloir — l’orientation de sa propre sexualité — serait alors simplement emportée par le fond, menacée de finir broyée dans son commentaire légal, où plutôt médico- légal ; à la façon dont James Dean, le 29 septembre 1955, lors d’une soirée à Malibu fut pris à parti dans une boite gay par un ancien amant lui reprochant de sortir avec des femmes pour se faire de la publicité (et le lendemain sur la route 41 à hauteur de Cholame, près de Paso Robles ; percutant un véhicule à 140 km/h et réduit en purée dans sa Porsche argentée). Allez, Gill, dirait le juge, vous avez bien eu de la chance quand on y pense.

Cette fois, c’est moi qui demande une bière tandis que mon vieil ami — si je peux me permettre l’expression — enchaîne avec une poire pour retourner un à un les mots comme s’ils étaient tous suspects de quelque chose (lumière et aveuglement dans la chanson tragique des Who durant laquelle Sally Simpson se rend au concert de son idole en dépit de l’interdiction de son père et se retrouve accidentellement balafrée Her cheek hit a chair and blood trickled down, mingling with her tears… she caught his eye she had to try but could’nt see through the lights, her face was gashed and the ambulance men had to carry her out that night (sa joue heurta une chaise. Son sang coula, se mélangeant avec ses larmes… Elle tenta d’attirer l’attention (du chanteur) mais elle ne voyait plus rien, son visage était balafré et les ambulanciers se chargèrent de l’évacuer).
Il insiste sur l’expression employée dans le centre thérapeutique dans lequel il a séjourné, un viol en bonne et due forme, verrouillé par le versement en liquide qui enferme la victime dans son agression en lui interdisant purement et simplement l’accès à deux solides leviers qui façonnent l’identité : le sexe et l’argent. Et d’ailleurs, pour commencer, avec l’argent, Gill avait quelques problèmes, à y penser, à se faire payer, à ne pas coucher pour travailler ou travailler pour coucher ou merde alors ! comme si la réponse finissait toujours par s’échapper. Les psys disaient qu’il fallait raconter, se débarrasser de l’histoire comme l’on se débarrasse d’un corps au risque d’en porter seul la responsabilité, d’en rester le débiteur patenté. Au risque même d’en faire payer les conséquences à sa future lignée. Comme si curieusement, sa triste aventure incarnait à elle seule tout ce qu’était devenue la pop culture ; geste aveugle frappé de malédiction la condamnant à devenir le fantôme de sa propre histoire.
