Fantômes de la renommée

(In the boiling heat / Ghostlight prevails / Floodlight refuses — Nico, Ibiza, 25 juin 1988)

(Extrait de “Fantômes de la renommée, page 51 à 55. Photos : Nico, John Cage)

J’étais donc bête, je suis donc bête. Et j’ai beau avoir atteint un âge avancé, je suis resté quelqu’un de très naïf, ce qui certes est parfois utile quand on joue bêtement à rester celui que l’on a été, ou celui que l’on croit “avoir été”. Mais le charme de cette ingénuité peut rapidement devenir inconfortable lorsqu’il s’agit de s’affirmer et de prendre une place que personne n’a réservée pour vous. Et cette absence de réservation résonne de façon plus problématique encore lorsque vous n’êtes plus seul mais accompagné, et même très accompagné, par plusieurs enfants notamment, d’âge et de filiation variés. Vous n’avez plus de place, ou plus précisément il n’y a plus de place pour ceux qui n’avaient pas capté qu’il aurait fallu anticiper, se pro- jeter et imaginer très tôt la suite. Je ne suis pas véritablement critique musical mais j’ai consacré une bonne partie de mon existence à la musique, à ressentir, reconstituer, et réinterpréter le sens qu’elle pouvait donner au monde, en cherchant des connexions avec d’autres univers de pensées ou, à l’inverse, en zoomant à l’extrême sur de tout petits faits (un geste, une anecdote) pour en extraire une sorte de sociologie des minuscules instants de la pop et même d’un peu plus, de l’histoire du rock. A peine un travail… A vrai dire, un boulot sans fin et bien sûr peu rémunéré.

Mais la question relève moins d’une activité professionnelle que d’une sorte d’incontrôlable passion, d’un réflexe coupable et masturbatoire qu’il faut bien finir par apprivoiser. On peut imaginer la chose comme une sorte de robinet mal fermé, branché sur les réseaux qui reconfigurent en permanence l’activité du cerveau, une serre cognitive dont il faut évacuer sans cesse la production continue. C’est Mickey travesti en Fantasio, l’apprenti sorcier qui ne peut rien arrêter de l’eau qui n’en finit plus de couler. C’est une sorte de radio qui ne cesse d’émettre et se répète, parfois jusqu’à l’absurde, un exercice que l’on apprend à réaliser sans l’aide concrète de professeurs patentés, sans cours de solfège, sans tutoriels de grandes écoles. Et sans les bons contacts évidemment ; comme je pouvais le lire dans mon petit manuel “des mots anglais que l’on croit connaître”, this is the point where we came unstuck (littéralement, c’est à partir de là que les choses ne se sont pas passées comme prévu).

C’était dans le désordre mou de la fin de XXe siècle, le moment où j’ai vraiment grandi, que s’est encore propagée cette idée à la fois drôle et folle selon laquelle, tout cela ne durerait pas, que tout allait s’écrouler, pour sûr ! Insidieusement, inexorablement, demain ou bien la semaine prochaine… Après tout il y avait eu une guerre, mondiale comme on dit depuis toujours… même si, on pouvait se demander, était-elle vraiment mondiale cette guerre-là où n’était-elle pas plutôt la guerre de ceux qui s’imaginaient mondialement les plus en vue ? Cette guerre durant laquelle mon père, comme beaucoup de ses congénères nés dans les années 30 n’avaient pas grand-chose à manger ; et son propre père non plus puisque lui aussi avait connu la guerre, une autre guerre, juste avant. Et lorsque l’on s’intéresse au rock’n’roll, des origines à nos jours pour le dire pompeusement, on ne peut qu’être frappé par le fait que parmi les protagonistes de cette histoire, il y a très peu de familles qui n’ont pas eu un parent, un amant, un proche tué du fait de la guerre, que le krautrock, le rock allemand s’est directement nourri du bruit des bombes, et que d’une façon générale tous les héros du rock’n’roll sont nés avec la guerre. Christa Päffgen qui deviendra plus tard la chanteuse Nico, l’égérie absolue de la pop music la plus savante, « la » référence des groupes les plus pointus d’aujourd’hui, a ainsi grandi dans le quartier de Schöneberg dans les ruines du Berlin détruit par les bombes.

En 1943, elle est encore à Lübbeneau, près de la frontière polonaise, où son grand-père, cheminot aiguilleur, s’occupait d’envoyer dans la bonne direction les convois de prisonniers, de soldats et de déportés, tandis que l’entreprise Bayer, filiale du consortium chimique IG Farben, commandait des « lots » de femmes au camp d’Auschwitz pour expérimenter des soporifiques. Mannequin célèbre puis chanteuse de circonstance avec le Velvet Underground et, enfin, artiste radicalement originale des années 70 finissantes, Nico achèvera sa drôle d’existence en 1988 à Ibiza où elle vivait alors, plus ou moins retirée, avec son fils Ari dont on croit savoir qu’il est l’enfant non reconnu de l’acteur Alain Delon. Depuis la fin des années 60, cette voix caverneuse qui vibre au son de l’harmonium nourrit la légende de celle qui finira par devenir un mythe, peut-être plus important encore que le Velvet Underground, pour l’empreinte qu’elle imprime alors sur la musique, pour cette froide et imprévisible position, déjà ancrée dans le futur bien des années avant que cette invention de l’après-guerre que fut le rock ne constitue plus qu’une petite étoile dans le ciel, un genre parmi d’autres.


Au mois de juillet de cette année-là, elle travaille sur les textes de son nouvel album. En ville, elle croise parfois les membres de New Order qui prennent un peu de bon temps en enregistrant ce qui deviendra leur cinquième album (Technique, 1989). Ce 18 juillet, elle s’est réveillée un peu plus tôt qu’à son habitude avec une sorte de grosse migraine. Elle a gonflé les pneus de sa bicyclette avant de partir à la recherche d’un peu d’herbe (Serge Ferey, Nico, femme fatale, Le mot et le reste, 2016). Le long de la baie de San Antonio, elle aperçoit Pete et Barney qui sortent à peine de soirée, franchement défoncés. Tous trois dégustent un thé avant que la chanteuse ne reparte en direction du centre. Elle ne dit rien de spécial, toujours la même, lente et mystérieuse… Enigmatique. Est-ce qu’elle repense à ces vers qu’elle a écrit trois semaines plus tôt, In the boiling heat / Ghostlight prevails / Floodlight refuses (dans la chaleur bouillonnante / la lumière fantôme l’emporte / le flot de lumière se dérobe) ? Arrivée aux abords de la vieille ville, elle s’écroule au milieu du passage Vala del Rey, au pied de l’hôtel Montesol. Il est midi, la température atteint quasiment les 35 degrés. On l’emmène en urgence chez un médecin qui refuse de la soigner. Le centre de premier secours est fermé et le couple hispano-allemand qui l’a prise en charge la dépose finalement à l’hôpital où une infirmière diagnostique une insolation. En fait, c’est une hémorragie cérébrale mais celui qui va le comprendre n’arrive que le lendemain matin. Il est trop tard pour la sauver. Est-ce qu’elle a alors pensé à son grand-père, Christa Päffgen ? Est-ce qu’à son tour, elle s’est sentie mal aiguillée ? Son fils qui viendra identifier le corps peu après, dira avoir reconnu sur son visage une solitude absolue, peut-être celle qu’elle avait pu ressentir en 1953 lorsqu’elle fut violée par un sergent américain. On peut tout imaginer.

Quelques mois plus tard, en novembre, Steve Reich composera Different trains, un quatuor à corde associé à des conversations, des bruits de train. On y entend notamment parler sa gouvernante qui l’accompagnait entre Los Angeles et New York lorsque enfant il vivait en garde alternée. Derrière le quatuor à cordes s’élèvent également les voix de survivants de l’holocauste — Rachel, Rachella et Paul — qui évoquent leur expérience des camps. L’année 1988, la mort de Nico, la clameur des trains, les essais cliniques de somnifères et la persistante répétition des actes de viol, tout cela produit une série de mystérieuses coïncidences qui composent l’histoire telle que je crois la percevoir, telle que je l’ai vécue. Toutes les stars du rock nées avant 1945 garderont cela en oreille, l’apocalypse et le souvenir de la privation, et toute cette électricité bourdonnante ne vient peut-être que de là, du bruit des bombes. Brian Eno ira même jusqu’à dire que la colère du punk résulte du fait que cette jeunesse n’a pas connu la guerre, ce qui est sans doute vrai. Les punks comme les Ramones, par exemple, ont seulement connu Bert la tortue qui, à l’école, expliquait aux enfants comment réagir en cas d’attaque nucléaire. Parce que si vous êtes de ceux nés après guerre, dans un tout autre monde c’est sûr, dans la nouvelle classe moyenne, alors comme l’explique Robert Cantwell, vous avez grandi dans quelque chose de très différent, « dans une réalité mystérieusement divisée entre le mélange d’une société de masse émergente et d’une culture industrielle en délabrement… (dans une culture qui prenait) forme obscurément en vous… (et) se composait d’un environnement de nouveaux quartiers, de nouvelles écoles, de nouvelles entreprises, de nouvelles formes de loisirs et de divertissement, et de nouvelles technologies, qui au cours des années 1950 allaient virtuellement abolir le monde dans lequel avait grandi la génération précédente » (When We Were Good : Class and Culture in the Folk Revival, 1993, Harvard University Press).

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